LIVRE PREMIER
§ III. — Essais modernes.
Le grand mouvement de la Renaissance, qui, parti de l'Italie, vint successivement ébranler tous les peuples modernes, n’eut pas les mêmes résultats chez tous. Tandis que sur les bords de l’Arno il excitait la poésie et l'art, par une assimilation des beautés antiques, à poursuivre leur développement commencé, en France il détermina avec le passé une rupture violente et jeta tous les arts dans une voie d’imitation où le caractère national risquait de se perdre. En Allemagne, il ne fut pas d’abord sensible dans le domaine littéraire; l’activité intellectuelle du pays, absorbée par le pénible enfantement d’un christianisme nouveau, se détourna do la poésie, qu’elle abandonna aux classe* peu éclairées, ou la ré duisit à être un amusement d’érudits, qui la cultivaient en latin ou même en grec à l’usage de quelque coterie savante : l 'Allemagne n’eut ni un Arioste ni un Ronsard; elle ne produisit que des Meistersânger comme Hans Sachs ou des latinistes comme Frischlin. Au dix-septième siècle seulement, l’école d’Opitz essaya de créer une littérature allemande pour les esprits cultivés; mais cette littérature, appuyée presque exclusivement sur le goût français, dont elle suivait à un assez long intervalle les révolutions diverses, n’était pas enracinée dans le sentiment national et avait elle-même la conscience de son infériorité artistique. Ce ne fut que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle que le génie poétique de l'Allemagne, se réveillant avec son génie philosophique et son génie savant, arriva à ce triple épanouissement dont l'éclat est peut-être unique dans les annales de l'humanité, et qui entoure d’une si splendide auréole la patrie de Kant, de Humboldt et de Goethe. Le mouvement littéraire qui se produisit alors présenta dès l'abord trois grands traits dont chacun fut à son tour prédominant : 1 observation de la nature, l’étude du grec et la résurrection du moyen Age. L’école qui développa le plus cette dernière tendance fut celle qu'on appela l’école roman tique ; elle caractérise toute la première période du dix-neuvième siècle.
Dans ces différentes transformations de la littérature allemande, la légende de Charlemagne resta très-longtemps sans trouver de
tcmenl du français, mais du néerlandais. Ire fili Aimnn, onl gardi4 leur popularité Plusieurs de ces livres, comme les Ç>ua- jusqu'à nos jours.
LES SOURCES
metteurs en œuvre. Nous ne pouvons parler de quelques anecdotes, plus ou moins bien rattachées à ce grand nom et racontées ou dramatisées par des Meistersânger ni d’une ou deux tragédies latines, essais sans portée réelle d’érudits plus ou moins bons copistes de Sénèque *. La période française fut naturellement tout à fait stérile; on ne fit même pas de Charlemagne le prétexte d’un de ces romans historiques, où les Philippe de Zesen et les Lohenstein imitaient, en les exagérant, Scudéri ou La Calprenède. Depuis l’avénement de la nouvelle littérature seulement, l’attention s’est reportée vers ces récits comme vers tous les restes du passé. Ce furent d’abord les poètes qui, sans rompre avec le goût français, s’en rapprochaient moins par imitation voulue que par sympathie naturelle, qui traitèrent quelques sujets du moyen âge. C’était l’époque où les premiers travaux entrepris chez nous avaient mis à la mode le bon vieux temps et ce qu’on appelait le goût gaulois, où les fabliaux de Legrand d’Aussy. et surtout les spirituels abrégés de vieux romans dus à la plume du comte de Tre>san, avaient répandu dans les classes cultivées les récits qui faisaient depuis des siècles, dans la Bibliothèque bleue , les délices des campagnards. La tragédie, l’opéra, le conte, puisaient volontiers des sujets dans le moyen Age, mais ne les présentaient, naturellement, que déguisés et agrémentés suivant l’esprit de ce temps singulier où on aimait à faire ressortir par une naïveté cherchée les raffinements d’une civilisation très-corrompuc. Cette tendance, transplantée en Allemagne, fit naître deux poèmes d’un mérite fort inégal, mais tous deux empruntés aux romans carolingiens, le Buon de Bordeaux de Wieland, et le Doolin de Mayence d’Alxinger; elle contribua d’un autre côté à faire étudier aussi le moyen Age germanique, et cette étude fut bientôt en Allemagne, sinon très-intelligente, au moins très-populaire. U s’en dégagea
1 Nous citerons ici, bien qu’on dût pluliM les rapporter au moyen âge, les MeistergcsOnge suivants : Le droit de Charles (Kon Kaiser K tir h Recht , voy.
Grasse, p. 302) ; Le serviteur de Charles voy. Gddeke, p. 103). Un pot. me allemand du quatorzième siècle , intitulé l’Innocente reine de France, raconte, mais sans nommer Charlemagne, l’histoire de la reine Sibile ( voy. Massmann, Kaiserehronik, III, 907). Un autre, du quin-
xième siècle, qui se trouve & Londres, traita des combats de Charlemagne devant Ralisbonne (Massmann,«i.,p. 1030).
Jacob Ayrer a mis en drame Valentin et Namelos.
* Tels sont la Saronia conversa d’Avancinus (Solrinne, Bibl. dramatique, n° 207 ), Vhnma portatrix de Flayder (/6., n« 352), et surtout YHildegardis de Frisohlin, plusieurs fois imprimée dans son théâtre latin.