LIVRE PREMIER
et d’un comte espagnol qu’elle avait rencontré en venant en pèlerinage à Saint-Jacques 1 : on avait évidemment voulu donner un pendant à Roland. Il était l'allié de Charlemagne, combattait les Sarrasins avec lui, et celui-ci en revanche le faisait roi d’Italie * ; c’est même, crôyons-nous, le petit-fils de Charlemagne, Bernard, roi d’Italie, qui est le seul fondement historique de ce récit.
Mais bientôt une autre idée vint aux juglares : leur amourpropre nutional ne se contenta plus de placer un héros espagnol dans l’armée de Charlemagne et de le faire remplacer Roland auprès de lui. 11 fallut que Bernard de Carpio vainquit Roland luimême et que le plus illustre des guerriers français succombât sous les coups du brave Castillan. Bernard devint en même temps plus essentiellement espagnol ; sa mère fut sœur, nou plus de Charlemagne, mais d’Alfonse le Chaste, et il représenta l’esprit national de la patrie soulevé contre les envahisseurs étrangers. Tel est le personnage que les romances ont consacré, et dans l’histoire duquel on a vu une tradition populaire, tandis que nous croyons évident qu'il est le produit des inventions successives des jongleurs.
Ces récits, inspirés par un patriotisme rétrospectif, devaient nécessairement l’emporter sur ceux qui, plus conformes aux originaux français, ne flattaient pas de même l'orgueil castillan. Dans la Cronica general nous voyons les deux versions aux prises : Alfonse, en sa qualité de roide Castille, adopte naturellement la seconde et ne mentionne les récits de bon nombre de juglares que pour les rejeter, tantôt au nom de la vraisemblance, tantôt au nom de l’histoire. Celle-ci lui permet par exemple de s’inscrire en faux contre la tradition française dans un passage curieux : « Et ores sachez, vous qui cette histoire oyez, que quoique les jongleurs chantent en leurs chansons et disent en leurs fables, que Charles l’empereur
1 « B algunos dizen en sas Caninres de gefta que fue este don Bern&rdo tljo de dona Tiber, hermana de Carlos el grande de Frai tria, e que vino aqaella dona Tiber en romeria a Sanctiago ; e de sa tornada qne ta combide el Conde don Sandias de baldana, e que la llevô consigo para su logar, e hovo alti con ella su fabra, e ella otorgn) quanto el quiso, e hovo entonces este fijo de ella ( Cronica general, ed . de V alladolid, 1 604 , f* 30 v®).» Cf. f* 45 v®.
* « E algunos dizen que se guisd (Car-
los) e vino con gran hneste sobre Zaragoça, e ceroô y al rey Marsil, e fue Bemaldo con cl rey don Alfonao en ru avuda, e que el rey Marsil saliô estonces a elles e hovo con ellos su batalla muy grande e murieron y muehôs de cada parte , mas al cabo que vencieron los Christianos.... c que despues de esto se tornd Carlos para Germania. E dizen que llevd consigo a Bemaldo, e que lo fizo rey de Italla. Mafe porque nos non fallamos esto en los libres antiguos, porende non lo atlirmaipos {/*., f* 32 v®). »
LES SOURCES
conquit en Espagne maints châteaux et maintes cités... cela ne peut être. » On ne peut méconnaître que l'allusion d’Alfonse s’applique, presque textuellement, à la Chanson de Roland, qui débute ainsi : .
Caries li reis, nostre emperère magne,
Set ans tuz pleins ad ested en Espaigne ;
Trcsqu’en la mer cunquist la tere altaigne :
N’i ad castel ki devant lui remaigne.
Mur ne citet n'i est remès à freindre.
Au reste, l’histoire sur laquelle Alfonse s’appuie, et à laquelle il a emprunté son récit de l’expédition de Charles en Espagne, existe encore. C’est le livre de Rodrigue, évêque de Tolède, mort en 1247 ; la Crénica jeneral ne fait presque que traduire les chapitres 10 et 11 du livre IV de Rodrigue; seulement celui-ci, plus national encore qu’Alfonsc X, attribue la défaite de Roncevaux aux seuls chrétiens, tandis que la Cronica raconte que Bernard de Carpio se joignit aux troupes de Marsile.
De même que Rodrigue de Tolède et la Cronica , les romances ont préféré la version des jongleurs espagnols à celle des chansons françaises; cependant nous ne pensons pas qu’aucune de celles qui célèbrent la victoire de Bernard sur Roland remonte, comme fond bien entendu, au treizième siècle. M. Wolf ne reconnaît en général l’antiquité que de très-peu de romances sur Bernard (huit dans la Primavera, 1. 1, 26-47), et dans le nombre deux seulement s’occupent de cette partie de son histoire. La première ( n“ 12) est belle, mais nous ne pouvons la regarder comme ancienne : l’inspiration, le ton et le style se dénoncent comme modernes, et nous pensons qu’elle a été faite par un poète habile d’après la Cronica general. C’est d’ailleurs à cette source que M. Wolf rapporte toutes les autres romances où il est parlé de Bernard à Roncevaux ( Studien , p. 485), et qui émanent généralement de littérateurs du seizième siècle, tels que Sepulveda, Timoneda et d’autres. L’illustre critique range cependant parmi les romances traditionnelles refaites par les érudits la dernière de celles sur Bernard (p. 42), où Ogier le Danois, qui vient provoquer les chevaliers espagnols, est vaincu par Bernard : cette romance nous seqable une de celles qui sont le plus évidemment l’œuvre des jongleurs, et elle ne remonte pas bien haut; le caractère même