‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 75 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

mimiques, parurent des jongleurs qui chantaient de Roland et d'Olivier . Muratori a rassemblé un grand nombre de citations pour prouver que ces jongleurs exerçaient le plus souvent leur métier en public, dans les rues et sur les places *. Il faut même croire qu’ils y avaient assez de succès pour gêner la circulation publique et provoquer des rassemblements trop nombreux ; c'est du moins & cette cause qu’on doit sans doute rapporter la décision des citoyens de Bologne qui, en (288, défendirent à ceux qui chantent les querriers français de stationner sur les places Malgré de semblables tentatives, le goût du peuple pour ces rhapsodes ne se refroidit pas; il était encore aussi vif au quinzième siècle qu’au treizième, comme nous le montre une historiette racontée par le Pogge : il s’agit d’un honnête bourgeois milanais, qui, ayant entendu un de ces qens qui chantent au peuple les >jestes des héros raconter la mort de Roland, rentre chez lui plongé dans une telle douleur que sa femme et ses proches ne peuvent qu'à grand’peine l’en consoler Une autre Facétie du même auteur nous fait voir que ces chanteurs populaires étaient le plus souvent des improvisateurs : un auditeur non moins tendre que le premier, ayant entendu le jongleur annoncer que le lendemain ij dirait la mort d’Hector, lui offrit une somme pour ne pas faire mourir sitôt un si brave guerrier; le chanteur accepta et retarda ce funeste événement pendant autant de jours que le compatissant bourgeois en paya : quand la rançon du fils de Priam vint à manquer, il mourut, au grand désespoir de notre homme Tous ces témoignages appartiennent au nord de l’Italie : c'est là en effet que se propagèrent surtout les chansons de gestes fran-

1 Cantabant hisl Hottes (le Rolando et Olivier o ; finito cm tu , bu font et mimi in cythuris pulsabant et deccnti eorjjoris motu se circumvolvebant (Muratori, 4«/iquitates italicœ , t. II (Mitai), 1739), col. 844).

* Voye* Muratori, Antiqvil., i. II, diss.

s Ut cantal or es FrtmHqennrum in pluteis commuais ml cantandum omnino ntorari nonpossint (Muratori, / /.).

* « Hic persimllis est, inquit, viro mediolanensi, qui die feslo cutn audisset unum de greffe cantatorum (qui posta hcroum ad plebem decantant) recitantern

mortem Rolandi, qui srptinpentis jam ferme annis in prælio occubuit, cœpit acriter flore, etc. » {Fuc. 81, éd. de Jean Petit, Paris, 1511.)

4 « Quidam audiebat quempiam ex ejusmoâuantoribus,qui in fine sermonis ad illiciendain audientium plebem prædixit se postridie mortem Hectoris recitaturura. Hic nnster, anteqnam eantor abiret, pretio redemil ne tam cilo Hectorem, virum hcllo utilem , interliceret.

Ille mortem postera die distulit. Aller ▼ero sapins pretium dédit, sequentibus diebus, pro vitæ dilatione, etc. » ( lb . Foc.82.)

LES SOURCES. 463

çaises *. C’est là aussi que se produisit un phénomène qui n’a pas encore été étudié de près, qui est très-délicat à observer, et qui exerça une influence considérable sur le développement de l’épopée chevaleresque en Italie.

Il existe à Venise toute une série de manuscrits, successivement décrits et examinés avec plus ou moins de soin par de nombreux savants *, et qui contiennent des po6mes français écrits en Italie. Ces poèmes peuvent se diviser en trois classes : ou bien ce sont des textes connus de chansons de gestes, copiés par des scribes italiens qui les ont plus ou moins altérés; tels sont 1 ’Aspremont, le Heure d'Hanstone et le Roland l\ d’autres, comme Ber te, Mainet, Macaire, traitent les mêmes sujets que des poèmes français connus, mais dans une. forme qui ne peut être originairement française, ou ajoutent à leurs modèles des traits qui ne s'y trouvent pas ; d'autres efifin, tels que l 'Entrée en Espagne et la Prise de Pumpelune , ne correspondent à aucune chanson de geste connue.

La première classe n 'offre aucun intérêt particulier : elle fait pendant à la série des textes écrits en Angleterre, où la langue française est aussi fort maltraitée par les copistes. Les deux autres nous offrent au contraire un phénomène curieux, celui d’étrangers écrivant en français des poèmes sur des sujets français.

Le fait en lui-même, quelque singulier qu’il paraisse, a des analogues ; il suffît de citer le Trésor de Brunetto Latini,la Chronique vénitienne de Martino da Canale, les Voyages de Marc Pol, les oeuvres de Rusticien de Pise, polir prouver que le français était la langue littéraire du nord de l’Italie vers la fin du treizième siècle *, c'est-à-dire à l’époque où les pofites siciliens et napolitains commençaient à cultiver l’idiome national, et un peu avant que

' Muratori était si persuadé de l'extrême diffusion en Italie des récits carolingiens, qu’il fait venir le mot ciartnre, hàblcr, do Chartes (vny. Dies, Elym.

Wh., I, 126).

* Le premier a été M. Paul Lacroix (Dissertations sur fjtulques points ren'eiï t te r histoire de France, VII, 447 et suiv.). Depuis lui nous citerons surtout M. Ad. Relier dans son Bmnmrt, M. Bottier dans les Mémoires de l'Académie de Berlin (1839), MM. Guessard et Léon Gautier

dans la Bibliothèque de r École des chartes , enliu M. Mussafla dans ses Haridschriflliche Studieu , Il (Vienne, 1863).

* line leçon de VAspremnnt, appartenant à cette classe, se trouve à la Bibl. Impériale de Paris (ms. fr. 7618). le copiste se nomme A la lin Joarutes de Bonoma ( Hist . tilt., XXII, 59).

4 Voyei lA-dessus les divers témoignages qu'a rassemblés M Victor Le Clerc dans i Histoire littéraire (t. XXIV, p. 514 et suiv.).

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