LIVRE PREMIER
il était encore tout imprégné des souvenirs épiques des temps précédents. Le drame, toujours et partout religieux à son origine, enfonçait ses racines dans la même antiquité que le poème, et trouvait tout naturellement dans les personnages héroïques les représentants des idées qu’il voulait exprimer. 11 n'en fut pas ainsi en France : l’épopée ne se fit pas drame, les chansons de gestes ne se changèrent pas en mystères.
Cela tient à deux causes, dont la plus importante sans doute est le caractère purement religieux du théâtre en opposition avec l'inspiration mondaine des poèmes ; on se renferma pendant longtemps dans l’exploitation de l’Ancien et du Nouveau Testament; le théâtre n’était pas un plaisir, mais un exercice pieux, et on n’y chercha qu 'assez tard le simple amusement *;ce n’est guère qu’au quinzième siècle qu’on trouve des œuvres comme le Mystère de Troyes , et à cette époque la vie populaire s’était retirée depuis longtemps des chansons de gestes, qui étaient en train de subir la transformation prosaïque dont nous avons parlé plus haut.
Mais en outre les chansons de gestes, il faut en convenir, n’offraient pas de grandes ressources au théâtre. Leurs récits sont loin d’être intéressants et variés comme ceux de la poésie grecque, où les tragédies se présentaient pour ainsi dire toutes faites aux dramaturges d’Athènes. Des caractères peu distincts les uns des autres, un fond assez analogue aussi , des batailles perpétuelles, des épisodes impossibles à réduire en scènes, et surtout l’absence presque complète ou le rôle insignifiant des femmes, ce grand ressort de l’intérêt et des complications tragiques, tels étaient les obstacles à la dramatisation de la vieille matière épique. S’il s’était cependant rencontré plusieurs hommes comme Jean Bodel,ce poète qui, dès la fin du douzième siècle, avait fait un effort au moins remarquable pour renouveler et soumettre à un art plus raffiné la forme épique; qui avait donné à la poésie lyrique un caractère de personnalité presque poignant; et qui en même temps, par son œuvre, singulière mais puissante, du Jeu de saint Nicolas, avait du premier coup indiqué la voie où pouvait marcher une dramaturgie nationale; si ce génie chercheur et libre avait eu des successeurs, peul-ftre aurions-nous vu les anciens poèmes reprendre
1 Le lecteur suppléera pour nous à ce sera de citer les exceptions apparentes à qu'une appréciation aussi rapide a néces- cette règle ; elles n’en détruisent pas la sairement d'incomplet, et noos dispen- justesse générale.
LES SOURCES
sur la scène une vie nouvelle, se modifier et se plier à des conditions inconnues, et passer par les différentes transformations que subit par exemple l 'Orestie entre les mains d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide. Mais les Trottveurs du treizième et du quatorzième siècle furent en général bien indignes de ce beau nom ; ils ne surent que reproduire en les gâtant les exemples de leurs prédécesseurs et léguèrent au quinzième siècle une littérature étiolée, presque mourante. Ce n’étaient pas les auteurs de mystères d’alors qui étaient capables de lui rendre la sève d’une seconde jeunesse; ils n’essayèrent même de tirer aucun parti des ressources qu’elle offrait encore, et les ténèbres envahirent, de plus en plus sombres, ces régions abandonnées, pendant qu’à l’autre pôle se levait le soleil de la Renaissance.
Le seul essai dramatique qui se rattache à la légende de Charlemagne est le mystère de Ber te aux grands pieds ' ; mais le fils de Pépin et de Berte n’y paraît pas personnellement. Quelques aventures du cycle carolingien ont été dramatisées ; mais on a précisément supprimé Charlemagne : tel est le miracle d’Amûî et Amile *. La seule chanson de geste qui semble avoir passé réellement au théâtre est Huon de Bordeaux ; le Jeu de Iluon de Bordeaux, tiré sans doute du roman eu prose, se donnait en France au seizième siècle; il n’est pas parvenu jusqu’à nous1. En général, on peut dire que le théâtre au moyen âge n’a rien emprunté à la matière de France.
§ IX. — Essais modernes.
Avec la renaissance des lettres un double idéal commence à s’imposer, dans la littérature d’imagination, à tous ceux qui veulent atteindre les hauteurs de l’art : le poème épique latin et la tragédie grecque. Pendant plus de deux cents ans la France a regardé ces deux formes antiques du récit et du drame comme les seules légitimes aux yeux du goût, comme les seules qui pussent
* « Miracle de Nostre Dame de Berllie, lemme du roy Pépin, qui luy fu changée el puis la retrouva. Et est à XXXII personaiges. » Publié par M. Franc. Michel i vingt exemplaires seulement ( Paris, Crapelet, 1839). Nous n'avons pas vu cette édition, mais nous avons lu le mys-
tère dans le manuscrit Ir. 820, f“ 117-138.
* Le théâtre ne faisait d'ailleurs en cela que revenir â l'origine de celle légende, primitivement étrangère à Charlemagne , auquel les poètes cycliques la rattachèrent de bonne heure.
• Huon de Bordeaux, prtf., p. xxix.
LIVKE PREMIEH.
recevoir de grandes inspirations. Jusqu'à quel point cette idée était en harmonie avec l’époque où elle régna, et de quelle façon ellea été satisfaite, c’estce que nous n’avons pas à examiner ici; nous rappellerons seulement que dans ces deux directions les efforts des portes ont différé de but et encore plus de résultat. Le poème épique tel qu’on le conçut, tout en s’astreignant le plus souvent à la servile imitation des modèles latins, demeura cependant national; on n'eut pas l’idée de refaire des Thébaïdes ou des Achilléides ; on recula autant que possible l’époque de l’action, mais on choisit des sujets ayant par quelque côté un intérêt actuel. L’exemple de Virgile, l'influence aussi des poètes italiens, donna au poème épique un caractère que l'on peut appeler généalogique ; les poètes chantèrent les aïeux des rois qui les encourageaient ou des grands seigneurs qui les pensionnaient , ou au moins les ancêtres plus ou moins authentiques de leur nation. La tragédie au contraire, dès son apparition, et à part quelques exceptions qui confirment la règle, se voua exclusivement à l’antiquité, se partageant seulement entre la Grèce et Rome, entre l’histoire et les temps héroïques, et se permettant quelques excursions dans les régions bibliques ou orientales. Cette différence tendentielle des deux genres est remarquable; la différence de résultat est plus curieuse : il semble que le poème épique, s’appuyant sur un terrain plus national, excité d’ailleurs par les succès italiens à une certaine liberté d’allures, ait dû faire plus belle fortune; il n’en fut pas ainsi. Pendant que la tendance épique, de Ronsard jusqu’à nos jours, n’a pas fourni un chef-d’œuvre ni même rien d’approchant, la veine tragique a produit un assez grand nomhred’œuvres remarquables, qui prennent dans le Panthéon poétiquaune place qu'on ne peut leur disputer.
Ces poètes, qui, depuis la Défense et Illustration de la langue française, sc mirent successivement en quête de sujets d’épopée, qui se donnèrent tant de mal pour inventer quelque chose, et surtout pour orner leurs récits de ce fameux merveilleux, essentiel, disait-on, au poème épique, avaient à leur disposition, dans les manuscrits du moyen âge, une immense matière qu’ils se gardèrent bien d’exploiter. Ils célébrèrent Francus, Alaric, Clovis, Philippe-Auguste, saint Louis, Jeanne d’Arc, Henri IV ; ils laissèrent de côté l'époque de notre histoire la plus propre assurément à faire le cadre d’une épopée, et le roi qu’avaient tant chanté leurs
aïeux, les vieux gesteurs, qu’avaient immortalisé de nouveau les beaux génies italiens. 11 y en eut bien un, au dix-septième siècle, qui consacra ses vers à un parent de Charlemagne, sinon à luimême; mais
O le plaisant projet d'un poète ignorant,
Qui de tant de héros va choisir Childebrand!
Le bon Carel de Sainte-Garde, qui avait eu cette belle idée, n’était pas sans avoir jeté les yeux sur quelques-uns de nos romans ; mais il ne leur a guère emprunté qu’un ou deux noms propres. On a dit 1 que dans son poème il avait raconté l'histoire de Mairie!, en attribuant seulement à Charles-Martel les récits dont Charlemagne était le héros ; on aura sans doute été induit en erreur par le nom de Galiane, qui est en effet porté dans le poème de Sainte-Garde par une princesse de Tolède ; mais son histoire est très-différente de celle de la Galienne de Mainet *. La jeunesse de Charles-Martel est au contraire très-paisible dans C hildebrand ; on peut en juger par ces vers du livre XII, chant 5a, qui donnent en même temps un échantillon du talent de l'auteur:
llcristcl laissa Charte, â son dernier moment,
Maistre de ses thresors et du Gouvernement.
Pour le bien de la paix l'excellente Plectrudc Se retire à Cologne, appliquant son étude A cultiver son fruit, l’aimable Childebrand,
Qui promettait toujours quelque chose de grand, etc.
Le Laboureur, auteur d’un poème en douze livres sur Charlemagne, dont il n’a publié que. la moitié {lfi66), est à peu près de même force. On se souvient du trait cruel de Boileau dans le Lutrin :
Au plus fort du combat le chapelain Garagne,
Vers le sommet du front atteint d’un Charlemagne,
(Dis vers de ce poème effet prodigieux 1)
Tout prêt A s’endormir bâille et ferme les yeux.
Cette vertu soporifique n’a pas abandonné les vers de Le La-
1 Glisse, Sagenkreite, p. 311, d’après Dibl. fies Bornant, 1777, avril , p. 1 36 et sui v.
* Édition de 1679, sous le titre de Charles Martel. Le vers de Boileau dé-
termina cette modification qui d’ailleurs s'arrête au titre.
8 Le poème comprend 16 livres, divisés eux-mêmes en chants.
t.lVRE PREMIER.
boureur. Il a pris pour sujet l’expédition dans laquelle Charlemagne rétablit le pape Léon sur son siège et le vengea des outrages des Romains. Les ornements qu’il ajoute à l'histoire sont de pure invention ; il n’a rien emprunté aux romans populaires.
ün n’en retrouve rien non plus dans les deux poèmes de Courtin , Charlemagne ou le Rétablissement de P Empire romain et Charlemagne pénitent (1606 et 1668). Le fond est historique, et le poëte ne l’égaye que par des fictions romanesques sans intérêt comme sans valeur. Le second de ses poèmes, qui décrit la vieillesse et les vertus chrétiennes de Charlemagne, parait supérieur au premier, consacré à la guerre de Lombardie.
Tous ces ouvrages ne demandent qu’une mention passagère. Fussent-ils meilleurs poétiquement, ils sont trop exclusivement fondés sur l’histoire ou sur l’invention personnelle pour que nous puissions sérieusement les admettre parmi les documents de l’Histoire poétique du grand empereur. Ils n’eurent d’ailleurs aucun succès et n'empêchent pas qu’on ne puisse dire en général que Charlemagne fut abandonné des poètes épiques de ce temps ; il le resta jusqu’aux premières années de notre siècle.
11 fut alors mis à la mode par un rapprochement que suggéraient naturellement le titre et la puissance de Napoléon, et que lui-même recherchait. On sait qu’il a porté des décrets ainsi motivés: « Attendu que Charlemagne, notre prédécesseur ...» La bizarre manie de moyen êge qui régnait alors contribua à ramener l'attention sur un héros qu’on regardait comme le type des preux, et les romances chantèrent à l'envi les galants paladins. Il sortit même de cet mouvement une des plus mauvaises productions d’un poëte qui s’est quelquefois élevé au-dessus du médiocre. Le Charlemagne à Pavie de Millevoye n’a aucune espèce de mérite, ni de fond ni de forme ; il a tous les défauts du genre moyen ftge alors en vogue et ne les rachète par aucune qualité: c’est une œuvre détestable. Le poëme se compose de six chants, dont la guerre des Lombards est le principal sujet et l’anecdote sur Eginhard et Emma l’épisode intéressant; au cinquième chant, on raconte l’histoire de Berte aux grands pieds, et l’auteur nous apprend dans une note qu’il l’a empruntée au troubadour Adenès
Un autre poëte s’attaqua à ce grand sujet, mais avec aussi peu
' Œuvres de Millevoye, Paris, 1827, tome H.
LES SOURCES. 115
de bonheur. Inspiré évidemment par une admiration que n’avaient pu épuiser de longues rigueurs, Lucien Bonaparte essaya de chanter celui qu’il regardait comme le digne précurseur de son frère ; il voulut en même temps, pensons-nous, donner au. toutpuissant empereur quelques conseils qu’il croyait salutaires. Son poème de Charlemagne ou l’Église délivrée ', composé en grande partie pendant sa prison d’Angleterre , n’a pas moins de vingtquatre chants ; il est dédié au pape et respire d’un bout à l’autre des sentiments religieux qui déterminent même les idées politiques. Comme production littéraire, c’est un des livres les plus ennuyeux et les plus lourds qu’on ait faits; le récit en est dénué de tout intérêt, le style très-plat, et la bizarre forme de versification qu’a adoptée le prince de Canino’ est loin d’être un attrait. Lucien a voulu connaître quelques romans, mais il a pris au hasard, et n’a pas eu la main heureuse: il est tombé sur le Philomena (voy. plus haut, § II); il n’y a que là du moins qu’il ait pu trouver les noms de Matran et d’Ûriande, dame de Carcassonne. Le poème est naturellement pourvu des ornements de rigueur : on y voit le ciel et l’enfer, les luttes des anges et des mauvais génies, le songe et la vision prophétique, enfin tous les ingrédients obligés de ces compositions factices. On ne reconnaît pas plus dans ces travestissements le Karl de l’histoire que le Charlemagne de la poésie \
En dehors de toute espèce de tradition, et avec l’intention bien claire de donner un pendant au Télémaque, un des écrivains secondaires du dix-huitième siècle a fait de Charlemagne le héros d’un poème en prose, sous ce titre trompeur : « Histoire des premières expéditions de Charlemagne, pendant sa jeunesse et avant son règne, composée pour l’instruction de Louis le Débonnaire ; ouvrage d'Augilbert, surnommé Homère, mis au jour et dédié au
1 Paris, 1815, 2 vol. in-8“. donna une singulière raison ( Pr/f.,
* Ce sont des strophes de dix vers p. xxv) : « Comme il fallait ou terminer
dont les rimes sont singulièrement croi- toutes mes strophes par le même genre
sées (AUBACCDEDE) ; le sixième vers de rimes, ou les commencer toutes par
n'a que six syllabes, les autres en ont une rime du même genre que le dernier
douze. Quand une strophe finit par une vers de la strophe.précédcnte, j’ai préféré rime masculine, la suivante commence ce dernier parti, parce que la variété de
de même, ce qui est contraire aux règles, la chute des strophes m’a paru surtout tandis qu’il n’y avait qu’à faire toutes les essentielle. »
strophes pareilles pour éviter ce défaut. 1 * * * * * * * 9 Le Roland de Creusé de Lesser re-
11 est évidemment voulu, et l’auteur en pose presque uniquement sur l'Arioste.