LIVRE PREMIER
7° Fierahras. Nous avons parlé plus haut (page 97) du livre populaire français désigné sous le nom tantôt d eFierabras, tantôt des Conquêtes du grand Charlemagne. Ce livre fut traduit en espagnol quarante ans après sa publication, sous ce titre : Historia de Carlomagno y de los doce Pares de Francia. La première édition est de 1528 ; mais depuis le Carlomagno n’a pas cessé de s’imprimer en Espagne ; il se publie encore tous les ans, et il n’y a pas de livre qui y soit plus populaire : nous en avons vu des exemplaires dans toutes les librairies à bon marché de diverses villes espagnoles. L’identité de ce roman avec le livre français est incontestable ; et elle trouve un surcroît de preuve dans ce prologue d’une des anciennes éditions ; on peut le comparer avec ce que nous avons donné ailleurs du prologue français : « Il est venu à ma connaissance un ouvrage en langue française, non moins agréable que profitable, qui traite des grandes vertus et prouesses de Charlemagne, empereur do Rome et roi de France, et de ses cavaliers et barons comme Roland et Olivier et les autres pairs de France dignes de louable mémoire, pour les cruelles guerres qu’ils firent aux infidèles, et pour les grands travaux qu'ils soutinrent en défendant la foi catholique. Et étant certain qu’en langue castillane il n'y a pas d’ouvrage qui en fasse mention, sinon seulement de la mort des douze pairs qui fut en Roncevaux, il me parut juste et profitable que ledit ouvrage et les tant notables actions fussent notoires en ces contrées d’Espagne, comme elles sont célèbres en d’autres royaumes. Et ainsi, moi, Nicolas de Piamonlc ', me propose de translater ledit ouvrage de langage français en roman castillan, sans changer, ni ajouter, ni retrancher chose aucune de l'ouvrage français. Et l’oeuvre est divisée en trois livres ; le premier parle du commencement de la France, de qui lui donna ce nom, et du premier roi chrétien qui fut en France, et descend jusqu’au roi Charlemagne qui depuis fut empereur de Rome ; et fut translaté de latin en langue française. Le second parle de la cruelle bataille que le comte Olivier eut avec Fierabras, roi d'Alexandrie, fils du grand amiral Balan, et celui-là est en rime française très-bien trouvée. Le troisième parle de quelques œuvres méritoires que fit Charlemagne, et finalement de la tra-
remarqué, une corruption de En Ai- avons dit ci -dessus, à la page 81. mène ou ISaimeric, forme essentiel- 1 Ce Nicolas est d’ailleurs complételement provençale. Voyei ce que nous ment inconnu.
LES SOURCES
hison de Ganelon, et de la mort des douze pairs ; et fut tiré 1 d’un livre très-approuvé, appelé Miroir historial'. »
• Malgré la faveur dont ce mauvais livre n’a pas cessé de jouir en Espagne *, nous ne trouvons pas de romances qui en soient tirées ; mais Calderon lui a emprunté sa pièce du Pont de Mantible, où les faits donnés par le roman de Fiarabras sont à peu près respectés, maisoù la couleur épique a naturellement disparu 8° Eginhard et Emma. Cette légende n’est l’objet d’aucun poème français, et nous ne savons trop par quel chemin elle a pénétré en Espagne. Elle se trouve dans les romances sous plusieurs formes, dont chacune a presque seule gardé des traits du récit primitif. Celle qui y ressemble le plus est la romance portugaise, où le héros s’appelle encore Eginaldo ‘ : il est page d’un roi et s'est fait aimer de sa fille; le roi se réveille la nuit, découvre les deux amants et leur pardonne. On voit que la neige manque ; « sans doute, dit M. Almeida-Garret, qui a bien reconnu l’origine de la romance, on l’aura trouvée invraisemblable en Portugal. » En revanche, il y a une circonstance empruntée à Tristan: le roi, pour montrer aux amanis qu’il les a surpris dans leur sommeil, laisse entre eux son épée nue, comme Marc laisse son gant quand il trouve Tristan endormi près d’Iseut, et séparé d’elle par son épée. Des deux romances espagnoles sur Gerineldo, la première ( Primarera , 161) est plus fidèle à la tradition en ce que Gerineldo est le chambellan du roi, qui l’a nourri dès l’enfance*; la seconde (161 “) est évidemment un rifacimento assez moderne, mais elle avait un original plus antique que la première : on y voit un confus souvenir de la conduite matinale faite à Eginhard par la princesse \ La môme tradition est au fond
1 II y a dans l’espagnol : Y fueron sa endos estos libros, mais c’est évidemment une faute..
* Ce prologue est altéré dans les éditions modernes ; il se trouve dans les additions à la traduction espagnole de Ticknor (t. I, p. 524). Il faut rectifier un peu, comme on voit, ce que Grasse dit de ce livre (Sagettkreùe, p. 309-10).
* M. Fauriel dit qu’il était dans la bi> bliothèque de Don Quichotte et que le coréen fit justice (Poés. provençale, III, 31); mais c’est une erreur. Tout le monde se souvient en revanche du
baume de Fier&bras, qui réussit si mal à Sancho ( Parte I, c. 10, 17); cf. aussi Parte I, C. 49.
* Voyez Schack, Dramaiische Literatur, t. III, p. 196.
1 D’autres versions donnent Reginaldo, Girinaldo, Generaldo. Voyex le Romanceiro d’Alm. Garret, II, 158.
• Cf. Eginhard, Vita C. M., prol.
7 Elle dit à Gerineldo qui craint le roi :
No te aauatea, Gerineldo.
Que aiempre aatare cootigo :
Marcha te por !o« jardines.
Que luego a punto te aigo.