LIVRE PREMIER
un petit poème d’aventures, Orie et Godin, évidemment indépendant et arbitrairement rattaché au cycle carolingien. Le Mciinet français étant perdu, ce poème devient pour nous fort précieux.
9° Charles et Elegast. U en est de môme de ce petit poôme, longtemps regardé comme originairement néerlandais, et dont l’invention ne peut maintenant être enlevée à la France (voy. liv. II, chap. V). Il y a cependant un trait qui est propre à la version néerlandaise, c’est le nom d’Elegast, sur lequel les savants allemands ont beaucoup disserté '. Il est certain que ce nom était devenu en quelque sorte proverbial, sur les bords du Rhin, pour signifier un habile voleur *, et c’est ce qui a évidemment engagé l’imitateur à le substituer au nom de Basin qui était dans son original *. La forme néerlandaise est du treizième siècle *; elle s’est conservée d’une part, un peu germanisée, dans le Karl Meinet, et d’autre part dans un livre populaire du seizième siècle \ Elle était populaire de bonne heure dans les Pays-Bas; car Jan Boendale, dit le Clerc, qui écrivait au commencement du quatorzième siècle, trouve bon de protester contre elle dans son Miroir des Laïques (111, xvii, 133 et suiv.) « On lit, dit-il, que Charles sortit la nuit pour voler; pour moi je vous affirme que jamais il n’a volé. »
10° Les Lorrains. Cette vaste légende ne semble pas appartenir à notre sujet, et nous ne l’avons pas indiquée dans notre chapitre m. Mais nous la trouvons en néerlandais sous une forme qui n’existe plus en français et qui la désigne à notre attention. Dans les poômes français, pendant que les générations hostiles des Lorrains et des Bordelais se succèdent, le roi Pépin, comme s’il était soustrait à la loi commune des hommes, reste toujours sur le trône et ne semble aucunement atteint parle temps. Ici au contraire nous le voyons remplacé par son fils Charlemagne, qui assiste aux guerres des petits-üls et des arrière-petits-filsde Garin et de Fromond. Ce développement de la légende est certainement très-postérieur aux premiers récits; Charlemagne n’y est introduit que par
1 Mone, U n tersuchu ngerx zur teutschen Beldensage , p. 136 et suiv.; ürimm, Deutsche Mythologie , etc.
•Voyez Hoffmann , Hoice Belgicœ , pars IV, préf. p. ij ; il cite Vrouwenlop et Titurel.
• La Karlumaynùs-Saga, qui a un récit particulier de cette légende, a conservé
le nom de Basin , mais la chronique danoise qui en est abrégée dit Alegast; il faut sans doute y voir uue influence du récit néerlandais sur le traducteur danois.
4 Voy. Bartsch, Vebcr Karl Mexnet , p. 387.
4 Publié par Hoffmann {liorœ Belgicœ, IV), et Jonckbloet (Amsterdam, 1850).
LES SOURCES
une réflexion du poëte, dont l’œuvre ne repose sans doute sur aucune tradition; il n'est cependant pas aussi moderne qu’on pourrait le penser, et si M. Jonckbloet est autorisé à le faire remonter jusqu’à la fin du douzième siècle ', on voit dans quel lointain passé une telle date rejette les premières chansons des lx>herencs. L’original du poème néerlandais était français, et il semble l'avoir fidèlement suivi. Des fragments considérables qui nous restent de son ouvrage ont été publiés par M. Jonckbloet *.
Il “ Fierabras. On n’en connaît aucun fragment; mais il est cité plusieurs fois (voy. Mone, Uebersicht, p. 56).
12" Laidon. Un fragmentoù paraît un héros de ce nom (voy. les citations dans üôdeke, Mittelalter , p. 708) n’a pu encore être rattaché à aucun poème français. Peut-être appartient-il à une traduction A' A s prêt août*.
Ou voit que les Pays-Bas ont fait de larges emprunts à notre poésie épique \ Sur les douze poèmes que nous avons énumérés, six ( Roland , Ogier , Girard de Vienne , lluon de Bordeaux , Fierabras ) Mnugis) existent encore en français sous une forme trèsrapprochée de celle que les imitateurs ont eue sous les yeux; un {Renaud de Montauban). ne nous a été conservé que dans des rédactions assez différentes; deux (Mainet, Guitequin) ont péri dans leur forme primitive et ne nous sont connus que par des remaniements ou des traductions; deux ( Charles et Elegast, les Lorrains) ont tout à fait disparu en français ; le dernier enfin est incertain. Au reste, les imitations néerlandaises ont été moins heureuses encore; un seul poème {Charles et Elegast) a été conservé dans sa langue originale ; quatre {Mainet, Renaud, Maugis, Ogier) ne sont connus que par des traductions allemandes ou des livres populaires en prose ; cette transformation, à laquelle presque tous ont été soumis, ne nous est parvenue, outre les récits
1 Gcsc.hiedenisy 11,65.
* faman i xm Karel den Groote en zijne X II Pairs. Leiden, 184 4. Le savant éditeur a reconnu plus tard lui-méme l'inexactitude de ce titre, et consacré au roman des Lorrains un des chapitres les plus importants de son Histoire de la poésie néerlandaise au moyen Age. Sur un autre fragment, voy. Güdeke, Mittelalter , p. 704.
8 C'est le seul poème où l’ou voie un
héros combattre un griffon, comme dans le fragment de Laidon (voy. Mone, Uebersicht, p. 59).
* On s'apercevra facilement que nous avons omis plusieurs poèmes, soit que Charlemagne n’y figure pas ( Guillaume t f Orange , Valentin et Orson)t soit qu'ils soient originairement étrangers au cycle [Flore et Blanche flor , Pierre de Provence , etc.). Nous ne les avons pas non plus mentionnés parmi les poèmes français.
UVIŒ PREMIER.
ci-dessus désignés, que pour un seul (Huon de Bordeaux)] de tous les autres on ne possède que des fragments plus ou moins longs. Le succès des versions néerlandaises en Allemagne a été utile à leur conservation ; c’est aux traducteurs allemands que nous devons surtout de les connaître.
Il est à remarquer que ce sont généralement nos meilleures chansons de gestes que les Néerlandais ont imitées, et que tous les poèmes cités plus haut sont antérieurs à 1250. À partir de la seconde moitié du treizième siècle, les Néerlandais cessent d’imiter nos poèmes, et on voit dans quel discrédit tombèrent les traductions précédentes, puisqu’il ne s’en est conservé quelques fragments que par hasard et généralement dans des reliures de livres.
C’est qu’en effet à cette époque il se développa dans les Pays- Bas une poésie tout à Tait opposée à l’esprit de ces vieux poèmes et qui entra bientôt avec eux en lutte ouverte. C’est celle que M. Jonckbloet appelle fort bien la poésie bourgeoise, et qui eut pour principale expression, outre une lyrique artificielle, des livres de morale et d’histoire. Les écrivains de cette école, tels que Macrlant, Heelu, et Jan Boendale surnommé le Clerc, saisissent, dès qu’ils le peuvent l’occasion de protester contre les récits épiques au nom de la vérité historique '. Nous a\ons déjà cité un passage de ce genre ; le plus caractéristique est celui de Macrlant, dans son Miroir historial (IV, 1,29): « Les beaux et faux poètes français ( die scone walsce va hcc poeten), qui riment plus qu’ils ne savent, calomnient beaucoup le grand Charles, en belles paroles et en beaux récits. » Heelu en dit à peu près autant Jan Boendale s’emporte davantage ( Lekenspiegel , III, xvu, 139):
I Un écrivain français qui a plus d’un point de contact avec ces poètes néerlandais, Guillaume Gui art, a contre les récite et les auteurs des chansons de gestes des attaques semblables.
H dit par exemple dans son prologue:
Cil De r'ont mie esté sans paine Qui es romani de Charlemainu Racontent tant d'abusion Que c’eet une confusion.
(V. 17 et suiv.)
II se moque assez spirituellement des prodiges qui remplissaient leurs livres:
Cheraliera qui se corabatolent Juaqu'au braier a’cntrefendoie&t ;
Li crant destrier, du cop donné,
H'esioicnt par mi tronçonné.
11 coustale d'ailleurs que le temps de pareils ouvrages est passé et que leurs auteurs ne sont plus en vogue :
Et aeulent avoir pour tiex lobe*
Des prann seijaaenr* déniera et robe*.
Qui or leur font oreilles sourdes.
Et tout homme qui dit ces bourdes Tiennent por fol et por tmmrt.
(Y. 25 et suiv.)
* Dans Hoffmann , Horœ Belçicœ, 1 , p. 51 et suiv., où nous avons pris aussi les citations de Maerlant et de Jau de Clerk.
« Que Dieu lui donne courte vie, s’écrie-t-il, à celui qui a pensé ces mensonges et les a répandus le premier ! »
Cette tendance véritablement bourgeoise triompha si bien, que les vieilles légendes importées de France semblèrent complètement étouffées ; cependant la vie qui était en elles persista sous la cendre qui les couvrait, et se conserva dans le peuple. Aussi, quand l’èredes romans en prose s'ouvrit pour la France et l'Allemagne, elles reprirent dans les Pays-Bas, sons cette forme, une popularité qui rappela leur première floraison. De ces livres destinés au peuple, quelques-uns nous sont parvenus, comme nous l’avons dit plus haut ; la plupart ont été détruits. Parmi ceux qui ont été retrouvés de nos jours le plus intéressant est celui de la Reine Sibile. Beaucoup de ces romans ont pour base, non les vieux poCnies néerlandais, mais les livres en prose française du quinzième et du seizième siècle ; il n’en est pas de même de celui-là, car il ne fut pas mis en prose en France, et il s’appuie fort probablement sur un ancien poème dois dont il ne s’est gardé aucune trace. Il nous intéresse particulièrement, parce que nous ne possédons de la chanson de gestes qu’une forme très-altérée, et qu’il constitue, avec un roman espagnol, tout ce qui nous reste de celle qui existait certainement au douzième siècle '.
La grande cause de destruction des romans flamands en prose fut la censure à laquelle les soumit l’autorité ecclésiastique. M. Mone a publié des listes de livres interdits, avec plus ou moins de rigueur, par des édits épiscopaux du commencement du dixseptième siècle ( Uebersicht , p. 16-17). Nous relevons ici ceux qui rentrent dans notre sujet, sans nous arrêter à des observations qui seraient superflues. On trouve sur ces listes : Maugis (parmi les livres interdits non-seulement dans les écoles, mais absolument), les Quatre fils Aimon , Galien Rhétoté (autorisés, mais à condition d’être corrigés et expurgés), Huon de Bordeaux (interdit provisoirement). Malgré ces prohibitions, quelques-uns de ces romans, comme les Quatre fils Aimon, sont encore populaires dans les provinces néerlandaises.
Les Pays-Bas ont été aussi bien que les contrées voisines ramenés de nos jours à l’étude et à l’amour du moyen âge poétique. Bilderdijk, le poète savant et fantasque, a le premier rappelé l’at-
* Voy. Wolf, l'eter zwti niederlûndische Volksbùcher.