‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 81 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

parties considérables où les vers de douze syllabes sont seuls (d’après les extraits publiés, nous avons pu reconnaître deux de ces séries, dont l’une a environ 3,300, l’autre 2,500 vers); il n’y a donc rien d’étonnant à ce que tout le fragment dont il s’agit soit écrit dans ce mètre. Au reste, il suffit de lire successivement une tirade de chacun des manuscrits (surtout si on en choisit deux sur la môme rime) pour se convaincre de leur parenté évidente.

A ces considérations de forme s’en joignent d’autres plus puissantes, qui se tirent du sujet des deux poèmes. Les personnages du premier se retrouvent dans le second, et de telle sorte qu on ne sait qui ils sont si on ne lit que la Prise de Pampelune. Tels sont Malcoris, Isorés, noms et rôles tout à fait propres à ces deux poèmes, et inconnus à tous les récits français. Quant aux béros dont les noms sont connus d’ailleurs, les deux poèmes s’écartent souvent de la tradition et s’accordent ensemble dans la peinture qu'ils font de leur caractère; nous ne relèverons que celui d'Hestous de Langres, le railleur perpétuel :

Si rampoignoit Hestols cum il estait usé.

Dont moût s’en risoient environ le barné,

dit l’Æntréc en Espagne (f° 224 r"), et nous le retrouvons aussi facétieux dans la Prise de Pampelune [Préface, p. v, p. 140). Il est fait allusion, dans ce dernier fragment, à des aventures que raconte le premier, et qu’il raconte seul, que son auteur déclare .même positivement avoir inventées, comme nous allons le voir : telle est la liaison de Roland avec Sansonnet, le lils du calife de la Mecque, qu’il avait converti dans ses courses en Asie et ramené avec lui. Nous donnerons plus tard une raison encore plus décisive pour appuyer notre opinion sur ces deux poèmes ; nous pensons cependant que ce que nous avons dit suffît pour que nous puissions dès à présent la regarder comme établie. Nous avons déjà nommé l’auteur, Nicolas de Padoue, et ce poète, jusqu’à ces derniers temps inconnu, ne mérite pas l’oubli où il est tombé. Les qualité- réelles de sou œuvre suffiraient à le distinguer de la foule des jongleurs vulgaires ; il est, par exemple, à mille lieues audessus du compilateur de Pépin et Charlemagne ;il a de l'esprit, une vivacité de récit qui fait pardonner ses longueurs, une imagination assez fertile et cependant un plan bien suivi et heureu-

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sement tracé; il a surtout une habileté remarquable pour le dialogue, et une véritable éloquence dans quelques-uns de scs discours. Mais la langue hybride qu’il s'est faite diminue beaucoup ses mérites: bien qu’il la manie avec un certain talent, elle n’en reste pas moins quelque chose de monstrueux , qui empêche de goûter ses inventions ; s’il avait écrit en italien, il aurait sans doute gardé jusqu’à nous une réputation qu’il ne retrouvera plus maintenant.

Scs mérites esthétiques ne sont cependant pas ce qui nous le recommande le plus; son poBme a une véritable importance historique; il occupe dans l’histoire des rapports poétiques de la France avec l'Italie une place des plus remarquables. Nicolas s’était proposé d’écrire toute riiistoire de l’expédition d'Espagne. 11 cite comme garants, outre Turpin, Jean de Navarre et Gautier d’Aragon. Il donne ici l’exemple, si souvent suivi par ses compatriotes, d’alléguer de fausses autorités en preuve d’aventures de pure invention. Il a certainement connu Turpin, qui est la base de son récit, mais les deux prétendus clercs espagnols sont purement imaginaires; ils complètent, suivant Nicolas, le récit de Turpin ; chacun de ces troi otor en raconte plus ou moins,

Mais cil Gauter dist plus de nus autr'on.

Puisque trois témoins aussi imposants sont d’accord en général, ajoute notre Padoilan,

E par quoi donques les foi Mc s jogleor Gantent d’Espaigne et vont contre celor Chc troverent l’estorie? etc.

On voit qu'il oppose son récit à celui des jongleurs ordinaires, qui s'appuyaient sans doute sur les poèmes français. De ces poèmes, il a connu la Chanson de Roland (dont il développe, en en faisant des épisodes de son récit, quelques allusions), et en dehors de ce texte des chansons de gestes beaucoup plus modernes, à ce qu’il semble. Nous ne pensons pas toutefois qu’il leur ait emprunté autre chose que le ton général et les motifs principaux de son poème. Bien que nous n’ayons que peu de lumière sur la forme originaire de l’histoire de l'expédition d’Espagne, tout ce

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