LIVRE PREMIER
blissent en Normandie et en Angleterre; dans leur pays même l’expatriation devient de plus en plus rare, et la civilisation commence à germer; il semble que la fermentation précédente ait été nécessaire pour préparer le développement d’une activité mieux dirigée.
Cette activité, dont le principal but fut l'introduction et la propagation du christianisme, se concentra dans les pays Scandinaves pendant plus de deyx siècles ; ils rentrèrent de nouveau dans leur isolement primitif et n’eurent avec l'Europe méridionale que des rapports religieux. Mais quand l’œuvre de la conversion fut achevée, la Scandinavie, se trouvant à un état de culture presque égal à celui des autres nations chrétiennes, se rapprocha d’elles, et les influences poétiques qui dominaient alors les pays germaniques et romans s’exercèrent aussi dans les régions septentrionales.
Ce fut la Norvège qui entra la première dans ce mouvement. Ce pays, qui avait été le véritable centre de la fermentation de l’époque précédente, qui était la patrie de la poésie eddique, avait atteint au treizième siècle un haut degré de prospérité et un commencement de civilisation remarquable. Haquiu V (Uaakon Haakonson, 1217-1203), qui acheva de détruire le paganisme en Norvège, semble avoir voulu compléter son œuvre en substituant aux vieux chants mystiques, dans la mémoire de ses sujets, les œuvres de la nouvelle poésie chevaleresque Sous son règne, outre un grand nombre de poèmes appartenant aux différents cycles du moyen âge *, on traduisit une collection considérable de nos meilleures épopées carolingiennes. Plusieurs de ces traductions sont encore manuscrites et se conservent à la bibliothèque royale de Stockholm ; telles sont celles de Girard de Vienne \ de Heure d'üamtone et d’autres *. Mais les plus importantes ont été réunies de manière à former une histoire suivie de Char-
' Déjà son père, llaquin IV (1202- * Jtceus saga ok fru Josvene (Geoffroy,
1204) avait traduit lui-méine du français p. 33).
la légende de Harlaam et Josaphat. » Plusieurs de ces récits ne nous sont
* Voyez là-dessus les Notices et Ex- connus que par les litres, el ces titres
traits des Manuscrits concernant l’/ii-toire sont souvent ou trop vaques ou étranges, ou la littérature de la France qtii sont con- (Voyez par exemple Üickes, Thésaurus, serves en Su ede , Danemark et Norvège, t. Il, p. 310 et suiv.) Les savants scandipar M . Geoffroy (Pans, 1855, tirage à naves se sont plus occupés de poèmes part des Arckwes des Missions). d'aventure ou de ceux qui se rattachent
* Geirards jarls ok Yillyalms Cri- au cycle d'Arthur que des récits carolin-
rardsso:utr saga (Geoffroy, p. 38). giens.
LES SOURCES
lemagne ; et cette compilation, désignée sous le nom de Karlamagnùs-Saga, est un des monuments les plus précieux de l’histoire poétique du grand empereur. L’auteur islandais se distingue, grandement à son avantage, des compilateurs dont nous avons déjà parlé, Girard d’Amiens et routeur de Karl Meinet. 11 a d’abord sur eux une première supériorité, c’est qu’il leur est antérieur et qu’il n’a guère employé pour son travail que des poèmes de la bonne époque. En outre il a traduit ses originaux en prose avec une fidélité et une simplicité si grandes, que sa version peut servir quelquefois à la critique du texte français.
La Karlamagnùs-Saga a été soumise, un demi-siècle environ après sa composition, à une révision qui ne s’est pas bornée à rajeunir quelques mots déjà surannés. Le réviseur a modifié sensiblement une branche et en a ajouté une autre en entier. Nous avons donné ailleurs l’analyse de plusieurs branches et quelques détails sur chacune 1 ; nous pouvons nous borner ici à en rapporter le titre et à en indiquer rapidement les sources :
1° Charlemagne. Cette branche est celle où le compilateur a le plus mis du sien ; il a rassemblé divers récits et fragments de récits épars en plusieurs lieux, qu’il a plus ou moins arbitrairement détachés de leur contexte et mis l’un à la suite de l’autre. Il débute par la traduction, extrêmement précieuse, d’un poème français perdu que nous appellerons le Couronnement de Charles (ch. 1-33); les vingt-cinq chapitres suivants seront presque tous mentionnés dans le courant de notre travail et ne sauraient être rapportés ici. Ils nous ont conservé beaucoup de détails qui ne se trouvent plus dans les textes français et qui sont en général trèsutiles pour l’intelligence de notre épopée. Ils semblent s’appuyer particulièrement sur les poëmes les plus anciens ; ce qui le prouve, c’est la concordance très-fréquente de ces chapitres avec des allusions de la Chanson de Roland qu’ils expliquent et développent. A l’époque où ils ont été rédigés, il existait évidemment encore plus d'une de ces chansons de la première époque dont nous avons signalé la perte (p. 70); il ne serait pas impossible, par conséquent, qu’on en retrouvât quelques-unes au fond des bibliothèques du nord de l’Europe ; peut-être cependant l’auteur islandais
1 Voy. Si ht. de CÉeole des Chartes, p. 1-42. Les branches analysées en dé- 5* série, tome V, p. 89-123 ; 6* série, t. I, tail sont les I'*, II*, III*, IV*, V* et IX*.
ÜVKE PREMIER.
ISO
était-il venu eu France et avait-il connu là les récits qu’il a rapportés ensuite dans sa patrie.
2° Dame Olive et Landri. Cette branche, qui ne se trouve pas dans la plus ancienne rédaction, est une variante du poème encore inédit de Doon de la Roche 1 ; elle n’a qu’un rapport trèsindirect avec Charlemagne.
3“ O gier le Danois. La traduction islandaise ne reproduit que la première branche de ce poème; elle suit avec une grande fidélité, sauf dans la fin, le texte français qui a été publié.
4” Le roi Agoland. C’est la chanson à’Aspremonl, mais avec des variantes assez considérables; le rédacteur islandais y a mis comme introduction les premiers chapitres du Pscudo-Turpin ; le réviseur a interpolé ces chapitres pour préparer le récit de la chanson de gestes; ces interpolations semblent être le produit de son imagination, qui d’ailleurs ne s’est pas donné large carrière.
5° Le roi Guitalin. Nous avons déjà parlé de ce poëme, antérieur à celui de Bodel et qui en diffère notablement. Nous reviendrons sur la comparaison des deux chansons, quand nous parlerons des divers récits sur la guerre de ,Saxe. Voilà le second poème français perdu qui nous est conservé par la h'ar/amagnùs- Saga ; il était écrit en alexandrins, et n'était, selon toute apparence, que le rajeunissement assez fidèle d’un texte très-ancien.
6” Otuel. C’est le poème A'Otinel, épisode sans valeur traditionnelle intercalé dans le cycle delà guerre d'Espagne, sans doute vers la fin du douzième siècle.
7° Le voyage de Charlemagne à Jérusalem ; traduction trèsexacte. du poëme français publié par M. Francisque Michel.
8" Roncevaux. Le compilateur islandais a suivi d’assez près le texte d’Oxford, et ne parait rien connaître des rédactions françaises renouvelées. Mais il offre avec ce texte une différence capitale, et qui est importante pour l’histoire de la tradition ; il ne sait rien des événements qui remplissent les strophes cxci-cclxxui, c’est-à-dire, du combat de Charlemagne avec Baligant et de la prise de Saragosse; nous reviendrons ailleurs sur ce point. En outre la plus ancienne rédaction n’est pas tout à fait terminée, et. le réviseur en a évidemment tronqué la fin; cette fin nous est conservée en abrégé dans la traduction danoise dont nous parle-
1 Voy. Sachs, Beitrüge, j». 3 et sulv.
LES SOURCES
rons tout à l’heure. A partir de cet endroit, on ne possède plus en islandais que le texte renouvelé.
9° Guillaume au court Nez. Cette branche ressemble beaucoup au poème français du Montage Guillaume; toutefois elle en diffère en plusieurs points, et surtout en ce qu’elle place les événements sous Charlemagne et non sous Louis le Pieux, comme tous les poèmes qui appartiennent au cycle de Guillaume d’Orange.
10” [m mort de Charlemagne. L’auteur de cette branche, qui est, comme nous l’avons dit, le réviseur de l’ensemble, s’est contenté de traduire quelques chapitres du xxix* livre de Vincent de Beauvais. Cette partie de la Karlamagniis-Saga est donc sans intérêt.
On voit de quelle valeur est pour notre sujet cette compilation noroüe : ç’a été pour nous une bonne fortune que la publication qui vient d’en être faite. L'éditeur, M. Unger, nous a fourni dans sa Préface tous les renseignements nécessaires sur le côté particulièrement Scandinave du sujet, et nous a singulièrement facilité, par son long Sommaire, le dépouillement de l’ouvrage à notre profit. 11 est à souhaiter que les autres documents islandais que nous avons mentionnés plus haut soient bientôt mis au jour; ils peuvent servir à éclaircir plus d’une question encore obscure. Peut-être aussi, à en juger d’après quelques titres, nous révéleraient-ils en Scandinavie un mouvement d'invention propre et de création autour de la légende carolingienne, analogue à celui que nous signalerons plus tard en Italie.
La Karlamagtiùs-Saga ne pouvait demeurer comme enfouie dans un idiome qui, depuis le douzième siècle, avait cessé d'être la langue commune des pays Scandinaves. Elle fut sans doute intégralement traduite en suédois; mais nous n’en possédons plus qu'un fragment comprenant les branches VIII et IX '. Nous n’avons pu étudier cette version *, qui présente, dit-on, quelques particularités ’. La littérature suédoise ne semble pas d'ailleurs s’être beaucoup occupée des traditions carolingiennes; elle a accordé plus d’attention aux romans de la Table-Ronde ou aux récits d’aventures.
' Publié dans le tome IV de Rietz, Scriptore * suecici medii ævi (Lund, 1842 et a. s., in-8°). La Bibliothèque Impériale ne possède que deux volumes de cet ouvrape.
* L'analyse qu'en donne Lénstrüm
(Sventka Poesiens historia, ôrebro, 1839, t. I, p. 110*114) ne peut suttlre, car il déclare s’appuyer en partie sur le livre danois dont nous allons parler.
3 C’est ce qu’en dit Brandt, Pederscns Skrifter, t. V, p. 531.