‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 53 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

s'étend sur tout le poème et donne aux deux œuvres un aspect très-divers, est assez importante pour que nous la fassions ressortir par un exemple, tiré du langage et des idées que les deux poètes prêtent à Roland. Dans le poème français, quand Olivier conjure Roland de sonner du cor pour appeler l'empereur au secours de l’arrière-garde, il refuse à trois reprises: il ne veut pas que ses parents aient des reproches de lui, que la douce France perde sa gloire, et qu’on puisse dire que pour des païens il a sonné du cor. Malheur au cœur qui se couarde dans le ventre! Il faut frapper; c’est pour bien frapper que l’empereur aime les siens. — Comparez avec cette témérité orgueilleuse, ce point d’honneur exalté, la réponse du Roland allemand :

« Le noble Roland parla, il leva sa main : Si cela ne t’était pas pénible, cher compagnon, je te jurerais par serment que je ne sonnerai pas mon cor; il n'y a pas tant de païens que ce ne soit pourtant leur dernier jour ; je te le dis en vérité, ils sont jugés devant Dieu ; et ainsi se purifieront par le sang les martyrs du Seigneur ; plaise à Dieu que je sois digne de mériter ce nom, je m’v soumettrais volontiers. Qu’il est né heureusement, celui que Dieu a choisi pour mourir dans son service! il lui donne pour salaire le royaume du ciel. Pour ces vilains païens je ne veux pas sonner mon cor; ils croiraient que nous avons peur ou que nous avons besoin de secours contre eux, et ce sont les pires gens du monde ; je donnerai aujourd'hui leur chair en pâture aux corbeaux, et leur joie sera vite passée. Dieu veut ici montrer ses merveilles, et la bonne Durandal fera voir sa vertu. »

C’est dans cet esprit, très-conforme d’ailleurs au génie allemand, qu’est traité tout le poème français ; et c’est par conséquent à l’imitation de Conrad, bien plus qu'à l’original, que s’appliquent ces paroles de “Wilhelm Grirnm ( Introd p. cxrv): « Les héros de cette épopée sont des héros de la foi, des instruments dans la * main de Dieu, auquel ils doivent se sacrifier comme martyrs;

ils n’ont qu’un but, c’est de conquérir le royaume de Dieu à la pointe de l’épée. Tout ce qui émeut d’ordinaire l’âme humaine, les sentiments, les désirs, les passions qui donnent à d’autres œuvres une si grande richesse de vie poétique, sont ici effacés par la prédominance de cette idée, ou ne se montrent, quand ils paraissent, que pâles et décolorés '. »

* De même Vilmar, I, 149.

LES SOURCES

Le Ruolandes Liet de Conrad nous présente la langue et la versification allemandes à un état antérieur à celui qui les caractérise au treizième siècle. La réforme introduite par Henri de Veldeke dans le dernier quart du douzième siècle, réforme qui n'est pas sans analogie avec celle que Chrestien de Troyes avait dirigée auparavant en France, fit paraître surannées et barbares les compositions qui ne l’avaient pas connue. Quand ces compositions étaient en possession de plaire au public, on ne les laissa pas cependant périr, mais on les soumit à une révision complète et on les présenta de nouveau au public' habillées à la mode du temps. Ce travail de renouvellement, qui, en Allemagne comme en France, est un des traits caractéristiques de la seconde période du moyen Age, fut en général aussi discret que possible; la plupart du temps on se borna à changer les rimes insuffisantes et à remplacer les mots vieillis ‘. Il n’en fut pas tout à fait ainsi pour le Ruolandes Liet ; il tomba entre les mains d’un poète assez habile, mais, comme la plupart de ses contemporains, dénué de vigueur et d’originalité, qui étendit sa révision au style et même quelquefois aux idées. Ce poète, dont on ne connaît pas le vrai nom, est désigné par ses contemporains * et par lui-même 1 sous l'épithète du Stricker ( Strickœre ), et ce mot ne veut sans doute pas dire autre chose que l'arrangeur, le rhapsode *. Il vivait dans la première moitié du treizième siècle, et son poème de Karl s a probablement été écrit vers 1230 *. Sur scs rapports de fonds avec Conrad, on ne peut rien ajouter à ce qu’a dit Wilhelm Grimm dans Y Introduction du Ruolandes IÀct (p. lxv-lxxv) ; quant aux sources où il a puisé les traits qui ne sont pas dans son modèle, nous pensons comme le même savant (p. civ) qu’elles ne sont pas directement françaises ; mais nous irons plus loin que lui. Il y a de ces traits qui sont positivement allemands; telle est la mention, plusieurs fois répétée et toujours élogieuse , du duc Gérold de

* Tel est par exemple le rajeunissement du Reinhart Fuchs.

* Rudolf von F.ms , dans Hagen, Minnés., IV, 867, 869.

• Karl, v. 116.

• Slrieken veut dire attacher, relier; dans un des manuscrits de Karl, striektrre est remplace ;»ar tihtære, mot qui veut dire aussi d'abord arrangeur, et d’où vient l'allemand moderne Dichter, le

poète. Quelques manuscrits donnent slrichœre, qui voudrait dit* le voyageur, le vagabond, mais ce sont des textes où le ch remplace le ck (Bartsch, p. 1). Ce qu’on sait d'ailleurs de la vie du Stricker est contraire à ce sens.

‘ C'est le nom que lui donnent plusieurs manuscrits, et il lui convient trèsbien, comme le montre Bartsch, p. xt.v.

* Bartsch, p. m.

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