‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 82 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

que nous en savons est en opposition avec le récit de Nicolas ; nous trouvons bien chez lui les villes, les ennemis que mentionnent Turpin ou les poèmes français; mais tout cela est autrement amené, autrement raconté, et souvent tout différent. Ainsi tous les textes s'accordent à dire que le siège de Pampelune fut trèslong, mais seul Nicolas connaît le nom de Malceris et d’Isorés, et toutes les aventures qu’il rattache à ce siège. On voit dans Gui de Bourgogne que Charlemagne avait conquis une ville appelée l’Estoile, mais c’est Nicolas qui y a placé, comme souverain, un Altumajor, dont le nom, formé par une méprise du Pseudo-Turpin, avait été donné par celui-ci au roi de Cordoue. Charles frappa Roland à l’occasion du siège de Nobles : là-dessus les textes français, depuis le poème d'Oxford jusqu’à Jean de Lanson, fournissent de nombreuses allusions; mais aucune ne se rapporte à ce que raconte notre auteur. 11 en est de même d’une infinité d'autres faits. La seule source qu’il suive quelquefois d’assez près est Turpin; le combat de Roland avec Ferragus ne sort pas trop du cadre de la chronique latine ; mais il en est déjà assez différent pour faire sentir la très-large part que l’imagination de Nicolas de Padouc a eue dans la composition de son poëme.

Il y a d’ailleurs une partie considérable de ce poème pour laquelle il le déclare lui-même. Après avoir résumé par avance les aventures qu’il prête à Roland en Orient, il ajoute :

Tôt cc vos saurai dir, ch'en sut estez houtor.

Et encore :

Por voloir castoier li coarz et li van,

E fer en cortoisie retorner li villan,

E les retors de tere encroire en coseii san,

Me sut mis à trorer dou meilor cristian Conques oïst canter jogleors en roman, etc.

(lb.\

Et en effet, tout ce long épisode (environ neuf mille vers ) porte les caractères de l’invention. Il se place à côté et à la suite des poèmes français où on fit passer en Orient successivement tous les héros carolingiens, pour leur faire accomplir les aventures les plus extraordinaires, poèmes de valeur et de date inégales, dont

LES SOURCES

Huon de Bordeaux est le type, et qui laissent voir l’influence des romans de la Table-Ronde et des poèmes des Croisades.

Entre la fin du manuscrit XXI, qui s’arrête avec le retour de Roland devant Pampelune toujours assiégée, et le début du fragment contenu dans le ms. V, qui nous montre Pampelune déjà au pouvoir des chrétiens, se place une lacune assez peu considérable, mais regrettable, parce que le morceau perdu introduisait sur la scène un personnage inconnu à la première partie, et qui joue un grand rôle dans la seconde, où il figure dès le premier vers. Ce personnage est Désirier (Désier, Didier), roi des Lombards; nos poèmes ignorent complètement sa participation à la guerre d’Espagne, et son intercalation ici suffirait à nous indiquer la nationalité de l’auteur. Elle se montre à plein dans ce qu'il raconte de Désirier : on y voit d’abord la haine héréditaire des Italiens contre les Allemands; ceux-ci, les Tiois(Tedeschi) de l’armée de Charlemagne, veulent ravir aux Lombards l’honneur d’une victoire et la place qu’ils ont conquise; Désirier et les siens en font un grand carnage; sur la plainte des Allemands, Charlemagne veut les venger, mais, quand Désirier a expliqué à Roland ce qui s’est passé, celui-ci le justifie auprès de son oncle :

S’il sconfist ctus Tiois, il fist coin prous e bicr,

Car i le volaient de sa maison jetier,

E avoir onour de ce che i n avoient à fier *.

Charles alors, pour compenser sa première colère, promet à Désirier de lui accorder tout ce qu’il lui demandera. Désirier ne lui demande que trois grâces; la première,

C’est que frans soient sempre tous ceus de Lombardie ;

La seconde, c’est que tous les Lombards, sans distinction de naissance, puissent être chevaliers; la troisième, c’est que tous aient le droit de porter l’épée au côté même devant les rois. Le patriotisme du poète ne pouvait se mettre plus en évidence.

Outre la lacune que nous venons de signaler, il y en a, dans le corps même du man. XXI, une autre que M. Gautier a reconnue, mais dont il n’a pu apprécier l'étendue a. Enfin le ms. V est aussi

1 V. 276 et suiv. Déjà dans la première tagnards (mmUenicrt) , comme Pamjiepartie, fJ* 128-136, les Tiois jouent un lunr, v. 219. rAle peu brillant. Ils sont appelés mon- * Gautier, p. 46, note.

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