UN POÈTE PARMI LES RIMEURS. - L ART DE FRANÇOIS VILLON
Le sentiment du vrai, du détail réel, remarquable déjà dans les Lais de maître François, caractérise au plus haut point le Testament.
Villon nous parle. Mais il est quelque part au lit. Il fait un testament. Frémin, son clerc, l’écrit rapidement sous sa dictée. Les invocations, les formules que le testateur va employer sont bien celles que l'on eût trouvées dans un acte réel. Les choses dont il parle sont à leur vraie place. C'est là le secret de Fart de François Villon : les choses et les gens à leur place. Il voit et il fait voir. Et s'il rencontre un lieu commun (les lieux communs sont toute la poésie), il le présente de telle sorte que nous croyons l'entendre pour la première fois. Alors ce n’est qu'un jeu stérile (il peut être d'ailleurs plein d'enseignement) de dénombrer la généalogie de tous ces lieux communs rencontrés chez François Villon.
On se fait des idées si convenues sur l'originalité d’une œuvre qu'il n’est pas mauvais, à propos de Villon, de dire ce que nous en pensons. Elle est la moindre des choses. L’originalité de chacun de nous est la qualité de son âme.
Certes, dans ce que l’on pourrait appeler les morceaux de bravoure de François Villon, les ballades intercalaires que beaucoup pouvaient savoir par cœur et qu’il récitait peut-être lui-même en société, il n'y a que des développements de lieux communs, comme une mise au point très artistique et mesurée de morceaux antérieurs, non moins célèbres.
L'excellent et rude poète que fut Eustache Deschamps a donné à Villon l’idée de l'oraison pour Jean Cotard avec le portrait qu'il a tracé du vieux prêtre aux « paupières si
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rouges», ainsi que le modèle textuel de la ballade des langues venimeuses. Le thème des dames et des seigneurs du temps jadis est partout, chez les moralistes (on en a cité un exemple emprunté à Jacques Le Grand) et les sermonnaires ; et Deschamps aussi s’était demandé, comme le fera Jean Régnier :
Ou est Artus, Godefroy de Buillon...?
Tuit y mourront, et li fol et li saige.
Le pathétique discours de la Belle Heaulmière n'est qu’un rajeunissement des regrets de la Vieille, comme Villon a pu les lire dans le noble Roman de la Rose. La ballade pour la grosse Margot est rigoureusement une imitation des ballades grotesques des pays du Nord que l'on nommait « sottes chansons », une tradition que François Villon a peut-être recueillie en Flandre, car il a nommé deux fois Lille, Sainl- Omer et Douai.
Mais qu’il s'agisse de la grosse Margot, de la Belle Ileaulmière, de n’importe quel sujet, Villon transforme toute convention par ce besoin qu’il éprouve de parler seulement de lui, de ce qu’il a vu. Ainsi la Belle Heaulmière, c’est bien la vieille du Roman de la Rose ; mais c’est certainement aussi une ancienne belle marchande de Paris qu’il a pu connaître toute chenue ; la grosse Margot, c’est la paillarde des sottes chansons du Nord, mais c’est surtout la fille qu'il a aimée. Car tout est vrai chez Villon; c’est pourquoi chez lui tout est passionné, pathétique, violent.
Mais le sentiment est une chose et l’expression seulement est tout 1 art. Dans le Testament, cet art, fait cependant de vives arêtes, a vraiment la grâce souveraine, la mesure, le galbe des beaux objets parisiens. Et c'est par là surtout que "Villon est Parisien *, plus que par le hasard de sa naissance, comme les bons miniaturistes, les maîtres sculpteurs de petits ivoires de ce temps, les habiles calligraphes, les orfèvres et
I. « Veu que c’est le meilleur poete parisien qui se trouve », écrira Marot en i533
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les tailleurs pleins de goût sontde Paris ; comme est distingué ce qui a fleuri artificiellement sur le sol de la vieille et grande cité, tout ce qu’on a vendu et inventé le long des rives de la Seine et sur les ponts, tout ce qu’achetaient les gens qui y avaient fait fortune dans l’administration de la justice ou des finances. Et c’est vrai qu’avec ses rimes précieuses, sa sobriété, le goût qu’il a pour les mots rares et justes, l’absence de fausse rhétorique, le sentiment musical qu’il met cette fois dans la musique du vers, Villon est l’unique poète du quinzième siècle, bien digne d’être célébré par Marot qui a proposé comme exemple sa veine, « qui est vrayement belle et beroique », aux jeunes poètes de son temps b
Aussi, laissons à leurs vains commentaires ceux qui n’ont voulu voir en Villon qu’un habile metteur au point de tout ce qui avait été dit avant lui, et qui ont fait le catalogue des mots qu’il a employés. Et refusons-nous de suivre, dans leur jugement absolu, ceux qui ont retenu surtout quelques mauvais vers de Villon et des morceaux médiocres (il y en a, pièces de circonstances qui prouvent aussi qu’un homme comme lui, quant il se contraint, ne trouve pas à jour fixé son génie). Villon est un poète que nous ne connaissons que par une œuvre très courte et inégale, mais n’est pas un poète surfait.
Et puis, il y a un rythme du temps qui, à distance, nous abuse. Car tous les écrivains tendent inconsciemment à trouver comme la forme où doit s’inscrire leur époque. Chaque âge présente en quelque sorte une cadence particulière qui le caractérise, et qui, parfois, peut se prolonger assez longtemps.
Le rythme de Villon, c’est celui de i45o à i/j6o : rythme allègre des gens qui ont vu la fin d’une interminable guerre, l’ennemi bouté hors de Guyenne et de Normandie, celui qui
i. Le courtisan ajoutera : « Et ne fay double qu’il n’eust emporté le chapeau de laurier devant tous les poetes de son temps, s’il eust esté nourry en la court des Roys et des Princes, la ou les jugemens se amendent et les langaiges se pollissent ».
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règle les danses des citadins et des laboureurs que les chroniqueurs nous montrent sortant alors dans les champs pour rire, sauter, banqueter, aller et venir; le rythme des villes qui mangent à leur faim, travaillent, échangent, où les gens ont le moyen et le loisir de donner divertissement à leur imagination.
Mais, dans ce rythme d’un temps, notons la cadence particulière que marque en Villon la jeunesse. Car elles sont très rares les oeuvres de la jeunesse. Un homme peut avoir agi à trente ans. 11 a rarement créé dans l’ordre spirituel. Le chemin est trop long; l’expérience humaine manque. 11 est vrai qu’à trente ans Villon se dit déjà vieux. N’empêche que son œuvre est jeune : de la jeunesse elle a la cruauté, l'impertinence, l’audace facile, l’éclat naturel, et aussi quelque prétention.
Pour l'estimer à son prix, il faut pénétrer, en 1489, dans l'officine de Pierre Levet, qui travaille avec Antoine Vérard, et vient d'imprimer Le grant et le petit testament que vend son associé sur le Pont Notre-Dame, ou chez quelques autres de leurs confrères.
Parmi les livres en français nous trouverons un Boccace, De la ruyne des nobles hommes, une Légende dorée, quelques livres d’édification, des missels, la Mélusine de Jean d’Arras (1478), le Livre des bonnes meurs de Jacques Le Grand, la Somme Rurale, les Coutumiers de Normandie, de Bretagne ou d’Anjou, Les histoires de Troyes de Lefebvre, la Destruction de Troyes de Milet, un Ovide moralisé, le Songe de la Pucelle, le Propriétaire des choses, le Pèlerinage de la vie humaine de Guilleville, un Valère le Grand, la Cité de Dieu d’Augustin, la Chronique de Saint-Denis, celle de Normandie, le Dit des Philosophes, un Mandeville, un Dictionnaire latinfrançais, la Politique d’Aristote, quelques écrits d’Alexis, un Vegèce, la Mer clés histoires, des romans de chevalerie remis
IÆ PAUVRE \ ILEON
en prose, Fierabras, Lancelot, Tristan. Avec la Danse macabre (i486) et les Cent nouvelles qui ont paru la même année, le Grant testament est le seul livre remarquable, et l'unique livre de poésie imprimé. Une deuxième édition paraîtra en 1490, en même temps que le Mystère de la Passion et la Farce de Pathelin. Le Calendrier des Bergers est de 1491.
Mais l’épreuve la plus intéressante encore, c'est d’ouvrir un de ces gros recueils de poésies de la lin du xve siècle, un de ces registres pansus comme un dictionnaire, par exemple le manuscrit de l’Arsenal 3523 qui contient précisément une transcription fort intéressante du « Petit testament » avec son titre primitif : le Lais François Villon (p. 721), le Grant testament sans titre (pp. 647-717), et la ballade de Fortune (p. 719b
Représentons-nous cette lourde somme poétique de8i8 pages dans le format grand in-quarto, qui jadis appartint à Claude et à Jean Maciot, à Guillaume Féron,à Marthe de Saint-Bonnet, à Gilbert Coquille, et fut écrite au temps de Charles VIII. Tournons les feuillets d’un fort papier à la vergure de l’écu de France de ce registre, si épais que les vers ont renoncé à pénétrer dans son centre. Et, parmi tant de voix, entendons parler François Villon.
Maître Alain expose doctement le Bréviaire des Nobles, leur trace les devoirs qu’ils ont oubliés; le pauvre Michault Taillevent, à son imitation, fait parler d’autres figures allégoriques et il anime les tapisseries de son noble maître dans le Psaultier des Vilains. Une note moins solennelle, plus bourgeoise, est donnée par le Songe de la Pucelle : Ilonte et Amour, qui la conseillent si différemment, parlent «à la « blanche, neufve, dure et reffaicte », à la très belle et fraîche demoiselle, ferme de tous membres. On entend, dans une note analogue, le « Plaidoié de la Damoiselle », gracieuse et de bon ton, à l’encontre de la Bourgeoise bruyante, hardie en langage. Elles exposent comment elles sont aimées. Un vieil avocat d’amour sort de son étui ses lunettes, et de sa tête un
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jugement malicieux; car à qui porte chaperon ou atour, la grande affaire est le bonheur : accoler, baiser, donner sa bouche. Voici le Reveille Matin de maître Alain Chartier et ses dialogues nocturnes des amoureux; et voilà le « Nouveau marié », si plaisant et sage, qui disserte sur les risques du mariage et du cocuage.
Michault, dans son Passe temps, dit les joies disparues de sa jeunesse, sa misère et sa vieillesse présentes. Et Pierre Chastellain, disciple de Michault, prend la parole pour exposer son Contre Passe temps. Et l’on retrouve encore Alain Chartier avec sa Belle dame sa?is mercy, toute la polémique, les imitations que fit naître le poème consacré à la cruelle coquette. Un Mirouer des dames, qui est plutôt comme un miroir de la mode, traite de cette grave question : les jolies femmes devaient-elles adopter les modes nouvelles, se couvrir la tète de huit grandes cornes ou porter un habit honnête, un chaperon approprié suivant les jours de fête ou les jours de travail?
Et les disciples d’Alain Chartier construisent YOspital d’ Amours avec sa salle, sa chapelle, son jardin, son cimetière avec ses épitaphes, là où reposait l’auteur de la Belle dame sans mercy, dans le coin des poètes, des amants et des amantes. Un Congié d’amours suit, bien pitoyable à tous égards. Et l’on trouvait encore dans ce recueil une Confession d’amours (pièce charmante dans l’esprit du xvmc siècle) que le chapelain d’Àmour recueille d’une dame qui confesse ses torts, sa dureté par exemple envers de pauvres amants, et qui obtient une rémission conditionnelle; le curieux et provincial Grant garde derrière, et naturellement la célèbre complainte de Chartier sur la mort de sa dame; la bizarre Supplication à la Vierge de Pierre de Nesson; le si célèbre Lai de Paix de Chartier.
Dans le charmant Bancquet du boys, nous voyons la parodie des somptueux banquets dans les simples repas que font les bergers (les bergers des mystères), Rifilart, Gombault, Robin
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et. Marion, les bons joueurs de musette et de cornemuse, les simples danseurs; Franc Gontier tient là son empire, près d'un bois, sans rigueur et sans envie, entouré des honnêtes mangeurs de pain bis, des buveurs d'eau claire et de lait, des amateurs d’ail, d’oignons et de pois pilés. L ne épitaphe du dernier roi trépassé (Charles à II), une complainte bien ennuyeuse sur la mort de Marguerite d'Ecosse, femme du dauphin Louis, avec une consolation en réponse, donnent des dates. Et voici encore l'éternelle querelle née du succès de maître Alain : un Jugement clu povre triste amant banny, avec défense d'avocat, plainte, réplique, supplique, 1 arrêt et le jugement ; une Confession et testament de l amant trespassc de deuil, qui nous rapproche de Villon. Car 1 amant se confesse au curé des péchés envers sa dame et contre 1 amour. Et il fait, à l imitation de Villon, un testament formel avec legs aux amoureux malades, ardents, souffreteux, aux prisonniers, aux indigents, aux déconfortés, aux amants pensifs, aux valets endimanchés, à tous ceux qui vivent d’amourettes et baisent seulement les serrures des portes de leurs dames. Tout est prévu : Cri, semonce, luminaire, cierges, torches, suaire, tombe, portrait, fondations. Le malade demande qu’on lui lise la Passion à son agonie. Quel tourment il souffre! On lui tient la chandelle dans la main. Et il parle à Dieu, crie pardon à ses amis.
Et voici un songe: V Amant rendu cordellier en V observance d'amours. Dans la sombre forêt, où jamais ne paraît le soleil, le voyageur égaré voit une chapelle. C’est une église magnifique que des Cordeliers ont édifiée avec des murs de cristal et un clocher d’or. Un pauvre, vêtu d’une robe noire, pleure à la porte, portant cheveux longs du temps des apôtres; il prie et récite son chapelet. Damp prieur revient ; 1 amant lui parle et lui explique qu'il veut entrer dans les ordres. Damp prieur lui fait des objections, lui demande de penser à sa jeunesse. Et Damp prieur l'observe dans sa dévotion, consulte le chapitre qui l'admet enfin. Mais un jour de printemps, sur
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l'herbette, Damp prieur le surprend : il a caché des brins de violette dans son livre pour marquer ses Heures de signets; un soir, chez lui, on l’a vu lisant dévotement un livre rempli de ballades. On écrit cependant à ses parents que notre homme est profès et sur le point de prononcer ses vœux. Dames, damoiselles, parents et parentes se rendent à la fête. Combien de dames pleurent le voyant prendre les ordres! L’une d’elles se trouve mal; et c’est notre cordelier qui doit la faire revenir à elle. Damp prieur va lire au profès le livre des vœux donnant le catalogue de tous les yeux dont il faut se garder, ceux qui sont renversés, les doux, les clairs, etc. Sur quoi l’auteur, lancé dans la description de la cérémonie, tourne court et se réveille.
Et nous trouvons encore le Débat du cueur et de l'ueil de Michault Taillevent, le rimeur qui, au temps de Philippe le Bon, embrouille l’escrime des pas d'armes et la casuistique amoureuse. Et voici Vaillant qui apparaît, le charmant Vaillant de Charles d’Orléans, un autre espion de l'amour renouvelant Alain Chartier, l'indiscret qui écoute aux portes le débat des deux sœurs demoiselles, l’aînée qui endoctrine la jeune si joliment. Car il convient de faire à chacun la même agréable figure, d'avoir toujours autour de soi cinq ou six amants; en vérité, le vrai, le seul plaisir, n’est-ce pas d’être entourée? L’un vous embrasse sur la joue, l’autre sur les seins ou le cou ; l’un vous apporte de jolis patins (les bottines des élégantes du quinzième siècle), l’autre des étoffes de satin ou des fourrures de martre. Et tous viennent vous voir à l'église, vous accompagnent à la promenade dans les champs, cueillent pour vous des fruits. La sagesse pour une femme est de savoir nager entre deux eaux, de dire aux jeunes que les gens âgés lui déplaisent, aux hommes âgés que les jeunes gens sont insupportables. C’est le bon vieux roi René de Sicile qui sera juge de ce débat, à moins que le gentil comte de Foix ne le prenne en mains...
Enfin, pour terminer l'interminable recueil, voici la
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conclusion du Débat sans relacion qui, comme d’autres poèmes de ce temps, nous présente la scène aristocratique de la chasse. Dans le décor de la forêt, au milieu d’une réunion mondaine, un cerf débouche : tous le poursuivent et l’amant disparaît. Mais il a entendu de sa dame ce mot :
J’aime chacun... et vous aussi...
L'intérêt d’un tel recueil1 est de situer la place où se fait entendre Villon, le milieu où il s’est produit, de nous faire connaître qui l’a lu jadis.
Ici Villon nous parle entre Damp prieur de l'Amant rendu cordelier (poème qui a été produit sous l’inlluence, sinon au temps de Charles d’Orléans qui a déjà célébré les amoureux de l’Observance dont il avait jadis fait partie) et le Michault Taillevent du Débat du cœur et de l'œil, exposant la querelle des yeux, thème traité également à Blois.
Entre de tels poèmes les vers du Testament prennent vraiment leur valeur. Au milieu de ces allégories, de ces parodies de jugements, de ces débats, de ces songes, Villon ne rêve pas et il ne dit pas de subtilités. Il voit clair et fait voir. Dans ses premiers huitains de visionnaire, il nous a tout confié déjà : son nom, son âge, son faible cœur, l’homme qu’il maudit, le geste qu’il fait. Car Villon est soulevé par sa haine; et il crie, quand les autres dorment et nous endorment, ou font sourire de leur finesse. Et vraiment on arrive à se demander si c’est bien le même livre qui nous a conservé ces rêvasseries et les vers de Villon, si c’est le même temps qui les a produits et goûtés.
C’est que Villon était un poète dans un temps qui a surtout produit des rimeurs, des gens plus ou moins formés par les
i. Des observations analogues pourraient être présentées à propos du manuscrit de Stockholm LI1I ou du recueil de la Bibliothèque Nationale, ms. fr. 1 6 6 1 qui sont légèrement antérieurs.
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Arts de seconde rhétorique ou les cercles littéraires où ils ont passé. Il a libéré par des mots et le rythme sa propre conscience, et celle des autres; il s'est délivré des sensations et des images où, trente ans après, la génération de 1/189 devait se reconnaître encore (celle des bons vieillards qui savaient ses compositions par cœur et pouvaient aider Marot, en i533, à en établir le texte).
Car à travers les incantations des mots, du rythme et des rimes, sans doute c'est cela le propre de la poésie. Le poète est cet homme qui rêve pour les autres hommes, dévoile le miracle où nous vivons, fait voir nos amours, nos plaisirs, nos tristesses pour ce qu’ils sont. Il est comme la conscience des autres hommes. Il est un jugement. Tandis que le savant détermine et annonce les phénomènes, le poète et l’artiste traduisent sensiblement l’énigme du monde. Ils voient, comme au jour du jugement de Dieu, l'homme tout nu. De là cette mélancolie de tous les vrais poètes, des poètes modernes, dont un Villon peut bien être l’ancêtre. Car Villon n'est pas un « bon follastre », comme il l’a dit, et tel que sa joyeuse légende d’écornilleur l’a illustré. Il rit peu. Le Débat du cœur et du corps, n’est-ce pas, déjà, comme le cœur mis à nu d’un Baudelaire ? Villon ne rit pas plus que Baudelaire. C’est un moderne; et c’est sans doute pour cela que les modernes les ont adoptés tous les deux1.
Villon était encore poète par ce besoin qu’il a de parler, de réaliser par le verbe la force obscure de la vie. Car il semble écrire comme l’arbre produit des fruits ; mais l'arbre vigoureux, comme il est vite rabougri, planté sur ce très mauvais terrain, secoué parle vent d’une tempête qui ne finit qu’avec sa vie !
1. On va toujours répétant Villon et Verlaine. Et l’on m’a reproché jadis de n’avoir pas fait ce rapprochement. Si Ton veut dire que les élans d’une conscience faible les apparente, j’y consens. Mais j’avoue que je n’aime pas accoler leurs deux noms. L’art de Villon a quelque chose de si net et de si dur, et celui de Verlaine, quelque ■chose de si précieux, d’effacé et de nuancé.
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Il faut cependant que Villon parle, et qu'il parle de lui, toujours, comme il éprouve le besoin de mettre son nom partout. 11 parlera sans prudence, nommant jusqu’aux débiteurs qui le recherchaient, consolant les enfants perdus, faisant allusion à de fâcheuses aventures que nous ne connaîtrions pas sans lui, en colorant d’autres, disant même certaines choses qui 11e pouvaient être comprises que de lui-même1; et d’autres encore dont il n'avait pas à se vanter, comme de révéler que Guy Tabarv était un homme véridique, alors qu'il venait de découvrir les voleurs du collège de Navarre. Et Villon s’exprimera même jusque dans le jargon des voleurs. C’est là, il faut l'avouer, un cas assez monstrueux; et aussi, peut-être, la seule raison du passage du poète dans notre monde. Villon sécrète la vérité, la dure vérité.
Sera-t-il du moins indulgent à l’amour, lui qui affirme avoir tant aimé? Non, toujours des sarcasmes. Les femmes qu’il a connues n’en ont voulu qu’à son argent : toute foi est violée en amour, et, comme le disait la vieille chanson :
Pour ung plaisir mille doulours!
Comme un moderne encore, Villon amplifie la traduction de la volupté par l'idée de la mort, la peinture des déchéances qui attendent le tendre corps de la femme en sa vieillesse. Dans la description de la beauté, Villon se souviendra de l’aristocratique poupée célébrée par les vieux poètes et qu'il transposa du Roman de la Rose : la dame blanche et tendre, au clair visage, au menton fourchu, avec des lèvres vermeilles et des sourcils arqués, aux longs bras et aux épaules menues. Mais Villon fera dire autre chose à ces mots, à ces banalités, par la place qu'il leur donnera, par le rythme qu’il leur imposera.
1. La remarque de Marot a toujours sa valeur, oc Pour ceste cause, qui vouldra faire une œuvre de longue durée ne preigue son soubgect sur telles choses basses et particulières. Le reste des œuvres de nostre Villon (hors cela) est de tel artifice, tant plain de bonne doctrine, et tellement painct de mille belles couleurs, que le temps, qui tout efface, jusques ici ne l’a sceu effacer... »
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Blanche, tendre, polie et atlintée...
Rire, jouer, mignonner et baisier...
Car ce ne sont là ni des répétitions, ni des épithètes accumulées au hasard. Et nul n'a parlé avec autant d’ardeur et de mélancolie du corps féminin que Villon, hanté par 1 idée de la mort :
Corps femenin, qui tant est tendre,
Poly, souef, si précieux,
Te fauldra il ces maux attendre?
Oy, ou tout vif aller es cieulx.
Pierre de Nesson nous a déjà conduits au cimetière du quinzième siècle et nous avons vu à quel point la figure de la mort était familière aux gens de ce temps, illustrant les prières de chaque jour. Cette vision banale, ou qui soulève le cœur par sa brutalité, Villon la transforme par son génie; et les quelques vers qu'il consacre à la mort font oublier ceux de tous ses prédécesseurs et de ses contemporains. Son procédé est toujours le même. Il va droit au but, nous parlera de nous-mêmes et de lui, dans le vrai cadre des charniers, de la façon la plus sobre. Car ce qui fait la beauté de sa triste vision, c’estqu’elle est toute réelle, mais d’une vérité cependant si générale que chacun de nous peut la vérifier. Ainsi Villon donnera un souvenir aux camarades disparus (et nous avons tous pleuré de jeunes amis) :
Ou sont les gracieux gallans Que je suivoye ou temps jadis,
Si bien chantans, si bien parians,
Si plaisans en faiz et en dis?
Les aucuns sont morts et roidis,
D’eulx n’est il plus riens maintenant...
Nous l’avions entendu trop de fois, ce développement banal sur la mort inéluctable : mais Villon nous montrera le fils suivant le père ; et la mère bien-aimée aussi y passera, tendant le bras à son enfant :
LE PAUVRE VILLON
Et le scet bien la povre femme,
Et le filz pas ne demourra!...
On avait abusé du cadavre, de la pauvre momie dévorée par les vers. Là n'est pas pour Villon le drame de la mort. Avec un sûr instinct, un sentiment juste que nous retrouvons dans l'admirable livret populaire de 1.4 rs moriendi, illustré de si pathétiques figures, Villon nous conduit au lit de l'agonisant; et le trait réaliste, qu'on a prodigué avant lui et après, Villon le réserve à ce qu'il avait le plus aimé, pour ce qu'il trouve de plus aimable dans ce monde, au tendre corps de la femme 1 :
Et meure Paris eu Helaine,
Quiconques meurt, meurt a douleur Telle qu’il pert vent etalaine;
Son fiel se creve sur son cuer,
Puis sue, Dieu scet quelle sueur!
Et n’est qui de ses maux l’alege :
Car enfant n’a, frere ne seur,
Qui lors voulsist estre son plege.
La mort le fait frémir, pallir,
Le nez courber, les vaines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Jointes et nerfs croistre et. estendre.
Corps femenin, qui tant es tendre,
Poly, souef, si précieux,
Te fauldra il ces maux attendre?
S’il peint lui aussi, comme dans tous les livres d'IIeures, la scène du cimetière, c’est au charnier des Innocents que Villon nous mène. Il va considérer les têtes qui chargent le grenier, trouvant là l’assouvissement de sa rancune de pauvre contre les riches; car cela ne leur a servi à rien de s’amuser dans de grands lits parés, de faire la fête et de mener la danse. Ici on ne distingue plus personne. Quel est-il, celui-là, maître des requêtes ou porte-panier? Qui le sait! De ces têtes, aujourd’hui pêle-mêle, en tas, les unes