‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 9 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

siècle, écoulés depuis la mort du grand empereur, avaient suffi pour que ceux même qui avaient été témoins de ses actions les eussent peu à peu exagérées en les racontant, et à plus forte raison pour que le peuple les eût singulièrement grossies et altérées. Le premier livre du moine de Saint-üall, bien que fait sur les récits de Werimbert et très-souvent digne de confiance, contient déjà plusieurs traits qu’on peut à bon droit restituer à l'histoire légendaire. Nous ne parlons pas de certains miracles qui étaient alors trop généralement crus pour que leur présence dans un récit en fasse soupçonner l'authenticité; maison peut hardiment rattacher à la légende la fin du chap. xxvn et l’anecdote rapportée dans le chap. xxix, sans compter une foule de traits isolés dans le récit. Dans le livre II, nous pouvons surtout revendiquer l’histoire des ennemis mesurés à l’épée (ch. ni), toute l’histoire de Pépin le Bossu, au moins dans la forme qu’elle a prise (ch. xu), celle déjà mentionnée d’Eishere (ch. xn), les larmes de Charlemagne à propos des Normands (ch. xiv), la fameuse lutte de Pépin avec le lion (ch. xv), la conversation de Didier et Otkar sur les tours de Pavie et l'apparition de l’empereur de fer (ch. xvii), l’épreuve des épées (ch. xvm), sans compter plusieurs autres détails. Un fait très-remarquable, à propos de cette collection de récits populaires que nous offre principalement le second livre du moine de Saint- Gall, c’est qu’ils ne se retrouvent pas ailleurs; à l’exception du combat de Pépin, qui est raconté, bien que d’une manière trèsdifférente, dans Berlet' t autre part encore, toutes ces premières fables que le souvenir lu grand empereur inspira aux peuples de ses royaumes ont disparu. Chose curieuse ! la retraite à la cour de Didier du franc Utkar, la guerre de Lombardie qui suivit bientôt cette alliance de deux ennemis de Charles, a fait le sujet d’un de nos poèmes les plus anciens et les plus célèbres, et ce poème ne nous a rien conservé de la scène si caractéristique que décrit le moine de Saint-Gai! et qui, dans le fond du moins, est évidemment un récit (peut-être un chant) populaire. Pépin le Bossu et ses conjurations sont inconnus à la poésie postérieure, qui ne manque pas pourtant de variantes sur un thème analogue. Quelques légendes qui n’existent pas encore au neuvième siècle, mais dont un examen attentif du moine de Saint-Gall nous permet de découvrir les germes, se développent plus tard avec luxe : tel est le voyage de Charles à Jérusalem et à Constantinople , qui

LES SOUKCKS.

dans notre auteur n’est encore qu’à l'état de désir et de regret, et qui dès le siècle suivant est accepté comme réel par l’imagination populaire. Quoi qu’il en soit de ces diversités de la tradition, le livre du moine de Saint-Gall nous donne en partie les récits qui étaient les plus populaires en Suisse vers la fin du neuvième siècle; nous disons en partie, car l’état de mutilation ou d’imperfection de notre auteur ne nous permet pas de limiter ses connaissances en cette matière ; il est fort probable, par exemple, que son récit de la guerre d'Espagne nous donnerait les renseignements les plus intéressants sur les traditions primitives qui aboutirent à la Chanson de Roland et à tout le cycle dont elle est le centre.

Extrêmement précieux pour l’historien, qui trouve dans ses récits une peinture des mœurs et de l’esprit du temps, de l’influence qu’exerça Charlemagne et de la façon dont on le comprit, bien plus riche que le tableau court, sec et privé à dessein de toute couleur du temps et des lieux que nous a laissé Eginhard, le livre du moine de Saint-Gall n’est donc pas moins intéressant pour l’historien de la poésie. 11 est à regretter que l’auteur ait écrit dans un style aussi contourné, et se soit cru obligé, parce qu’il dédiait son ouvrage à un empereur, de chercher à grand renfort d’éloquence à se rendre digne d’un tel honneur. La rhétorique emphatique et maniérée qu’il emprunte au mauvais goût de son temps ne le rend pas seulement moins agréable à lire; elle trouble souvent la naïveté originelle de son discours et jette quelque soupçon sur la parfaite fidélité de sa transcription. L’épisode de Didier et Olkar, par exemple, est évidemment surchargé d'une ornementation fort éloignée de la simplicité primitive, et, bien que le fond de ce beau récit soit certainement populaire, nous ne pouvons en reconnaître la forme, comme on l’a fait, pour l’écho et même la traduction d’un chant tudesque ‘ contemporain; la chanson n’a fourni au chroniqueur que le motif, à lui seul appartient la mise en œuvre.

Ainsi nous avons conservé et l’attestation et les restes mêmes des récits populaires qui s’étaient emparés dès le neuvième siècle de la personne et des actionsde Charlemagne. Nous n’avons pas été

1 Le moine de Saint-Gall était Aile- suffit de citer ce passade : Aputl nos roami et parlait tiois; entre mille preu- autem, qui teutonice tW germanice loqui- *es que nous pourrions en apporter, il mur(l. I, c. x).

Page 1