‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 83 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

incomplet do la fin que du commencement; d’après les promesses de l’auteur (ms. XXI, f* 54 r“ ), U devait raconter en terminant la trahison de Ganelon suivant Turpin; par conséquent il ne devait pas admettre que ce prélat fût mort sur le champ de bataille, et il se séparait en cela de nos chansons de gestes.

L’œuvre de Nicolas de Padoue ne peut être utilisée pour l’histoire poétique de Charlemagne ; nous excluons, dans le choix que nous faisons des légendes qui s’y rapportent, tout ce qui est invention personnelle. Elle ne rentre dans notre sujet que par sa place dans la littérature italienne. Elle est, croyons-nous, postérieure à la compilation que nous avons précédemment analysée. Si en effet nous avons eu raison de chercher dans cette compilation l’origine du nom et de l’idée de Mayençais, nous devons penser que Nicolas de Padoue les a puisés là; or, lui aussi, comme le compilateur anonyme, il admet tout un lignage de traîtres (P 3 r°), et ce lignage est celui de Mayence : Ganelon est appelé le sire tle Mayanzc (P 1 r°) ou Ganelon de Maiance (dern. fol.), noms que ne connaissent pas les poètes français. Nous pensons même que l’ouvrage de Nicolas a fort bien pu être entrepris pour compléter la compilation du ms. XIII, dont l’auteur alors n'aurait pas rimé la guerre d’Espagne; c'est au moins ce que peuvent faire conjecturer les derniers vers du ms. XXI, où l’auteur nous dit qu’il s’e^-t plu à rimer l 'Entrée d’Espagne,

l'or cc ch’elle n'estoit pas rime componue.

La maison de Clermont compte aussi chez lui les mêmes membres que chez le compilateur anonyme; c’est cc que montre le nom de gentil duc de Clermont donné à Roland. Quant, à l’élément romanesque que nous avons reconnu dans le manuscrit XIII, Nicolas de Padoue est loin de l'avoir abandonné; il entre pour une bonne part dans son récit des aventures de Roland en Orient; toutefois l’amour no joue ici qu’un rôle très-secondaire ; Nicolas a généralement conservé le ton sérieux, les motifs purement religieux ou guerriers des chansons de gestes.

Les deux ouvrages que nous venons d’analyser représentent à notre avis le premier degré de la famille des poèmes italiens. Immédiatement imités des poèmes français, ils en font déjà sensiblement dévier l'inspiration et les récits. L’idée cyclique s’est exprimée en eux de deux façons : d’abord en ce qu’ils réunissent

LES SOURCES

plusieurs poèmes distincts pour en faire des récits continus, ensuite en ce qu’ils rattachent, au moins accessoirement, tous ces récits entre eux par l’idée de plus en plus claire de l’antagonisme des traîtres et des preux, de la maison de Mayence et de la maison de Clermont. Ils offrent dans l'histoire littéraire un phénomène doublement intéressant : celui de longs poèmes écrits dans une langue étrangère, et celui d’un cycle poétique transplanté dans un pays étranger et y développant de nouveaux aspects. Au moment où la poésie carolingienne cesse en France d’être féconde et se borne à des suites, à des répétitions et h des renouvellements, elle trouve en Italie comme une seconde floraison. Celle-ci, il est vrai, est, au point de vue historique, infiniment moins importante : elle n’a ni la spontanéité, ni la richesse, ni la beauté de la nôtre; mais elle est précieuse en ce que, développée par une culture tout artistique, elle a Uni par produire, entre des mains habiles, des fruits sinon plus substantiels, au moins plus éclatants et plus exquis.

Malgré l’individualité que nous avons signalée dans les poèmes de Venise, ils sont soumis, comme toute production humaine, à certaines lois générales; ces lois devaient agir à peu près de la même façon dans toutes les œuvres analogues que produisit sans nul doute au quatorzième siècle le nord de l’Italie , et dont nous n’avons conservé que ces précieux fragments. Nous les retrouverons, de plus en plus nettes, dans les compositions postérieures dont ces poèmes forment la base.

L'ère de la production en Italie de romans carolingiens écrits en vers français ne doit pas avoir dépassé le premier tiers du quatorzième siècle. En effet le poème de la Sjxigna remonte au quatorzième siècle, et ce poème s’appuie sur un récit en prose italienne, fait d’après Nicolas de Padoue, qui appartient à la grande compilation des Reali di Francia, laquelle date environ de 1350. C’est donc entre 1300 et 1330 que se place le curieux mouvement dont nous venons de parler; car il faut admettre un certain intervalle entre les poèmes franco-italiens et les Reali : ces deux ordres de productions correspondent évidemment à deux moments différents dans l’histoire et la civilisation de l’Italie.

Le second degré, dans la filiation des poèmes chevaleresques du seizième siècle, est la mise en prose italienne des poèmes franco-italiens. Nous n’avons aucune lumière sur l’époque précise, le lieu et les auteurs de ce travail. Gamba croit que le recueil

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