LIVRE PREMIER
ont été changés, et les événements seuls ont conservé les traits primitifs. Nous avons ajouté plus d’un rapprochement à ceux qu’on avait déjà établis ; mais nous sommes obligé d'avouer que parmi les romances du cycle carolingien il en est plus d’une encore qui a délié nos recherches Une grande difficulté était dans le discernement des romances anciennes et fondées traditionnellement sur des poèmes français, et de celles qu’au seizième siècle des poêles artistiques imitèrent des romans italiens. Heureusement M. Wolf nous a débarrassé de ce travail de délicate critique : il n’a admis dans sa collection que les romances qu’il a rattachées à la première série, et si quelques-unes des romances qu'il y a rapportées doivent en être exclues, aucune de celles qu’il a écartées ne mérite de réhabilitation. Nous ne sortirons donc pas pour cet examen de la Primavera y /lor. Pour les romans, nous avons dû nous rapporter presque aveuglément au catalogue de livres de chevalerie que M. de Gayangos a placé en tête de son édition d Amadisde Gaule : les livres dont il s’agit n’étant pas à notre disposition, nous n’avons pu que rarement contrôler le savant espagnol. Son catalogue, d’ailleurs, annule tous ceux qui l’ont précédé ; il est extrêmement complet, et offre en outre plus de méthode qu’aucun autre. Quant au théâtre espagnol, nous avons cru devoir nous en occuper assez peu ; nous n’avons indiqué que deux ou trois œuvres plus célèbres, sans rechercher curieusement si des poètes secondaires n’auraient pas traité quelque sujet carolingien ; nous savions d’avance les sources auxquelles ils auraient puisé, et le travestissement galant et bravache qu’ils auraient imposé à leur récit.
1° Oyier le Danois. M. Wolf a excellemment dit des romances sur le marquis de Mantoue (n°‘ 165-7 de la Priniavera ) : « 11 est clair que dans ces romances d ’L'ryero el Danes (le marquis de Mantoue) et de Valdovinos on a confondu les traditions françaises, conservées dans les chansons de gestes, d’Ogier de Danemarche, qui vengea la mort de son fils naturel Baudouinet, tué à coup d’échiquier par Chariot, et de Baudouin, frère de Roland et époux de Sibile, veuve de Guiteclin de Saxe ( Primavera , II, 217). » Ajoutons que ces romances ne sont pas bien anciennes’; elles in-
1 Telles sont celles du Comie Dirlos, à la chasse, comme dans le ms. XIII de de Gaiferos, du Palmer o, etc. Venise et le poème intitulé : Libro
* Eiies ont très - probablement une det Danese (voyei ci-dessus, p. 171, source italienne; Chariot tue Baudouin 193).
traduisent parmi les héros carolingiens les ducs de Bourgogne, de Bourbon, de Savoie et de Ferrare, Arnaud le grand bâtard, Montesinos, et surtout Durandarte, qui n'a pu être nommé que tardivement En effet ce nom est certainement une bizarre personnification de l’épée de Roland, qu’un jongleur quelconque aura pris pour un nom d’homme, auquel il a ensuite bâti toute une histoire ( Prirnavera , 180-182)*.
2° Guiteclin. Il ne reste aucune trace de ce poème, mais nous venons de voir que les romances sur Ogier lui avaient emprunté des traits. Une romance isolée et ancienne nous montre aussi Baudouin comme l’époux de Sibile, de même que les diverses rédactions françaises de ce poëme.
3° Renaud de Montauban. Nous ne partageons pas sur les récits espagnols qui se rapportent à ce héros l’opinion de M. Wolf: nous pensons que tous, sans exception, ont leur source dans les poëmes italiens, et que les récits français n'ont donné lieu en Espagne à aucune imitation Remarquons d’abord que nulle part il n’est fait mention des quatre fils d’Aimon ; il ne s’agit que de Renaud, et tous les récits où celui-ci joue un rôle isolé sont italiens, comme nous l’avons montré ailleurs.
M. Wolf a écarté de sa collection plusieurs romances évidemment imitées des poëmes de l'Italie; il n’en a conservé que deux *; or toutes les deux, si nous ne nous trompons, sont des imitations, fort altérées, il est vrai, du poëme italien de Leandra innamorata (voy. ci-dessus, p. 197). La première (n° 187) se rapporte à la fin du roman, si ce n’est que Roland joue ici le rôle que joue Renaud dans l’italien; la seconde (n“ 188) est abrégée des chants V et suivants *, seulement Leandra meurt dans le poëme italien, tandis que dans la romance espagnole la princesse sarrasine épouse Renaud. Ces différences et d’autres encore ne peuvent diminuer la certitude des ressemblances aux yeux de ceux qui sont habitués à la liberté que les romancistes prennent avec les sujets qu’ils traitent.
Deux romans en prose espagnole s’occupent de Renaud de Mon-
* Lope de Vega a tiré une pièce de ces romances : El Marques de Mantua,
* Nous exceptons celles qui se rapportent à la Conquête de Trêbizonde, roman peut-être français (voy. p. 92), mais trèsmoderne (Prirnavera, a° i 89), traduit d’ail-
leurs en espagnol et formant la 3* partie de Beymldos de Montalvan (voy. ci-dessous).
1 Plus celle sur Trêbizonde.
* L’analyse donnée par Schmidt, ttal.
Heldengedichte, p. 109 et suiv., suffît à établir la comparaison.