LIVRE PREMIER
du récit est tout chevaleresque et étranger aux poëmes primitifs ; on a voulu encore rehausser la gloire de Bernard , et par conséquent des Espagnols, en lui faisant vaincre non-seulement Roland, mais Ogicr, le plus illustre des paladins après lui.
Les romances demeurées fidèles à la tradition française portent au contraire un caractère d'ancienneté qui ne peut échapper; leur beauté les a sauvées et a maintenu leur récit en face de la légende constituée par les jongleurs et devenue populaire. Telle est surtout celle qui commence par ce vers :
Domingo era de ramos.
(Primarera, 11, 313);
elle est tout à fait conforme à nos poèmes. Dans les suivantes, la version espagnole ne s’est pas fait jour, mais la tradition française est altérée, amplifiée et modifiée de cent façons, comme c’est le cas pour tous les poëmes dont les romances ont conservé des imitations. Nous avons déjà dit que l’une de ces romances sur Roncevaux (Main la vis tes, Franccses) contient la substance du poème français perdu de Garni d’Anseünc \ Les récits sur Roncevaux ne sont pas les seuls que \& Crânien general consacre au cycle carolingien. Elle nous a conservé, et même avec beaucoup plus de fidélité, un poème français malheureusement perdu, celui de Mainet. Rodrigue de Tolède avait déjà fait à cette histoire une allusion assez détaillée (1. IV, ch. fl), et elle a été si populaire en Espagne, qu’elle y est encore vivante. Nous avons vu à Tolède los Palacios de Galiana, ainsi nommés parce qu’on en faisait le séjour de la fille de Galafre, roi de Tolède, devenue la femme de Charlemagne. Ce nom a eu une destinée bizarre : dès le treizième siècle, la Gran com/uista de Ultramar ne le comprend plus; elle donne un autre nom à Galienne (Halia), et suppose que los Palacios de Galiana était le nom du palais du roi. 11 en est de môme dans la pièce de Lope de Voga qu’il a consacrée à ce môme sujet de Mainet, et qu’il a appelée los Palacios de Galiana.
Nous venons de mentionner un livre espagnol du treizième siècle où se trouve aussi l'histoire de Mainet, bien que sous une forme assez di fié rente de celle de la Crônica ; il s’agit de l’histoire
1 Nous croyons que la romance : Por Magno, est ancienne, et aurait mérité une muchus partes herido Sale et viejo Carlo place dans la Primavera de M. Wolf.
[.ES SOURCES
des expéditions en Terre-Sainte connue, ainsi que des ouvrages français analogues, sous le nom de Grande conquête d’ Outremer. Ce livre était à peu près introuvable jusqu’à ces dernières années, où M. de Gayangos en a donné, dans la collection Rivadeneyra à Madrid, une édition nouvelle. Il a été longtemps attribué à Alphonse X comme la Crônica general; M. de Gayangos a montré que c’est Sancho, fils de ce prince, qui le fit composer (p. vi). Il n’est pas douteux que ce livre ne soit traduit du français (Ib. p. vu); mais nous n’avons pas trouvé un texte qui pût être regardé comme son original, et surtout qui contint les nombreuses parties de la Conquista qui sont fabuleuses. Ce texte doit exister, et il est probable que le traducteur espagnol n’a rien ajouté de son chef. Les deux légendes carolingiennes qu’il rapporte au chapitre 43 du livre II (p. 174 et suiv.), Ilerle et Mainet, doivent donc être considérées comme de simples traductions. L'histoire de Berte n’est pas faite d’après le poème d’Adenès, mais d’après un texte antérieur.
Outre la Cronica et la Conquista , l’Espagne nous offre des récits qui se rattachent à Charlemagne sous trois formes : romances, romans en prose, pièces de théâtre. Nous allons passer en revue, à l’exception de Roncevaux, Garin (TAnseilne, Iiertc et Mainet, les différents récits français qui ont passé en espagnol. Mais auparavant il est bon de répéter que tous ces récits ne nous sont parvenus que fort altérés. Les jongleurs espagnols n’écrivaient pas leurs chansons de gestes; peu à peu elles se corrompirent singulièrement entre leurs mains, et quand elles se morcelèrent ou se résumèrent en courtes romances ’, elles avaient considérablement dévié de leur forme primitive. D’ailleurs, ces romances elles-mêmes ont sans doute existé quelque temps sans être écrites ’, et se sont encore altérées avant de se fixer. Tout cela fait que les poèmes français ne sont pas toujours faciles à retrouver dans les romances ; tantôt les noms seuls subsistent, les récits se sont étrangement modifiés; tantôt au contraire les noms
1 C’est aussi l'opinion de M. de Gayangos {ib., p. vin).
* Nous n’entendons parler ici que des romances nées de chansons de gestes carolingiennes ; nous n’entrons pas dans la discussion générale de l’origine des romances. Pour celles dont il s’agit,
M. Wolf est assez disposé à accueillir cette explication ( Primavera , I, lxxvii).
• Nous ne croyons pas toutefois que leur forme actuelle soit très-postérieure à leur forme première; nous les rapportons essentiellement au quinzième siècle.