‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 10 sur 183 · VILLON. - LES PAUVRES ET LES RICHES · texte numérisé non relu

VILLON. - LES PAUVRES ET LES RICHES

Item, a celle que j’ai dit...

Je laisse mon cuer enchassié...

Lais, 73, 77.

Le Testament est, on peut le dire, l’œuvre unique de Villon : une œuvre unique aussi dans la littérature du quinzième siècle. C’est un assez long soliloque, parodiant la forme d’un testament réel, dans lequel le poète, obsédé par l’idée de la mort, nous fait une sorte de confession, laisse des dons fictifs et ironiques à des gens qu’il connaît en fait ou de réputation, des dons poétiques aussi, compositions antérieures qu'il enchâsse dans son Testament. Cette dernière invention, seulement, demeure originale, car la parodie du testament a été fort commune au moyen âge.

La plupart des poètes dont nous avons esquissé jusqu’à présent la physionomie avaient rédigé des testaments. Eustache Deschamps, le vrai maître de Villon, avaitécrit un court testament burlesque dont l’esprit est très proche de celui du Grant testament. Ainsi il laissait sa servante à son curé, son coffre vide aux ordres mendiants, ses vieilles culottes aux Franciscains, au roi de France son propre château du Louvre ; et, comme Villon, Deschamps choisira sa sépulture en l’air.

Naguère j’ai commis l’impiété d écrire comme une version en prose de tous ces vers. C’est que dans ma pensée, encore qu’ils se suffisent en eux-mêmes (le vrai miracle des vers du Testament est qu’ils s’imposent à la mémoire alors qu’on n’entend pas entièrement leur sens), ces vers nous offraient le vrai portrait de Villon, l'image de son esprit dans la galerie

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de portraits, ou plutôt de charges rapides, qu'il a tracée de ses contemporains.

Lu i, le voilà sur la trentaine, ayant bu toutes ses hontes, avec la haine dans le cœur, enfant de la douleur et de la dure expérience, que le « travail », c’est-à-dire la peine, a plus instruit que tous les commentaires sur Aristote. Certes, il est pécheur; mais Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Et puis quelle importance cela pourrait-il avoir aux yeux de Dieu, la vie ou la mort d’un pauvre tel que lui? Sans doute ce qui lui a manqué dans l’existence, c’est de n’avoir pas rencontré un homme pitoyable et magnanime, comme Alexandre le Grand dont la largesse était proverbiale dans la société féodale. Et Villon nous contait l’historiette du pirate Diomède, amené prisonnier devant Alexandre, les pouccttes aux mains, et lui répondant :

Se comme toy me peusse armer,

Comme toy empereur je feusse.

Il le sait : la loyauté ne peut se rencontrer dans la misère. Et François jetait un regard mélancolique sur sa jeunesse flétrie dans la pauvreté, dénonçait l’abandon où ses parents l’avaient laissé. Certes, il a trop aimé le plaisir et, quand il l’a pu, la bonne chère. Enfin il a été ce mauvais enfant qui fuyait L école, l’honnêteté :

Hé ! Dieu, se j’eusse estudié ..

C’est la nécessité qui toujours a fait sortir le loup du bois. Et tout ce que Dieu peut donner à un misérable comme lui, c’est la patience.

La parole du pauvre ne saurait être qu’amère. Et grande sera l’amertume des paroles de Villon que l’envie et la haine inspirent.

Son esprit d’ailleurs est plein de contradictions. A un acte de foi répond une parole de doute; à un mouvement de repentir, une plaisanterie cynique. Il rit au milieu de ses

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larmes; et, comme il l'a dit, il rit dans ses pleurs. Le « cuer lui fend » en pensant à ce qu'il aurait pu devenir, avec de la conduite. Mais c’est pour nous confier aussitôt qu’il n’a fait que mettre en pratique la parole du Sage

qui dit: « Esjoys toy, mon filz,

En ton adolescence »...

Villon est vieux et jeune tout ensemble. 11 connaît tout et il ne se connaît pas, à ce qu'il affirme.

Mais François Villon se connaissait bien cependant : il n’était ni un pauvre idiot, ni un fou; seulement, il savait son inconstance. Il n’était pas persévérant, et ce fut là son vrai malheur. Il n’avait pas d’argent et il aimait trop le plaisir. Or, quand il commence à écrire son Testament, il n'a pas tous les jours de quoi manger ; il vient de trimarder sur les routes et il a couché dans les carrières, lui, l’enfant adoptif du chanoine. Il est demeuré longtemps en prison, au pain et à l’eau; et le voici plus noir que la mûre des haies, plus sec que la chimère. Quelle santé, quel ressort lui ont permis de résister à toutes ces peines, de supporter peut-être de gros travaux, ceux où l’on embauche toujours, au hasard ! Cette santé, Villon peut bien, encore qu elle fût atteinte, désirer de l’engager chez l’usurier lombard. Lui-même est en loques. Au physique, il porte le ton et la voix d’un vieux; il tousse et il crache. Et vraiment il fait peur quand il demande qu’on trace son portrait à Sainte-Avoye et qu’il rédige ainsi l’épitaphe du « bon follastre », plus sinistre que plaisante :

Il fut rez, chief, barbe et sourcil.

Car tel est le véridique et pitoyable portrait de Villon, que nous ne retrouvons naturellement sur aucun des vieux bois gravés qui ornent le Grant testament ou le Sermon des Repeuz franches. Banale image d’un homme à cheveux longs, vêtu d'un manteau, portant bourse, dague et bonnes chaussures carrées, et que l'on retrouve ailleurs; quant au clerc

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du Sermon clés Repeuz franches, il représentera, autre part,. Virgile.

En somme, dans le Testament, il n’y a guère qu'un portrait, celui de Villon. Les autres personnages ne sont qu’indiqués, mais en traits robustes et simples. Nous y rencontrons les anciens légataires des Lais, de vieilles connaissances : les sergents débauchés du Châtelet, Perrinet Marchant, le bâtard de la Barre; Guillaume de Villon qui se montre aujourd’hui si triste des aventures de son protégé; Ythier Marchant, clerc des linances, un des compagnons de sa jeunesse ; Pierre de Saint-Amand, clerc du Trésor, dont la femme a jadis traité Villon comme un mendiant; les grands usuriers, donnés comme de petits orphelins qui tiennent toujours sagement leurs pouces sur la ceinture afin que leur argent ne s’envole pas; les vieux chanoines de Notre-Dame, courbés et dormeurs. Et parmi les nouveaux portraits esquissés on remarquera surtout ceux de l’évêque cruel qui fait dans les rues le signe de la croix ; de Louis, le bon roi de France qui l’a délivré; de la pieuse mère de François, l’humble chrétienne qui marmotte des prières au moûtier devant l’image du Paradis et héritera de la belle ballade pour prier Notre Dame; de Marthe, la bonne amie sans cœur et sans foi du poète; de frère Baude de la Mare, le vieux carme, amoureux en diable; de la Belle Heaulmière, vieille et blanchie,

Povre, seiche, mègre, menue;

du bon feu maître Jean Cotart, promoteur de 1 ’offîciali té, le joyeux buveur; de la paillarde grosse Margot, sous le poids de laquelle geint son amant, alors plus plat qu’une planche.

De ces truculentes esquisses se dégage ce que nous pouvons appeler l’esprit de François Villon. Car il faut reconnaître qu’en dépit de son cynisme, il est la grâce brillante, l’aisance même. Tout est à sa place chez Villon ; et partout il est lui-même à sa place. Villon sait se montrer spirituel et

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charmant; de la façon la plus naturelle du monde il se nommera à la suite des légendaires victimes du Dieu d'Amour : Salomon, Samson, Narcisse, Sardanapale, David, Ammon, saint Jean-Baptiste. Les legs qu’il fait à ses amis ou à ses victimes sont des dons toujours appropriés, comme la ballade pour prier Notre Dame à sa mère; un charmant lai d’amour à Ythier Marchant; le contredit d’une pastorale à maître Andry Couraud, le procureur du roi berger; la ballade au prévôt de Paris, dans laquelle Villon raconte comment Robert d’Estouteville conquit à un pas d'armes le cœur de son épouse ; la cynique ballade à la grosse Margot et la belle leçon aux enfants perdus qui hantent chez Marion l’Idole.

Cependant, dans les legs que fait Villon, il faut voir le plus souvent des dons burlesques, comiques parce qu’ils sont tout à fait inattendus, étant donné le caractère des légataires. Ainsi Villon laissera le Roman du Pet au diable, un récit des frasques de sa jeunesse, au grave Guillaume de Villon ; un jardin ruineux à un secrétaire du roi, homme de finances, Jean le Cornu ; une jument amoureuse est substituée à une ancienne mule pour Pierre de Saint-Amand, clerc du Trésor, parce que sa femme a traité François comme un mendiant ; une écuelle est donnée à un clerc du Trésor qui Ta éconduit; une pieuse demoiselle, Mlle de Bruyères, devra en remontrer aux lingères des Halles, quant au bec; un élu de Paris reçoit le. vin que Villon doit chez Turgis, le ta vernier ; le don d’aimer et un tripot en la Cité sont laissés à un religieux, maître Jean borner, chargé d’enregistrer à l'official i té de Paris les testaments des clercs. Un homme riche, le bon buveur Jacques Raguier, est représenté comme obligé de vendre ses braies et sa chemise pour boire à la Pomme de Pin ; un autre buveur de la même famille recevra la fontaine Maubué au coin de la rue Saint-Denis. Le sergent Jean le Loup hérite d’un petit chien de cliasse et d’un long manteau pour dissimuler ses vols. Un fourreur, Jean Riou, qui commande les archers parisiens, reçoit des hures de loup; le

fond d’un vieux sac sera pour essuyer les yeux, aussi précieux que rouges, de maître Jean Laurens, le promoteur.

Les calembours abondent sur les enseignes (le Godet de Greve, la Mule, la Vache, le Hutinet légué à un personnage batailleur). Villon équivoque sur le nom des monnaies comme réau, ave, angelots ; sur les cornettes laissées aux sergents de la Prévôté. 11 joue sur le nom ou le titre des légataires. Ainsi Galerne reçoit de ce fait un glaçon; le grand sénéchal de Normandie, alors prisonnier, Villon le fait maréchal, mais pour ferrer les oies ; il équivoque sur le nom de Chapelain, qui n’est pas du tout un religieux. Et Villon fera des plaisanteries traditionnelles sur les chasseurs qui vont acheter du gibier chez la marchande de volailles, la Machecou, qui demeurait près du Châtelet.

11 faut aussi, dans le Testament, entendre presque toute chose à contre-sens. Un juge provincial, Macé d’Orléans, très bavard, devient la petite Macée. Et lui-même, le pauvre Villon, se donne comme un chevalier, un riche changeur qui dispose de tous les changes de Paris. Par contre, un fils de très riches changeurs, comme les Marie, sera dit son garçon ; Jean Marcel, Gossouyn et Nicolas Laurens, de vieux usuriers, seront présentés comme de pauvres petits orphelins, des gens de hien, c’est-à-dire des coquins et des voleurs ; et les pauvres u clergeons » de la cathédrale, droits comme des joncs, sont de très vieux chanoines de Notre-Dame, Thibaud de Vitry et Guillaume Gotin, que Villon va recommander de façon spéciale alors qu’ils sont chargés d’honneurs et de bénéfices. Et parce qu'on ne sonnait pas les cloches à l’enterrement des pauvres, Villon demandera qu’au sien on sonnât le gros beffroi de Notre-Dame. Comme carillonneurs, qui étaient alors les plus pauvres gens, il désignera, leur assignant pour leur peine quelques miches de pain, les gens les plus fortunés de Paris : Guillaume Volant, un gros marchand, Jean de la Garde, le très riche épicier. Comme exécuteur de son Testament, Villon nommera trois puissants personnages : Martin

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de Bellefaye, lieutenant-criminel du Châtelet; puissant et riche sire Guillaume Colombel, l'homme qui fondera douze mille messes par an; Michel Jouvenel,le receveur des aides. S’ils se récusaient, qu’ils ne pussent pas s’exécuter, en voici trois autres pour les remplacer ; ce sont alors trois besogneux débauchés: Philippe Brunei, Jacques Raguier, Jacques James.

Évidemment, c’est quelque chose de penser que nous avons pu débrouiller « l’industrie des legs » que Marot tenait, en 1.333, pour une énigme. Mais il faut aussi savoir le reconnaître : c’est de l'esprit facile, d’un mécanisme toujours pareil, que montre ici Villon.

On l'a déjà indiqué, Villon a dû trouver dans sa jeunesse quelques travaux dans le monde des clercs de finances et du Trésor qu’il connaissait si bien. II a pu partager, sans argent, l'existence des gracieux « gallans » qu’il a représentés :

Si biens chantans, si bien parlans,

Si plaisans en faiz et en dis.

Il connut leurs amours et ils connurent les siennes. Il y avait parmi eux des bourgeois qui se donnaient l’apparence de nobles : Merbeuf, Nicolas de bouviers, Philippe Brunei ; quelques-uns avaient beaucoup d’argent, comme Jean Le Cornu ou bien Jacques Cardon, mais n’aimaient pas à obliger leur pauvre et joyeux compagnon. Villon paraît en somme avoir eu des fréquentations bien au-dessus de son rang ; et il maudissait la Fortune qui l’avait fait naître si pauvre.

Mauvais milieu pour lui que celui de ces clercs de finances, où l’on s’amusait et où l’on dépensait beaucoup. On parlait trop d'argent devant celui qui n’en avait pas. Il fut amené, comme Montigny, peut-être par lui, à vouloir corriger son destin. En secret, certes; et c’est là un autre trait de la physionomie de Villon. Car l’homme était double. Il a pu dans des travaux au Trésor, à la Chancellerie, au Châtelet même,

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trouver une occupation. Ses ballades lui étaient certainement rétribuées. Villon n'a pas vécu que de franches repues, de poésie, pas plus que de l'air qu'il respirait. Le métier de poète, qu’il exerçait avec un talent reconnu, pouvait bien lui assurer de la considération et, à l’occasion, quelque argent de la part de ceux qui aimaient à entendre ses ballades. Ce milieu des clercs de finances et de la Chancellerie pouvait être, en somme, favorable à la poésie. Beaucoup de ceux qui étaient chargés de tenir des registres de comptabilité, de transcrire des pièces de chancellerie, ont été des rimeurs. Que de registres ont reçu les confidences lyriques de ceux qui étaient chargés prosaïquement de les tenir !

Parmi ces clercs de finances, Villon était de ceux qui ne sont rassasiés qu’au tiers, ne voient le pain que par les fenêtres des gens qui ont régulièrement leur pain quotidien. François a vécu pauvre, dès sa jeunesse,

De povre et de petite extrace.

II n’a jamais rien possédé « vaillant, plat ni escuelle ». Toute sa vie, il sera assailli par cette cruelle entité : « Faillie d'argent. ». Et les richards nommés dans le Testament sont si nombreux qu'on a pu se demander si François Villon n'a pas traduit la rancœur du populaire qui ne comprenait pas qu’un monde nouveau naissait, fondé sur l’argent, et n endurait pas cette bourgeoisie de financiers, groupés autour d’un roi, puissant et victorieux, qui venait d’établir cette chose abominable, et pour ainsi dire nouvelle: l'impôt. En fait, le populaire détestait tous les collecteurs, grenetiers, élus, et tous ceux qu'on nommait alors des usuriers, c’est-à-dire les gens qui prêtaient à intérêt.

C’est, dans tous les cas, au moment même où le peuple de Reims se soulève contre les élus sur le fait des aides, au moment où les « tricoteurs» pillent à Angers les maisons des officiers du roi, que paraît le Testament. Ainsi \ illon a pu bafouer tant de riches et de spéculateurs, impunément, sans

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jamais avoir eu l'idée d’écrire un pamphlet ayant quelque valeur sociale. Il était trop poète pour cela; il a surtout cherché à se venger des gens qui ne l’ont pas aidé, ces grands bourgeois, les «roitelets » du temps qui menaient le train des seigneurs de jadis qui, eux, disparaissent ruinés : et ces petits rois pouvaient s’intéresser à tout ce qui était luxe, art, et par conséquent, à la rhétorique. Mais, par la suite, bien des lecteurs de Villon ont pu prendre plaisir à lire des traits satiriques contre certains spéculateurs et richards de Paris. C’est un fait que, pour orner une édition du Grant testament qui parut entre i5i5 et 1020, rue Neuve-Notre-Dame, à YEcu de France, l’imprimeur usa d’un petit bois représentant l’usurier ouvrant son coffre et comptant ses pièces devant un personnage qui peut bien être l’emprunteur h

11 y a même lieu de croire que Villon était du nombre des pauvres résignés, qu’il faisait partie de la « fraternité » des misérables, des vagabonds, des histrions faméliques qui, si elle endure les pires peines, l’écœurement et le vide, connaît aussi l’insouciance, les réconfortants bienfaits de l’amitié qui font que beaucoup de ceux ayant passé par ces milieux pitoyables en ont conservé souvent comme la nostalgie.

Par mon conseil, prens tout en gré, Villon,

tel est le mot que la Fortune adressera plus tard à celui qui l’avait nommée meurtrière; et elle déclarait avoir fait travailler et chercher refuge dans les carrières à plâtre à de meilleurs que lui. Fa Fortune mettait devant ses yeux les exemples passés des héros morts : bonne consolation pour celui qui n’était, auprès d’eux qu’un souillon. C’était d’ailleurs un thème habituel chez les prédicateurs, une vérité morale alors bien établie que l’amour de Dieu se manifeste, surtout parmi les pauvres, à ceux qui prennent leurs maux en patience. On les disait les très chers amis de Dieu, ceux qui attendaient

1. J’ai retrouvé cette figure, un passe-partout, dans le Roman de la Rose moralisé que publia Antoine Vérard, fol. 4o v°.

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de posséder le ciel par le mérite d’une pauvreté doucement supportée. S’ils souffraient la faim, la soif, le froid, les mauvais abris, une affreuse vieillesse, la maladie sans adoucissement, le mépris du monde, comme s’ils étaient une autre espèce de gens et non pas des chrétiens, c’était dans l’attente des trésors sans fin qui leur avaient été promis. Le pauvre était revêtu de la robe du Roi des Rois : accroupi sur un petit fumier, il attendait le logis béni du Paradis. Et quand les théologiens voulaient trouver une comparaison à l’àme malade et prisonnière que nous portons en chacun de nous, c’est au truand, au mendiant qu’ils la comparaient, pèlerinant vers l’Eglise du Paradis.

Car il y a un Paradis ouvert aux misères de tant de pauvres hommes. H y a un prince Jésus, qui est notre Seigneur à tous, et qui peutsauver aussi le pauvre frère humain suspendu à la potence :

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,

Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :

A luy n’ayons que faire ne que souldre.

Hommes, icy n’a point de mocquerie;

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Mais qui aurait le cœur de se moquer ici ? C’est pourquoi Villon se confessa si librement à nous. Un homme de nos jours y eût mis de l’orgueil, de la vaine forfanterie; il serait intolérable. Le sentiment religieux de tout un temps avait fait les hommes égaux, ce qu’ils n’ont plus été depuis. Par là le mauvais pouvait toujours ressusciter au bien : il n’était pas l’éternel failli.

C’est ainsi qu’au milieu d’une vie mauvaise, d’une existence si précaire, Villon conserve une conscience possible,, un jugement lucide, et surtout cette faculté de ressusciter qui est le puissant ressort de la mystique chrétienne ; c’est par ses remords qu’il retient toujours notre sympathie.

Il la mérite pour la sincérité qu’il a apportée en toute chose, devant sa conscience comme devant son art.

LE PAUVRE A ILEON

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