LIVRE PREMIER
le bizarre amalgame de catholicisme poétique et de germanisme intolérant, qui devint bientôt l’école romantique. Malgré les exagérations ridicules de plusieurs de ses enfants perdus, cette école eut un grand mérite ; elle sut pour la première fois rendre pleine justice au passé et apprécier avec amour et naïveté les productions du moyen Age. Elle en comprit l’esprit, et les œuvres où Tieck, Sohlegel et quelques autres reproduisirent pour le public de leur .temps les enchantements de la vieille poésie chevaleresque ou les attendrissements des récits populaires, méritent d’être comptées parmi celles qui fout le plus d’honneur h notre siècle. Elles en résumaient une dos meilleures qualités, l’intelligence impartiale do ce qui n’est plus, et contribuèrent aussi beaucoup à la développer. Nous ne les énumérerons pas ici ; elles ne sauraient avoir de valeur comme sources de l’histoire poétique de Charlemagne ; mais elles prouvent la vitalité qui était encore au fond de tous ees vieux contes. C’est de CC milieu que sortit le magnifique mouvement scientifique dunt les frères G ri mm tiennent la tète, et qui reconstitua l’esprit national de l'Allemagne, par le sentiment éclairé de la solidarité de son présent avec son passé. Les jioftes ne manquèrent pas non plus à suivre le courant de la science ; ils apprirent par elle à serrer de plus près encore l’esprit des vieux textes, à les dégager de la rouille qui les entourait, à leur rendre souvent le sens primitif que ne présentait déjà plus leur forme conservée. On ne saurait blâmer bien sévèrement nos voisins, dans le premier moment où se réveilla en eux l'amour et l’cirgueil de leur histoire, d’avoir mêlé à la science un patriotisme parfois intempestif; des livres comme ceux de Gôrres,. des appréciations aussi étroitement enthousiastes que celles de M. Vilmar, ne sauraient être regardées que comme des écarts sans lesquels on n’aurait peut-être pas fait ce qu’on a fait. C’est encore un sentiment bien exagéré qui a fait dire à M. Simrock, en tête d’un recueil des ballades et des petits poèmes qui de nos jours ont été consacrés à la légende carolingienne: «Les antiques poésies populaires, encore toutes germaniques, sur le héros favori des Allemands, qui dans leur simplicité touchante parlent bien plus au cœur que les œuvres où plus tard les Français ont prétendu les embellir, se sont retrouvées vivantes dans l’Aine des poêles de notre temps, etc. ’. » Mais
* Simrock, Kerlingisches He/denbvrh, p. vi.
IJSS SOURCES.
qu'importe, après tout, que nos chansons de gestes soient ainsi méconnues, et qu’on prétende, sans aucune raison, les faire dériver de l’allemand et leur préférer même, sous le nom d’antiques poésies populaires, les quelques fragments informes dont nous avons parlé plus haut? Le livre dont la préface contient ces mots est charmant; entre les mains des poètes allemands, surtout de Louis Uhland et de M. Simrock lui-même, les anciens récits ont repris une fraîcheur nouvelle, et peut-être n’auraient-ils pas été ressuscités avec cet amour sans l’erreur plus ou moins involontaire de ceux qui les ont chantés. La France, vraie patrie de la plupart d’entre eux ', ne les a pas encore autant compris ni autant aimés ; c’est à sa négligence £ revendiquer son bien qu’il faut attribuer les prétentions que d’autres élèvent sur ce qui devrait depuis longtemps faire à ses yeux un de ses meilleurs titres de gloire.
Note additionnelle. Nous ne possédons pas de monuments hongrois relatifs au cycle carolingien ; il est certain rependant que plusieurs écrits emprunté.- à ce cycle étaient populaires en Hongrie au moyen âge. f.alcottus, secrétaire et biographe du rui Matthias Corvin, nous apprend qu'il prenait un grand plaisir à ccouter les chants qui célébraient Roland, et les traits qu'il eu rapporte semblent attester que les Hongrois ne s’étaient pas bornés à traduire, qu’ils avaient ajouté à la légende leurs propres inventions. En tous ras, ces récits, que Galeottus traite avec dédain, charmaient le jeune Matthias : « Ad tmjusmodi carmina adeo erat attentus ut cihi potusque ohlitus, inedia pressus, a mane usque ad vesperum, ad illorum véhémentes ictus pugnamque acerrimam , quodammodo sliipefactus, nil alind cogitans, interdum gloria vietoris accensus, brachia pedesque sub quadam pugnantium grsticulationc movcbat, cum et puguantibus et adesse et pneesse videretur ’. »
Il n’est pas douteux que ces carmina ne fussent en hongrois (voy. Toldy, Geschichte der ungrischcn l.ileratur im MUtela/tcr ; trad par Kolbcnheycr, Pcst, 1865, p. 233).
Nous ne trouvons, chez les Slaves, que deux vestiges de traditions carolingiennes, tuais ils sont assez curieux. Le premier, qui ne se rattache
1 Non pas peut-être de la plupart de ceux qui figurent dans le Kerhnyisches Heldenbuch; car M. Simrock a pris soin de puiser surtout dans les chroniques latines, et moins dans nos chansons de gestes. Cependant Berthe la /Heure , Charles et Elegast, ta Voie de Saint-Jacques r Cftarlcs espion j le Jugement (le Dieu, la Bataille (le Rmuxvmx, saint
Renaud, sont incontestablement français; les récits empruntés à la chronique de Novalesesont italiens, ainsi que plusieurs autres, et, quant A ceux des chroniqueurs latins, il n'y a le plus souvent aucune raison de les attribuer à l'Allemagne plutôt qu'X la France.
* Cité dans Michel, Chanson de Roland, p. 212.