LIVRE PREMIER
la fois épanouissement, intermédiaire vers un autre moment du développement et jusqu’à un certain point parodie. Cet ouvrage est le Mambriano de Francesco Bello, dit f Aveugle de Ferrare (*}• 1 496). La fantaisie de l’auteur se donne libre carrière dans les aventures qu’il prête à ses héros; mais il conserve les formes consacrées ; ce qu'il semble ajouter de son cru, c'est l'intervention des fées : Carandine joue dans son œuvre un rôle très-analogue à celui d'Alcine dans le Bojardo.
11 n’est pas sûr cependant que ce dernier lui ait emprunté cette idée ; on pourrait même croire que c’est Bello qui a été l'imitateur. En effet, les deux poètes moururent à deux ans de distance, et ce fut Bojardo qui précéda dans la tombe Fauteur de Mambriano : or celui-ci dut composer assez vite son poème, qu’il récitait sans doute à la table de ses protecteurs *, tandis que l’autre mit de longues années à écrire le sien, qu’il laissa inachevé. D’ailleurs l’introduction des fées était toute naturelle pour Bojardo, qui s’était proposé, comine l’a judicieusement remarqué Schmidt, de fondre ensemble les récits et l’inspiration des poèmes sur Charlemagne et des romans d’Arthur, la matière de France et la matière de Bretagne. Son œuvre porte en outre d’un bout à l’autre le cachet de sa personnalité et la marque d’une invention voulue et réfléchie ; le Mambriano, au contraire, œuvre d'ailleurs spirituelle et facile, est le fruit d’une imagination assez capricieuse, qui n’a pas dû se faire scrupule d'emprunter quelques traits à un émule.
Quoi qu’il en soit, le Boland amoureux de Bojardo ouvre une phase nouvelle dans l’histoire de la poésie chevaleresque en Italie. Il conserve les données fondamentales que nous avons vues se préciser l’une après l’autre dans les poèmes successifs, mais il les élargit dans tous les sens, et ajoute surtout à sa matière un élément nouveau : l’amour, non pas l’amour chaste et presque austère de Roland pour Aude, dans notre vieille épopée, ni l’amour trop facile de certains épisodes de Mambriano , mais l’amour romanesque, chevaleresque et galant qui, né dans les contes de la Table- Ronde, avait produit les romans admirés dans toute l’Europe de Perceforest et de Giron le Courtois. A cela s'ajoutent mille broderies charmantes ou étranges : la pompe, les fêtes, les brillants
' Ce furent d’abord les fioniague de rare, au service desquels était en mémo Mantoue, mais plus tard les Este de Fer- temps Bojardo.
LES SOURCES
tournois, deviennent un ornement sans cesse prodigué et un motif aisé d’amplifications poétiques; la surprise, provoquée par des enchantements perpétuels, des coups d’épée extravagants, des aventures du fantastique le plus libre, remplace le sérieux intérêt de la lutte entre païens et chrétiens ; tout un monde impossible, vrai rêve d’une cour italienne au seizième siècle, se dresse devant l’es» prit, qu’il éblouit de ses prestiges, mais pour s’évanouir sans y laisser de traces. Les personnages agissent sans motifs, ou par des motifs qui ne peuvent paraître sérieux que dans ce monde de convention pure ; les caractères, malgré une variété de dessin remarquable, revêtent tous la même couleur générale et le même vernis de brillante et banale courtoisie, de galanterie raffinée, de bravoure hasardeuse et fantasque : Roland est amoureux d’une princesse de Chine, c'est tout dire. Ces quelques observations ne peuvent porter que sur le genre du poème ; quant au talent de l’auteur, on ne peut le méconnaître. Mais nous avons peine à comprendre l’indignation de certains critiques contre l’Arioste, pour avoir jeté sur cette création complexe et hors nature son ironie souriante : comme poète épique, Bojardo ne peut être pris au sérieux, surtout pour nous qui mesurons la distance entre son échafaudage de théâtre et les vieux monuments de la grande tradition populaire. Le malheur est que lui-même se prenait tout-àfait au sérieux et ne pensait pas s’écarter de la vérité humaine et poétique. 11 croyait de bonne foi à ses paladins, à ses amazones, à ses géants et à ses enchanteresses; il inventait avec conscience ses personnages impossibles et faisait sonner toutes les cloches de Scandiano quand il leur avait trouvé des noms sonores. Esprit d’ailleurs noble et étendu, sentant vibrer en lui et sachant faire résonner la note héroïque, joignant à un amour passionné de son sujet une connaissance de l'antiquité, une expérience de la rie et une pratique des cours qui se réunissent rarement, il a mérité dans l’histoire littéraire de sa patrie une place d’honneur ; mais , quoi qu’on en ait pu dire, sa grande gloire est d’avoir préparé l’Arioste.
Le Roland furieux est en effet un des poèmes que fit éclore l’ouvrage de Bojardo1 : il le continue et n’introduit en réalité dans
' L 'Orlando miutmorato, outre qu'il a auj douzième et troisième siècles), a eu été refait, par Domenichi d’abord, puis un continuateur autre que l’Arioste, trèspar Berni (piste comme nos vieilles inconnu et, dit-on, méritant de l’étre: chansons de gestes étaient renouvelées Nicolo degli Agostini (1538).