‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 56 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

plus anciens, Morant et Galienne, Roland, Ospinel. Les branches III et VI lui appartiennent en propre, ou du moins il n’a pas tout à fait emprunté au néerlandais Jan Boendale la traduction que celui-ci avait faite de Turpin d’après le texte donné dans Vincent de Beauvais ; il a lui- même puisé à cette source, et on reconnaît aisément, à la détestable qualité de ses vers et de son style, qu’ils lui sont plus personnels que le reste. Les passages empruntés à Jan Boendale, qui écrivait vers 1305, ne permettent pas de placer avant cette date l'auteur du Karl Meinet, et on ne peut guère non plus l’avancer, puisqu’un des fragments manuscrits de son oeuvre remonte au commencement du quatorzième siècle1 * * 4. Le Karl Meinet n’a été longtemps connu que par quatre fragments, publiés dans divers recueils scientifiques, et appartenant aux deux .premières branches * : on désigna naturellement sous le nom de Karl Meinet , qui se trouvait dans un vers de ces fragments, le poème dont iis étaient détachés, et, quand on découvrit l'ouvrage entier, on continua de l’appeler ainsi, bien que le titre ne lui convienne aucunement, et que le seul admissible soit Charlemagne ou Karl. Cette compilation, qui ne comprend pas moins de trentecinq mille huit cents vers, a été publiée par M. A. Keller à Stuttgart en 1858 mais le travail critique dont il l’a accompagnée est complètement insuffisant (voyez surtout, p. 834, le paragraphe intitulé Époque de la Composition ) ; et l’édition elle-même n’est pas toujours très-soignée. Heureusement M. Karl Bartsch a pris le Karl Meinet pour sujet d’un livre que nous avons déjà cité bien souvent, que nous citerons encore plus d’une fois, et dont nous ne saurions trop apprécier l'utilité; sans cet excellent travail, où la patience la plus infatigable est mise au service d’une sagacité vraiment critique, nous aurions eu bien de la peine à débrouiller un chaos dont l’aspect seul est loin d’encourager à le pénétrer ‘.

1 Ces appréciations sont empruntées à Bartsch, Ùeber Karl Meinet, p. 385 et suiv.

* Voy. Gfideke, p. 698-9; Keller, Karl Meinet, p. 857.

* Tome XLV de la Bibliothèque du cercle littéraire de Stuttgart. Nous en donnons l’analyse à Y Appendice , n*» vi.

4 Pour compléter notre énumération, il faudrait parler de quelques poèmes qui ont été rattachés plus ou moins arbitrairement au cycle carolingien, les uns en

Allemagne ( Rother }, les autres déjà en France (Flore et Blanche flor , la bonne Dame, Amis et Amile), mais qui en réalité ne sont pas de notre sujet; les trois premiers s'y rapportent seulement en ce qu’on apprend à la fin que les héros du récit sont les ancêtres de Charlemagne; on a substitué dans le dernier, sans doute au douzième siècle, Charlemagne à l’empereur anonyme qui figurait dans la légende primitive.

Tel est le proGt que l’Allemagne a fait de notre épopée nationale; il faut convenir qu’il est assez mince. De nos grands poèmes, elle n’a pris que la Chanson de Ito/and et la Bataille d’Aleschans ; elle a préféré ceux qui se rapprochaient du roman d'aventures, comme Mainet et les autres. U est à remarquer que, sur les six poèmes français que nous trouvons dans le Karl Mebtet, quatre n’existent plus dans notre langue; de ces quatre, deux (Mainet, C harles et Elegust) sont venus au compilateur par l’intermédiaire des Néerlandais ; les deux autres ( Ospinel , Murant et Galienne) semblent n’y avoir point passé. Peut-être la conservation fortuite de ces poèmes en allemand doit-elle faire penser que d’autres se sont perdus ; cependant il est probable que le compilateur du Karl Mcinet les aurait admis dans son ouvrage. En tout cas, l’histoire poétique de Charlemagne fst, comme on le voit, représentéeen Allemagne par bien moins de poèmes que celle d’Arthur.

La qualité supplée-t-elle à la quantité? Malheureusement non. Seul, le curé Conrad, tout en faisant un peu dévier, comme nous l’avons vu plus haut, la vigoureuse inspiration de son modèle, a conservé au moins le feu, l’entrain et l’énergie que demandait son sujet héroïque. Mais tous les autres ont tellement alourdi, délayé, effacé et de toute façon affaibli leurs originaux qu’il serait difficile d’en apprécier la beauté à travers leurs pèles imitations. Nous n’exceptons pas de ce jugement le Willehalm de Wolfram, copie terne et molle d'un de nos plus éclatants tableaux. Si ce poème n’était étranger à notre sujet particulier, nous instituerions entre les deux textes une comparaison qui conlirmerait notre opinion devant toute critique impartiale ; nous nous bornons à signaler la manière dont l’auteur du Perceval a rendu deux admirables passages, le retour de Guillaume à Orange ( Alisehans,\ . 1783 et suiv., Willehalm, 89, 4 — 92, 18)et la scèneoù Guillaume, seul et repoussé de tous, réclame du roi Louis le secours qu’il lui a promis, et entre, contre la reine sa sœur, dans une colère si terrible (A lisch., v. 3273 et suiv., Willeh., 145 — 148, 28). Wolfram est toutefois supérieur au Stricker et aux autres, qui d’ailleurs n’ont pas toujours choisi très-heureusement leurs modèles. L’ensemble de ces productions montre bien, comme on l’a reconnu en Allemagne, que le terrain où on les a transplantées ne leur était pas favorable '.

1 L'Allemagne eut au quinzième et comme la France ; ceux du cycle raroau seizième siècle ses romans en prose lingien ne viennent pas en général direc-

Page 1