LIVRE PREMIER
1 0 Berne d’Hanslime. Comme Pépin joue un rôle, bien qu'épisodique, dan» ce poSme, le compilateur a cru pouvoir le placer en tête de son recueil. Il s'est contenté ici de transcrire très-mal un original français, si ce n’est qu’au milieu de la chanson il intercale le poème, tout à fait indépendant, de
2° Berie'. Le caractère du texte change ici; la langue et la versification prennent une couleur tout autre ; nous ne pouvons mieux les apprécier qu’en reproduisant le jugement d’un habile critique sur celles de Macaire, qui sont tout à fait identiques : « C'est une langue mixte, dont le français forme la base, mais où pénètrent de tous côtés des forme? et des mots empruntés au dialecte vénitien ou plutôt à cette espèce de langue littéraire, qui essaya, avec très-peu de succès, de s’établir dans le nord de l'Italie aux treizième et quatorzième siècles *. — Le mètre est tout à fait irrégulier; on voit bien que le compilateur a eu dans la pensée le vers de dix syllabes; mais il n’arrive à compter juste que dans des vers entièrement rares. Il a le plus grand soin de la pureté des rimes, quitte h ne l’atteindre qu’en imposant aux mots qui riment des formes impossibles môme dans son dialecte. Tels sont à 1er pour à le, esté à l’infinitif, vergognie et irie (rimant avec mie), comme participes masculins5, et une infinité d'autres1. » Le compilateur ne transcrivait donc pas nn texTS français; il composait, d'après le récit français, un nouveau poème dans celte langue étrange, analysée avec soin dans l’ouvrage que nous venons de citer.
Nous ne possédons malheureusement pas le poème qu'il avait sous les yeux ou plutôt simplement dans la tète ; c'était un texte
* Les rubrique» sont données dans Keller, Romvort, p. 44-49 ; cf. (iuessard, /. /. M. Mussatla a bien voulu nous abandonner la copie qu’il a prise de ce poème; il manquait à son envoi les deux premières tirades, contenant une centaine de vers.
3 Depuis qu’il a écrit ces lignes, M. Mussafla a étudié ce curieux phénomène philologique cl littéraire, et a publié des spécimens de cette langue singulière dans sa très-intéressante brochure intitulée : Monumenti nntichi italinni[ Vienne, 1864). Au reste, nous pensons que cette langue a fortement subi l’influence fran-
çaise, et que des textes comme cenx que nous examinons ont servi en qui lque sorte d’intermédiaires entre le français, écrit, comme nous l'avons vu, dans le treizième siècle au uord de l’Italie, et l’idiome des Monumenti antichi.
* -Ces mots sont indiqué» par erreur comme se trouvant aux vers 90-91 ; lisez 940-941.
* Macaire, p. vu. Cette manie de rendre les rimes exactes à l’œil se retrouve dans tous les manuscrits de Venise; l'application de ce procédé aux rudes assonances du Roland fait un effet vraiment comique.
LES SOURCES
antérieur au remaniement d’Adenès, lequel fit oublier tout ce qui l’avait précédé. Il conserve, en effet, comme nous le montrerons ailleurs, certains traits appartenant à la tradition primitive, qui ne se retrouvent plus dans Adenès. Mais en revanche il eu a qui lui sont propres, et qui méritent d'autant plus d'ètre relevés que nous en remarquerons de semblables dans d’autres parties de la compilation.
Le premier qu’on remarque est le changement de plusieurs noms : le père de Borte s’appelle Alfari, sa mère Bélissent, tandis que Flore et Blancheflor sont les noms français; Aquilon de Bavière remplace Huidelon, le père de Naime; levoyer qui recueille Berte n'est plus Simon, mais Sinibaldo; en général, sauf les noms des personnages tout à fait principaux, tous les noms diffèrent de ceux du texte d’Adenès et ne se retrouvent dans aucun autre.
Un trait beaucoup plus important est la conception particulière du sujet. Dans les différentes versions de l’histoire de Berthc que nous signalons ailleurs, le crime par lequel elle est dépossédée de son rang légitime est l’œuvre tout isolée soit d’une compagne de la reine, soit d'un chevalier de Pépin. Ici la fausse princesse qui supplante Berte est rattachée à tout un lignage de traîtres, à la maison de Mayence, et agit de concert avec ses parents; aussi, quand elle est brûlée, la famille jure-t-elle de la venger, et le poème suivant, Karleto , nous montre l'accomplissement de cette vendetta : les Mayençais poussent les bâtards de Pépin, leurs parents par leur mère, à empoisonner le roi et Berte, et à usurper le trône du jeune Charles. Tous les autres poèmes contenus dans cette compilation développent la même idée : quand Charles, venant d’Espagne, où il avait trouvé un asile chez Gaiafre, arrive à Rome, le Pape se trouve être un Mayençais ', qui est tué par les royaux; dans Oyier , le lâche Aloris de Mayence fuit en abandonnant la bannière qui lui était confiée; dans Macaire, c’est encore un Mayençais qui calomnie la reine Blancheflor et cause tous ses malheurs; et un passage de ce môme poème (p. ”>) nous fait voir que dans l’esprit de l’auteur c’était aussi à la maison de Mayence qu’appartenaient les traîtres qui causèrent les persécutions de Charles contre les fils d’Aimonet la mort des douze pairs à Ronce vaux. Dans cette conception de l’ensemble du cycle caro-
1 Guessard, l. /., p. 400.