LIVRE PREMIER
moyen d’expliquer les différences de deux séries de monuments qui se rattachaient évidemment l’une à l’autre, mais par une chaîne maintenant brisée: une grande lacune s’ouvrait là dans l’histoire littéraire, et personne n’avait essayé delà combler.
Quelques publications récentes, sans se proposer ce but, ont mis à la disposition de la critique des moyens qui lui manquaient jusqu’ici. Leur nombre encore trop restreint s'accroîtra incontestablement, et permettra d’obtenir des résultats auxquels nous ne pouvons maintenant atteindre. Déjà cependant l’étude des textes qui touchent la question, étude plus attentive qu’elle ne pouvait l’être avant ces dernières années, dégage bien des points intéressants dit vague où ils étaient noyés et peut fournir aux travaux subséquents plus d’une donnée positive. Nous essayerons donc de tracer, aussi nettement que le permettent des moyens d’information encore très-imparfaits, au moins le plan général et les grandes lignes de l’évolution dont il s’agit. Peu dè sujets ont été plus souvent traités ; aucun ne l’a été avec moins de connaissance de la cause.
Les gens qui ont dit que les Français n’avaient pas la tète épique n’hésitaient pas à reconnaître au contraire chez les Italiens une grande prédisposition àl’épopéc. Nous nous faisonsmaintenant de l’épopée une idée si différente que nous ne serions pas loin de déclarer inhabile à la faire naître la patrie de Virgile et du Tasse ’, tandis que nous saluons de ce beau nom les œtivCes de nos vieux trouvères. Ni l’épopée mythique des Indous oit des Persans, ni l’épopée héroïque des Grecs, ni l’épopée historique des Français, n’ont eu d’attalogues dans la Péninsule; jamais l’esprit national ne s’y est Construit de ces magnifiques légendes qui font l’orgueil poétique des autres peuples. Le plus ancien poème épique écrit en Italie est une imitation d’Homère; les premiers chants héroïques qu’ait entendus l’Italie romane sont ceux que sëâ chanteurs populaires répétaient d’après nos jongleurs.
Ce n’est pas cependant que le sol italien n’ait produit de luimême quelques légendes sur l’empereur d’Occident, qui était en même temps roi des Lombards. Mais les plus belles de ces légendes n’appartiennent pas à la race italienne : ce sont les derniers
1 Voy. Mommsen, Histoire romaine, tur (dernière èd., Uraunschwei# , 1865), trad. Alexandre, t. 1, p. 204-5 ; Boni- p. 18, 205, 161; Ruth, GescA. lier itul. bardy, Grundriss der rùmischen litiera- PocSie, U, p. Iffij.
LES SOURCES
accents d’une nationalité germanique expirante, du grand peuple lombard, détruit par Charlemagne. Les légendes que nous a conservées une chronique écrite au onzième siècle dans le monastère de Novalese, sont empreintes d’un sentiment d’hostilité contre les Francs et leur chef qui ne peut laisser leur provenance douteuse. Elles n’cn méritent pas moins une place à part dans l’ensemble des traditions qui le concernent, et à côté des plus anciennes et des plus authentiques. Nous avons déjà cité le précieux passage de Benoit de Saint-André (p. 55) sur le voyage de Charlemagne en Terre Sainte; il montre que cette légende s’était accréditée de bonne heure en Italie, et nous la retrouvons encore au treizième siècle, dans la mauvaise compilation de Godefroi de Yiterbe, avec des détails qui manquent aux autres versions et qui semblent bien populaires. Mais, à part ces faits isolés, à part quelques anecdotes monastiques transmises par des chroniques de couvents, l’Italie a emprunté à la France tout ce qu’elle a su de l’histoire poétique de Charlemagne.
Dès le commencement du douzième siècle, la Chanson de Roland était connue au-delà des Alpes. En 1131, les chevaliers et consuls de Nepi (dans les États de l'Église), se liant par serment à un pacte, souhaitaient à qui l’enfreindrait le sort de Judas et la mort infâme de Ganelon Dante connaissait non-seulement ce poème, et mais encore ceux du cycle de Guillaume au court Nez. Au ciel, dans la sphère de Jupiter ou des Princes, il voit Guillaume et Renouard au Tinel, à côté de Charlemagne et de Roland (Par. XVIII, 43) ; et il ne peut mieux comparer le son d’une trompette infernale qu’à celui du cor de Roland :
Dopo la dolorosa rotta, quando Carlo Magnn perdl la santa gcsta.
Non sono si terribilmente Orlando.
( Inf. , XXXI, 16 .)
L’Italie empruntait à la France non-seulement ses poèmes *, mais môme leur mise en scène, pour ainsi dire, et leur mode d'exécution. Sur le théâtre de Milan, au treizième siècle, parmi différents jeux
' Lehas, Bec. rf inscriptions, 5* cahier, Roland et d'Olivier sur le portail de p. 191 (cité dans GOiin, Chanson de Ho- S. Zenon h Viîrone; leur date et leur attand, p ui). tribution ne noua semblent pas encore
* Nous ne parlons pas des statues de bien établies.