LIVRE PREMIER
il n’en faut pas douter. Elle a commencé doublement : d’abord par les récits que ses compagnons d’armes ou ceux qui l’avaient approché répétaient à leurs compatriotes avides de les entendre ; ensuite par les chants contemporains qui célébraient ses grandes actions. On peut démontrer avec certitude ces deux ordres de faits.
Le premier n’a pas besoin de preuves; il se supposerait en toute sûreté quand même rien ne serait venu nous l’attester. Il n’y aurait pas besoin non plus d’insister longtemps pour établir que ces récits de soldats ou de prêtres étaient empreints d’une exagération qui les rendait en quelque sorte intermédiaires entre la poésie et les documents historiques. Mais le hasard nous a conservé de ce double fait deux preuves remarquables, qui ne permettent pas de le mettre en doute. On a souvent cité le passage où le biographe de Louis I" très-improprement connu sous le nom d 'Astronome limousin , écrivain du milieu du neuvième siècle, après avoir raconté la défaite de Roncevaux, s’excuse de ne pas nommer ceux qui ont succombé dans ce désastre : « Quorum, quia vulqata sunt, nomina dicere supersedi'. » On a prétendu’, il est vrai, que ce passage n’était qu'une allusion à celui où Eginhard, dans la Vie de Charlemagne , nomme trois des morts de Roncevaux ; mais, outre que l’excuse de l'historien serait alors trèsinsuffisante, le mot vulgata se refuse à cette interprétation, et il faut l’entendre par généralement répandu, trop connu pour qu’il soit nécessaire de le répéter. Or la bataille de Roncevaux eut lieu en 778 ; il est donc bien constant que depuis cette époque jusqu’à celle où écrivait l’auteur cité , c’est-à-dire pendant trois quarts de siècle , les récits populaires n'avaient pas cessé de s’occuper de ce funeste événement et de rappeler les noms de ceux qui y avaient trouvé la mort.
Mais nous possédons un témoignage encore moins récusable, et d’autant plus précieux qu’il nous a conservé quelques-uns de ces récits contemporains eux-mêmes. Pendant un séjour que l’empereur Charles le Gros, très-grand admirateur de son aïeul, fit au monastère de Saint-Gall en Suisse, il y trouva un vieux moine qui l'intéressa vivement en lui racontant sur Charlemagne une foule d’anecdotes plus ou moins curieuses, dont la plupart
• Perti, SS. Il, p. 608. * Pertz, SS. II, p. 608.
étaient inconnues au prince. Ce moine avait passé son enfance avec un ancien soldat du duc Gerold, un des meilleurs serviteurs de Charlemagne revenu de ses campagnes, Adalbert se plaisait, comme tous les vieux soldats, à en faire le récit plus ou moins amplifié ; bien souvent il attirait l'enfant sur ses genoux pour lui raconter l’histoire de la grande armée dont il avait fait partie; le jeune garçon aurait parfois mieux aimé aller jouer avec ses camarades, mais, obligé de rester près d'Adalbert, il écoutait et il retenait. Plus tard, ilse fit moine à Saint-Gallet se retrouvaavec le fils de son vieil ami, Werimbert, qui de son côté lui conta mille choses curieuses sur les rapports de Charlemagne avec l'Église, sur sa piété, sur sa sagesse, sur sa science. Quand Charles le Gros quitta le monastère de Saint-Gall, il demanda au moine, qui lui avait à son tour raconté ses vieilles réminiscences enfantines, de les écrire pour lui ; celui-ci se conforma avec empressement à la demande impériale et écrivit son livre : Des gestes de Charlemagne
Cet ouvrage est le premier document que nous ayons sur l’histoire poétique du grand empereur ; il ouvre la série des innombrables productions que devait inspirer son souvenir. L’auteur avait l’intention de le diviser en trois livres, qui devaient rouler: le premier, sur les rapports de Charlemagne avec l’Église et les clercs ; le second, sur scs guerres; le troisième, sur sa vie privée. Nous n'avons conservé que le premier et une partie du second, et nous ne savons pas si l’ouvrage a été jamais achevé. S’il l’a été, on doit regretter très-vivement la perte de ce qui nous manque ; nous y aurions probablement trouvé pour notre sujet un butin plus riche encore que dans la partie conservée. Toutefois, tel qu’il est, cet opuscule est un des plus précieux que nous puissions consulter, et mérite pour beaucoup de raisons que nous nous y arrêtions quelque peu.
L’auteur, comme nous l'avons dit plus haut, s’appuie sur des récits et non sur des documents écrits; ces récits n’émanent même pas toujours de témoins comme Adalbert ou Werimbert; certaines anecdotes n’ont évidemment d’autre base que les souvenirs populaires; telle est surtout l’histoire souvent citée du géant Eishere, qui portait sept ou huit Slaves embrochés à sa lance, « murmurant je ne sais quoi. » Or plus de trois quarts de
1 Tué en 199 dans une expédition ’ De Geslii Karoli Uagni, dans Pertz, contre les Avares. SS. II, p. 731-763.