LIVRE PREMIER
l’œuvre aucun ingrédient nouveau. Tout l’ancien canevas dont nous avons étudié la formation, toute la machinerie du comte de Scandiano, le nonchalant poète Ips a acceptés comme il les trouvait. Rivalité des maisons de Clermont et de Mayence, invasions des Sarrasins en France, voyages des paladins sur la terre et sur l’onde, Sarrasines et chrétiennes combattant mieux que des hommes et ne se révélant que quand leur casque brisé laisse ruisseler les flots de leurs cheveux blonds, enchanteurs et fées, nain- et géants, et par-dessus tout l’amour, déplus en plus capricieux, la bravoure, tout-à-fait folle, la course désordonnée aux aventures, tout cela, et combien d'antres choses ! était amené à l’Arioste par le courant des pnPmes précédents, tous fondus dans YOrlanilo innamorcito. Mais d'un sourire il métamorphose ce monde conventionnel ; tous ces héros et ces héroïnes s’aperçoivent subitement qu’ils ne sont pas en chair et en os, qu’ils sont des visions à demi conscientes, des rêves de méridienne, et ils poursuivent leurs au turcs, toujours plus compliquées, plus incroyables, plus divers s, en riant eux-mêmes de tout ce qu'ils font et disent. En vain le bon Bojardo proteste : tous les personnages de son cher poème, tous les interprètes de son idéal factice, comme s'ils avaient entendu le ror magique d'Obéron, se mettent à chanter en dansant ; et, quand la musique a cessé, il se trouve cependant que, sans trop savoir comment, ils ont accompli leur destinée et joué à peu près le rôle qu’il leur avait prescrit. C’est vraiment tout ce qu’on pouvait leur demander, et l’Arioste s’est montré plein de conscience. Mais, estil besoin de le dire? ce n’est pas là ce qui fait sa gloire et son charme impérissable: c’est son génie tout à lui et rien qu'à lui, c’est la désinvolture, la grâce et la vivacité sans cesse rajeunies de son esprit séducteur, l’ironie bienveillante et presque attendrie de sa conception du monde, son imagination voluptueuse si riche, qui se joue de ses visions lumineuses; c’est cette poésie si brillante et si légère, qui ne sera jamais la poésie des jours craves, des méditations ou des luttes, l’écho des profondeurs de l’Aine et dps aspirations du cœur, mais qui restera toujours l’enchantement des heures oisives, des rêveries indolentes, le miroir changeant des sourires intérieurs , aérienne , rolorée et passagère comme les nuages d’un ciel de mai.
A mesure que le côté traditionnel de la poésie carolingienne s’efface devant les inspirations personnelles et les jeux de la fan-
LES SOURCES
taisie, elle non- devient, on le conçoit, de plus en plus étrangère. Nous ne dirons donc rien des innombrables poèmes que l’Italie a enfantés aux seizième et dix-septième siècles, sur Renaud, sur Roger, surllradamante, surMarfise, ou leurs descendants. De ces poèmes, les uns se rattachent au Bojardo, les autres, et c'est de beaucoup le plus grand nombre, ont pour modèle l’Arioste. La critique littéraire doit relever le talent de quelques-uns de ces imitateurs, tels que Dolre, Lodovici, Rrusanlino, et le dernier de tous, Fortiguerra (f 1735) ; ils n’ont aucun droit à figurer dans notre travail. Nous mentionnerons seulement, comme indiquant dans la poésie épique une direction nouvelle, le Rinaldo du Tasse, qui s’appuie sur le roman français des Quatre Fils Aimon, et qui est une tentative de traiter la matière carolingienne dans la forme et le style de la poésie héroïque romaine. Cette tentative n’est pas assez heureuse pour nous arrêter, d’autant plus que l’auteur de la Jérusalem a faussé ou complètement négligé le côté traditionnel du sujet. I! ne laissa pas que d’avoir quelques imitateurs, et l’Italie compte bien une demi-douzaine de prétendues épopées sur Charlemagne, oubliées profondément depuis longtemps '.
Nous avons essayé de résumer en quelques traits principaux l’immense mouvement de la poésie carolingienne en Italie. Arrivés au bout de ce travail, nous craignons à la fois d'en avoir trop dit et d’en avoir trop passé sous silence. Nous espérons qu’on excusera cette prolixité par l’absence de travaux antérieurs satisfaisants, et qu’on n’oubliera pas, avant de nous reprocher des lacunes, le caractère tout artistique de cette poésie, qui ne nous permettait pas de nous y appesantir trop longuement. Son histoire se divise, comme nous l'avons vu, en cinq grandes périodes : les poèmes franco-italiens, — les livres en prose, — les poèmes italiens imités de ces livres, — les poèmes où l’invention des auteurs se donne libre carrière à la suite de Pulei, — les poèmes qui ont pour base 1 Orlando vinamorato. Dans la première seule de ces périodes, la poésie italienne puise directement à la source française, et déjà elle modifie sensiblement ce qu'elle lui emprunte. Les premiers caractères de ces modifications se dessinent de plus en plus nettement et se compliquent d'autres altérations dans les périodes suivantes, qui s’appuient les unes sur les autres.
1 Elles sont énumérées dans Mêlai , p. 23-24.