‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 94 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

pelle en effet Roland Ro/danus ou Roldan, comme d'ailleurs les romances postérieures. Si les Espagnols avaient eu sous les yeux le mot français Roland , il semble peu probable qu’ils en eussent fait Roldan; au contraire, l'interversion du d et de 17 est chez eux fréquente ( tomaldo , mataldo, parilde , pour tomadlo, matadla, paridle), et rien ne leur était plus naturel que de tirer Roldan de Rodlan. Or la forme Rodlan, évidemment la plus ancienne (flruodlandus dans Eginhard), a déjà disparu du poème d’Oxford ; Raoul Tortaire, au onzième siècle, dit encore Rutlandus , et Turpin Rod/andus, du moins dans les plus anciens manuscrits; le provençal a conservé Rotlan : mais en français il n'existe plus au douzième siècle : ce serait donc au onzième siècle qu’un poème analogue au nôtre, et où Roland s’appelait Rodland, aurait été transporté en Espagne

Les monuments nous font défaut jusqu’au treizième siècle, où nous voyons apparaître dans la Cronica general d’Alfonse X le. Savant plusieurs légendes relatives au cycle carolingien; les unes se retrouvent dans nos poèmes, les autres leur sont étrangères, ou en diffèrent même absolument. Constatons d’abord que les poèmes français, à cette époque, étaient connus et populaires en Espagne. Une preuve irrécusable s'en trouve dans l’expression souvent employée par Alfonse de cantares de gesta, chansons de gestes. Ce mot ne peut être venu aux Espagnols que de France, car il n’a aucune histoire et aucune famille dans leur langue, tandis que le mot geste, en vieux français, a pris les sens les plus divers et est la souche de divers autres vocables, tels que gester, gesteur, etc. D’ailleurs, Alfonse renvoie à ces chansons de geste pour des récits dont on ne peut contester l’origine française. L'épopée carolingienne avait donc trouvé en Espagne comme une seconde patrie, et les critiques sont unanimes à voir dans les jongleurs ( juglares ), si souvent mentionnés dans la Cronica general comme auteurs de ces chansons de gestes, des élèves et des imitateurs des jongleurs français ’.

• Cette preuve n’est qu'une probabilité, et non des plus forte» ; car l’espagnol intercale parfois le rf après 17 devant une voyelle {httmilde, aida) ; cf. Diex, Grammatik, t. I, p. 350. Cependant l’autre explication de la forme Roldan noos semble plus vraisemblable.

’ Nous ne pouvons que renvoyer une fois pour toutes, pour les romances t l la poésie traditionnelle en Espagne, aux deux admirables écrits de M Wolf :

Ueber die Romanzenpoesie der Spanier , dans les Studien (p. 304-555), et Vlntmduction au recueil de romances qu'il a

LES SOURCES

Ces juglares ont exercé une grande influence sur la poésie espagnole. La plupart du temps ils ont simplement répété, en l’altérant plus ou moins, ce que chantaient les jongleurs de France ; mai» en outre c’est à eux que nous attribuons surtout la déviation d’une partie des traditions carolingiennes et principalement le caractère tout espagnol donné au récit de Roncevaux. Le poète latin du douzième siècle que nous avons cité plus haut 11e connaît que la tradition française, et elle se retrouve plus tard dans quelques romances; mais déjà au treizième siècle les jongleurs espagnols avaient inventé une autre histoire. Nous ne pensons pas en effet que cette histoire repose vraiment sur une tradition nationale. A la fin du huitième siècle, les Espagnols n’étaient pas en état de recevoir l'empreinte poétique et profonde d’un grand fait national, et d’ailleurs l'expédition de Roncevaux ne pouvait avoir ce caractère pour eux. Les ennemis de Charlemagne à Roncevaux, ceux qui massacrèrent son arrière-garde, étaient des Basques; le fait n’est pas douteux : il n’y avait pas alors d’Espagnols dans ces contrées, dont encore maintenant le fond est essentiellement basque. Alfonse le Chaste, qui régnait alors, ne possédait que les Asturies et une partie de la Galice; certainement l'expédition de Charlemagne contre les Mores de Saragosse ne pouvait le regarder et surtout le mécontenter en rien. Il n’est pas croyable que la déroute de Roncevaux ait alors eu chez le petit peuple espagnol assez de retenlisssement pour que plus tard elle devînt le sujet de chants nationaux; et ce qui est encore plus impossible, c’est que ces chants nationaux connaissent le nom de Roland; ils 11e peuvent l'avoir emprunte qu’à la tradition française.

Dans les chansons de gestes qui étaient passées de France en E-pagne, celles qui intéressaient le pins les jongleurs étaient naturellement celles qui se rapportaient à la guerre de Charlemagne contre les Mores espagnols. Quand ils les eurent longtemps répétées, il leur vint à l’idée que les Espagnols devraient bien jouer aussi leur rôle dans ces récits, et ils inventèrent le personnage de Bernard de Carpio. Ce Bernard, nous ne le connaissons que métamorphosé par un travail postérieur; mais à l’origine, vers le milieu du douzième siècle, pensons-nous, il avait une tout autre histoire. Il était neveu de Charlemagne, fils illégitime de sa sœur

publie avec M Conrad HofTmann sous le C't sl à ce recueil que renvoient eu gi-né- Utre de Primavera y flor de romances, ral nos citations.

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