LA LÉGENDE DE CHARLEMAGNE EN ESPAGNE
L'Espagne n'a pas eu d’épopée. D’habiles critiques ont démontré ce fait et en ont donné les raisons; nous n’avons pas à y revenir ici '. A quelque époque que remontent en substance les romances qui représentent dans l’histoire de la poésie le génie épique de la péninsule, aucune ne nous est parvenue dans une forme antérieure au quinziéme siècle. L’opinion qui en fait des fragments de grands poèmes perdus est abandonnée aujourd’hui par les savants les mieux autorisés et ne résiste pas à l’examen.
De très-bonne heure en revanche nos traditions et nos poèmes passèrent les Pyrénées. La preuve de la connaissance qu’on en avait dès le douzième siècle en Espagne se trouve dans un poème latin composé à la louange du roi Alfonse VII peu de temps après la mort de ce prince (1157). L’auteur, louant un guerrier, dit de lui : « S’il avait vécu au temps de Roland, et qu’il eût fait le troisième avec lui et Olivier, je puis le dire, sans accuser ceux-ci, la nation des Sarrasins serait sous le joug des Français, et les iidèles compagnons n'auraient pas trouvé la mort *. » On remarquera que cette allusion ne peut se rapporter qu’aux chansons de gestes: Ttirpin n’isole pas ainsi Roland et Olivier et nomme à peine le dernier dans son récit de Roncevaux. En outre ce passage nous montre, chez les Espagnols, une légende de Roncevaux tout à fait conforme à la nôtre dont elle est empruntée. Enfin cette allusion suffit peut-être à nous donner approximativement la date du passage de notre Chanson de Roncevaux eri Espagne, si l’on ne trouve pas trop subtile la conclusion que nous en tirons. Elle ap-
' Voy. principalement Wolf, Studien , p. 405; Do/v, Rechercha, 1r“ éd., p. 649 tce passage a été modifié dans la seconde édition, t. 11, p. 215) ; Wolf, Primavera , 1, p. xiii et lxxv.
* Voyelles auteurs déjà cités.
* Fierez, Espaïia Sayrnda, XXI, 405 ; cité dans Wolf, Studien , p. 497. Nous donnons tout le morceau a Y Appendice, n® VU.