‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 9 sur 183 · IL · texte numérisé non relu

IL

dans son hôtel de la rue de Jouy. Ainsi François prêta galamment à son mari de sa verve, se montrant tout à fait au courant des détails du ménage et de leur union : Robert d’Estouteville, le juge de tous les malfaiteurs de France !

Mais de son passage au cloître Saint-Benoît, Villon épousa surtout les haines de la petite communauté parisienne contre les chanoines de Notre-Dame de Paris, la jalousie des curés de Paris envers les Ordres mendiants et les Jacobins.

Hélas! c'est peut-être à Saint-Benoît aussi, parmi les familles des chanoines apparentés aux bourgeois de Paris exerçant des charges dans le milieu des gens de finances, que Villon connut celui qui dut avoir une si fâcheuse influence sur lui, ce « noble homme » René, ou mieux Régnier de Monligny. Il était né à Bourges, en 1426, d’un écuyer panetier du roi, fidèle à son prince, élu de la ville de Paris ; et sa mère était une Canlers, d’une famille de clercs des Comptes. Cette très honorable famille des Montigny était tout de même plus riche d’enfants que de biens, mais alliée à des gens tout à fait à leur aise et en place. Jean de Montigny et Étienne de Montigny, chanoines à Saint-Benoît et décretistes distingués, étaient des amis de Guillaume de Villon, originaires du même pays, professant aux mêmes écoles. Jean, très royaliste et patriote, fera un mémoire pour la réhabilitation de Jeanne d’Are dont on dut parler à Saint-Benoît. Et c'est là sans doute l’origine du souvenir donné par Villon à

Jehanne la bonne Lorraine

Qu’Englois brûlèrent a Rouan.

Ces Montigny paraissent avoir été les oncles de Régnier. Sans doute Régnier entendait mener grande vie, comptant sur l’aide de sa famille puissante et bien en place. Elle dut lui faire défaut et Régnier fréquenta de mauvaises compagnies : « Jeunesse et pauvreté » en furent la cause. Il savait tricher au jeu. A dix-neuf ans, Monligny intentait une action contre un sergent à verges, en raison de coups et de

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blessures; le 21 août i452, l'évêque de Paris le réclamait comme clerc, ainsi que Jean de Rosay. Ils étaient accusés d’avoir rossé deux sergents dans l'exercice de leurs fonctions à l’huis de la grosse Margot. Pour une chaude dispute qu’il avait eue à la fête de Saint-Germain-1’ Auxerrois, Régnier de Montigny avait déjà été emprisonné au Châtelet. 11 se prit à fréquenter les sociétés les plus dangereuses, trichant aux cartes et aux dés pour corriger l'injustice de la fortune à son égard. A la fin de l'année i455, Montigny était signalé à Dijon, comme un des Coquillards, c’est-à-dire l'associé d une bande de faux-monnayeurs et de cambrioleurs usant entre eux d'un jargon, trichant aux dés et aux cartes, et qui se servaient de crochets pour ouvrir les portes. Montigny se fit prendre à Paris, vers le milieu de l'année 1407, à la suite du vol sacrilège d'un calice dans l'église Saint-Jean-en-Grève qu'il avait crochetée. Auparavant, il avait été emprisonné à Tours, à Rouen, à Bordeaux. Malgré la réclamation de l’évêque de Paris, en dépit des suppliques de sa noble et honnête famille d ofliciers du roi, cet « enfant de bien, issu de noble génération », fut condamné, le g septembre, à être « pendu et étranglé ». Et Jean Rabustel, le juge de Dijon, qui avait dressé la liste des Coquillards en ijoô, sur une information que nous possédons encore, put rayer son nom de sa liste de recherches; et il écrivit dans la marge: pendu.

Le nom de François Villon ne se lit pas sur cette information, commencée au mois de février i455 et révélant qu’à Dijon un certain nombre d'ouvriers ne travaillaient plus, vivaient comme des rulians, jouaient aux dés et y hasardaient de grosses sommes. On les voyait disparaître pendant une semaine ou deux, puis ils rapportaient de l'argent, abondamment, pour jouer comme devant. Ils vendaient des chaînes de cuivre pour des chaînes d’or, répandaient de faux écus. Dans la chambre de l'un d’eux on découvrit tout un matériel de faux-monnayeur. Une fillette de la maison publique de Dijon, qui était comme leur quartier général,

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parla. Jean Rabustel perquisitionna, arrêta de douteux compagnons de mauvaise mine cachés dans des coffres. Un d’entre eux, à qui l’on promit la liberté, consentit à faire des révélations; et le barbier, chez qui ils allaient se faire raser, compléta ces renseignements. Cette bande, qui usait d’un « langage exquis », d'un jargon particulier, comprenait soixante-deux affiliés.

La liste dressée par Rabustel pour les rechercher ressemble assez à quelque montre de gens de guerre de ce temps, à en juger par les noms de ces malfaiteurs attestant une origine assez souvent étrangère, et qui étaient sans doute d’anciens mercenaires, enfants perdus cassés aux gages lors de la formation des compagnies d’ordonnance. Mais on y rencontre aussi des clercs dévoyés, des fils de bonne famille, un marchand, un orfèvre, un mercier. Ces gens-là fabriquaient surtout de la fausse monnaie, décevaient les nigauds dans les foires avec des dés plombés ; ils excellaient à crocheter les portes des maisons et des coffres en employant une tige de fer recourbée, un instrument qu'ils nommaient rossignol, et surtout daviet ou daviot. ils s’attaquaient principalement aux églises où ils trouvaient des calices que leurs associés faisaient fondre, des bréviaires recherchés que l’on pouvait vendre un bon prix. 11 y avait parmi eux des indicateurs, des gens qui avaient la pratique des crochets, de nombreux recéleurs. Chacun avait sa spécialité : crocheteurs, vendengeurs, envoyeurs, bef fleurs, desrocheurs, planteurs, fourbes, dessarqueurs, bazisseurs, desbochilleurs, blancs coulons, baladeurs, pi peurs, gascatres, bretons, esteveurs. Le 12 juillet, au Morimont de Dijon, deux Coquillurds étaient bouillis dans la chaudière et pendus ensuite au gibet.

Si le nom de François Villon 11e se rencontre pas sur cette liste, nous y trouvons par contre celui de deux de ses amis : Régnier de Montigny et Colin de Cayeux dont le surnom de « l’Escalier » indique assez qu’il fut affilié à cette bande. C’est un fait que le jargon des Coquillards, tel qu il a été recueilli

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par Jean Rabustel, a permis d’entendre presque tous les mots dont Villon usa dans les ballades qu'il écrivit en jargon, documents qu’en i53o déjà Ma rot avait renoncé à interpréter, laissant ce soin « aux successeurs de Villon en l’art de la pinse et du croq ».

Villon était un initié:

Je congnois quant pipeur jargonne....

Je congnois tout, fors que moy mesme.

Mais il ne l’était pas que pour entendre le jargon et chanter les prouesses des Coquillards dans leur langue secrète.

On l’a vu, Villon était rentré à Paris, au début de l'année i456, muni des lettres de rémission que les siens et des amis avaient obtenues en son nom après le meurtre de Philippe Sermoise. Mais il y a lieu de croire que, s'il retrouva sa chambre du cloître Saint-Benoît, Villon ne s’était pas amendé durant son exil. Quoi qu’il en soit, il est absolument certain qu’il servit d’indicateur dans un vol très important qui fut commis au collège de Navarre, vers la Noël.

C’était le plus riche et le plus vaste des collèges parisiens rue de la Montagne-Sainte-Geneviève ; une maison vénérable où les belles-lettres et la théologie avaient été enseignées avec éclat au début du siècle. Déchue de sa gloire, elle abritait toutefois un grand nombre de boursiers et d’artiens qui vivaient dans un assez grand désordre, car beaucoup de portes nouvelles avaient été percées pour les récents besoins du service de la maison. Il y avait quelqu'un qui connaissait le désordre de cette vénérable demeure, le secret de ces portes ouvertes, les passages praticables des maisons voisines au collège; qui savait que dans la sacristie de la chapelle se trouvait un grand coffre où la communauté déposait son argent. Cet homme, si au courant des pratiques universitaires, c'était François Villon. Il fréquentait en ce temps-là maître Guy Tabary, clerc comme lui, un compagnon de ses farces de jadis, qui avait copié en grosses lettres le Roman du

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Pet au Diable; un moine picard Damp Nicolas; Colin de Cayeux, fils d’un serrurier parisien, un clerc de mauvaise vie, un tricheur et un pipeur qui, plusieurs fois déjà, avait été rendu par le Châtelet à l’évêque, en 1 4 5 1 , en j452 et en i456 ; puis Petit Jean . Ces deux derniers passaient pour de redoutables erocheteurs ; et Petit Jean était encore plus habile, s’il se peut, que le fils du serrurier à faire sauter les serrures des coffres et des huis à l'aide du daviet ou du rossignol.

A la Noël de 1 456 , François Villon avait rencontré l'ami Tabary et il l’avait chargé d'aller acheter ce qu'il fallait pour dînera la taverne de la Mule devant Saint-Mathurin. Là, ils soupèrent en compagnie de Colin de Cayeux, de Damp Nicolas et de Petitjean. Or, après le repas, maître François, Colin et Damp Nicolas demandèrent à Tabary de les suivre, sans rien révéler de ce qu'il pourrait voir et entendre. Ils gagnent tous la maison où demeurait maître Robert de Saint- Simon: l’un après l'autre, ils y pénètrent en franchissant un petit mur. Là ils quittent leurs vêtements de dessus et leurs robes. Ils se dirigent ensuite vers le collège de Navarre. En appliquant contre le mur un râtelier qu'ils avaient pris dans la maison où ils s’étaient dévêtus, ils franchissent le grand mur donnant sur la cour du collège. Tabary était resté dans la maison pour garder les vêtements et faire le guet. 11 pouvait être dix heures du soir quand les voleurs s'introduisirent dans le collège: ils firent retour dans la maison de Saint-Simon sur les minuit seulement. Tabary les vit rentrer; ils lui montrèrent un petit sac de grosse toile contenant les cinq cents écus d’or qu’ils avaient dérobés. Mais ils lui dirent avoir gagné seulement cent écus, le menaçant de le tuer s'il révélait jamais ce vol; et, afin qu'il tint la chose plus secrète, ils lui donnèrent dix écus d’or. Les complices l’accompagnèrent alors, lui annonçant que deux bons écus étaient mis de coté pour dîner le lendemain. Après quoi les voleurs se partagèrent leur butin : chacun d'eux reçut cent écus d'or.

Ce méfait resta ignoré pendant plus de deux mois. Une

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enquête, qui ne devait pas donner de résultats, fut poursuivie entre le 9 et le io mars t /[ 5 7 à la requête de la Faculté de Théologie ; car cent écus, sur les cinq cents dérobés, appartenaient au doyen de cette Faculté, et soixante à maître Laurens Poutrel, grand bedeau, chapelain de Saint-Benoît et confrère de Guillaume de Villon. Les serruriers de Paris vinrent donc contempler gravement le coffre. Mais ils ne purent que déclarer qu'il avait été crocheté, et parfaitement crocheté. Or, au printemps de cette année-là, il arriva que Guy Tabarv fit des déclarations imprudentes à un compagnon de rencontre qui s’intéressait à Part de crocheter et se donnait comme un complice éventuel : Pierre Marchand, curé de Paray, les entendit et les rapporta aux gens du Châtelet. Ainsi Guy Tabarv fut arrêté et il dénonça à son tour les clercs crocheteurs parisiens, dévoilant le secret du vol du collège de Navarre. Et Tabarv avait également révélé à Pierre Marchand que maître François Villon s’était rendu à Angers dans une abbaye où il avait un oncle religieux. Il y était allé pour savoir des nouvelles d'un autre vieux religieux d’Angers qui pouvait posséder là-bas de cinq à six cents écus. A son retour, suivant le rapport que François Villon ferait à ses compagnons, ceux-ci se mettraient en route pour le « débourser », en sorte que ses complices se partageraient bientôt tout son avoir.

Cette déclaration était des plus graves. Elle signalait à la justice l’existence, à Paris, d’une bande de crocheteurs que François Villon avait orientée, dans ce quartier universitaire qu’il connaissait si bien ; elle dénonçait les voleurs du collège de Navarre qui ne pouvaient manquer d’être arrêtés maintenant. Ainsi Tabarv fut pris au mois d’aoùt i458.

Mais cette information nous fait aussi connaître le véritable motif du départ de François Villon : un vol à organiser à Angers. Ce ne sont pas des peines de cœur qu’il cherchait à oublier, comme il l’a dit dans ses Lais, qui le firent quitter Paris 1 :

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Pour obvier a ces dangiers,

Mon mieulx est, ce croy, de foüir.

Adieu ! Je m’en vois a Angiers :

Puisqu’el ne me veult impartir Sa grâce, il me convient partir.

Par elle meurs, les membres sains;

Au fort, je suis amant martir Du nombre des amoureux sains!

Le meurtre de Philippe Sermoise avait jeté François Villon sur les routes, hors de Paris, pendant sept mois.

Le vol du collège de Navarre, dont les auteurs pouvaient etre découverts d un moment à l’autre, interdisait le séjour de Paris à François Villon, qui devint une sorte de banni volontaire, de vagabond ambigu, contraint à des déplacements sur les routes de France, à mener la vie du jongleur et du poète errant, certes, du clerc dévoyé, mais certainement aussi celle du voleur et du tricheur. Des dons généreux de personnes lettrées, de grands seigneurs amateurs de bel esprit et de poésie (il y en avait), des escroqueries au détriment de dupes, d'amis ou de parents, les profits du jeu et du vol, permettront à N i 1 1 ou de vivre sur les roules pendant cinq ans. Pèlerinage que l'on devine, plus qu’on ne le connaît, à travers une grande partie de la France, dont \ illon a nommé pas mal de villes et de provinces, et qui fut coupé par quelques pénibles baltes, des séjours dans des prisons. Mais tout cela, le plus souvent, avec une tenue, un secret, qui permettaient à ce jeune homme, comblé de tous les dons de l'esprit, d évoluer avec aisance dans les milieux les plus divers, sans que son âme fût en rien diminuée. 11 était à la limite de tout. Assez prudent, sans doute, pour rester le chantre, le conseiller des faux-monnayeurs et des cambrioleurs.

Nous avons dit que François Villon dirigea ses pas d’abord vers Angers. François dut se trouver dans la petite ville universitaire dans les derniers jours de l'année i/|56, dans

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tous les cas au début de l’année 1467, à une époque où le roi René l'animait de sa présence, où il avait autour de lui sa cour de Provençaux, de Lorrains, d Italiens et de seigneurs angevins, artistes ou lettrés. René cultivait la poésie et la peinture : tout aux amours de sa seconde femme, Jeanne de Laval, il avait imaginé, dans un doux et fol transport, de la célébrer comme une bergère, tandis que lui, roi de Sicile, se donnait pour Régnault le berger. Villon a-t-il essayé de pénétrer dans ce milieu raffiné, parmi les poètes amateurs de la cour du roi de Sicile? C’est fort possible. Dans tous les cas, il n'a pas dû réussir. C’est un fait que, plus tard, à maître Andry Couraud, procureur à Paris du roi de Sicile, demeurant rue Saint-Jacques, il adressa une vigoureuse contre-partie de ce tableau de la vie champêtre, une brutale et voluptueuse réponse au berger par excellence qu’était alors Franc Gontier, un type de l'idylle, le simple honnête homme des champs, qui ne s'est jamais incliné devant le tyran, qui n’a pas fréquenté la cour, qui trouve dans le travail rustique toute sa joie, qui aime sa mie Hélène, qui mange avec elle sur l'herbe, près du ruisseau, du fromage, du lait, des fruits et du pain bis. Et Villon exposera à maître Andry Couraud les « contredits de Franc Gontier », opposant son idéal voluptueux de citadin à la vie rustique du simple berger1 :

Sur mol duvet assis, ung gras chanoine,

Lez ung brasier, en chambre bien natée,

A son costé gisant dame Sidoine,

Blanche, tendre, polie et attintée Boire ypocras, a jour et a nuytée,

Rire, jouer, mignonner et baisier,

Et nu a nu, pour mieulx des corps s’aisier,

Les vy tous deux par ung trou de mortaise :

Lors je congneus que, pour dueil appaisier,

Il n’est trésor que de vivre a son aise.

Telle est la réponse de maître François Villon aux conseils

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de maître Andry Gouraud, tout autant qu'à une célèbre pièce de Philippe de Vitry que Villon pouvait bien savoir par cœur. Adressée au procureur du roi berger, elle prend toute sa valeur légère d’ironie.

Il est extrêmement difficile de préciser l’itinéraire de François Villon à travers la France qu'il dut parcourir en partie entre iàÙy et i/j6i. Tout ce que nous savons à ce sujet, c’est le peu qu’il nous a dit, par la suite, dans son Testament ; et l'on conçoit, au surplus, qu’un homme pauvre comme il était, vagabond à demi, ne doive laisser que des traces très rares de son passage, et qui ne peuvent guère être, en principe, que des affaires avec la police ou la justice.

Ce qui est certain, c’est que Villon savait bien qu’il ne pouvait pas rentrer à Paris. Il dut donc exploiter la charité ou la faveur de gens qui le connaissaient moins, vivant sans doute de l’existence traditionnelle des jongleurs nomades, entrepreneurs de spectacles, récitant leurs compositions, qui marchaient avec des souliers crevés, des robes déchirées, hébergés par ceux qui ne fermaient pas la porte sur leur passage et les écoutaient chanter ou réciter tandis que cuisait le dîner. Le pays où erra Villon s’étend depuis Angers, les marches de la Bretagne et du Poitou, jusqu'en Dauphiné probablement. Car il résulte de ses confidences qu'il parcourut surtout la France centrale, en particulier le bassin de la Loire. Course indécise, comme l’écheveau des eaux du fleuve déployé autour de tant dilcs et de grèves blondes, parmi ces pays vignobles, ces lentes ondulations d'un grand et mouvant horizon dont Saint-Satur, avec son abbaye, au pied de la motte de Sancerre, ne marque peut-être pas le terme. Car Villon s'est donné pour un pauvre « mercerot » de Rennes. Et peut-être a-t-il porté la balle, comme colporteur dans les foires, jusqu’en Bretagne? Dures années pendant lesquelles la Fortune l'accable de coups aveugles, où il lutte contre la fatigue, la faim. Mais sa santé triomphe de tant d'obstacles. La lucidité et l’allégresse de son esprit demeurent ‘les mêmes. Il voit tant

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de villes, de choses, de gens ; il entend combien de patois et il rencontre des compagnons bien divers avec qui l'on chemine en groupe.

Dans ce dur pèlerinage de l’errant, il y a des baltes dont les unes sont des séjours à la cour de Blois et à celle de Moulins ; et d’autres des séjours dans quelque basse-fosse.

Un premier passage de François Villon à Blois se place un peu après la naissance de Marie d'Orléans (19 décembre 1 40 7 ) ; et il semble qu'au cours de ce premier séjour, François fut même appointé par Charles d’Orléans, bonhomme alors tout grisonnant, et qu'il reçut aussi de lui des gages. Pourvu qu'on eût de l’esprit, on pouvait être apprécié d’un prince revenu de beaucoup d’illusions, qui trouvait dans la poésie le divertissement qu’il n’avait guère rencontré dans l’existence, un raffiné et un précieux au demeurant, mais 1 homme de France qui parlait le langage le plus frais, souple comme l’eau courante du ruisseau à travers la prairie. Villon, sec et noir, vieilli prématurément, savait aussi se tenir dans le monde. Il composa sur le thème de la fontaine tarie la meilleure des ballades, dans ce qu’on a appelé assez improprement le « concours de Blois », alors qu’il s’agit plutôt d’une collection de pièces d’album : il trouva dans les contradictions proposées par le premier vers :

Je meurs de soif auprès de la fontaine,

les mots qui le peignent mieux que tout portrait :

Je riz en pleurs.

Le bon Charles d’Orléans avait trouvé ce jour-là le maître en poésie qu'il n'avait pas encore rencontré. Villon sut entin llatter le prince « clément » qui fit insérer cette composition dans son cher livre de poésies où il écrivait de sa main. Ce morceau n’a pas été transcrit par Villon, comme on Fa dit. Mais il a été certainement copié sur ses propres papiers. Et ]a pièce macaronique qui suit, bien limée et spirituelle,.

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transcrite de la même petite écriture caractéristique, paraît bien aussi de Villon; elle nous le montre ayant feuilleté l’album du prince qu’il nomme plaisamment un <c saint livre ».

On ne sait pas non plus très exactement à quel moment on doit placer le voyage que François Villon lit à Moulins. Il avait traversé antérieurement la Beauce quand il arriva dans la gracieuse cité des ducs de Bourbon, la bonne ville « d’Espérance »,

En cheminant sans croix ne pille.

Lejeune duc de Bourbon, Jean II, était lui-même un rimeur assez habile; et Moulins, à l’instar de Blois, passait pour un autre « séjour d’honneur ». François Villon était en somme originaire de ce pays par son père. Aussi, dans la charmante requête sous forme de ballade qu'il composa pour demander un secours, et qui est restée un modèle du genre, du plus espiègle esprit, il ne manqua pas de rappeler à Jean de Bourbon qu’il était « son seigneur » :

A prince n’a ung denier emprunté,

Fors a vous seul, vostre humble créature.

De six escus que luy avez preste,

Cela pieça il meist en nourriture.

Tout se paiera ensemble, c’est droiture,

Mais ce sera legierement et prest;

Car, si du glan rencontre en la forest D’entour Patay, et chastaignes ont vente,

Paie serez sans delay ny arrest :

Vous n’y perdrez seulement que l’attente...

Nous ignorons pour quelle cause François Villon était dans les prisons d’Orléans au cours de l’été de i/j6o. Mais il est certain qu’il en sortit à l’occasion de la première entrée de Marie d’Orléans dans la capitale du duché. Et dans un Dit étrange, farci de mots latins, de souvenirs classiques, il célébra le port assuré de la petite fille de trois ans qu’il nommera encore sage Cassa ndre, noble Didon, belle Echo, digne Judith

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et chaste Lucrèce! Autant dire que Villon se battait les flancs, qu'il cherchait surtout à montrer son érudition et ses lettres, qu'il désirait, celui-là qui signait déjà : « Yostre povre escolier Françoys », recouvrer les « gaiges » qu’il avait eus jadis dans la maison d’Orléans. Mais ce deuxième séjour à Blois de maître François devait être de peu de durée.

C'est encore dans une geôle que nous retrouverons, l’été suivant, Villon, dans la « mauvaise et dure » prison épiscopale de Meung-sur-Loire, sous la main de Thibaud d’Auxigny, l’évêque auquel le poète voua une haine atroce. Non loin, à Monlpipeau, Colin de Cayeux, ancien associé de Villon, un Coquillard, s’était fait prendre ; les évêques d'Orléans y avaient justice et seigneurie. Et, vraisemblablement, Villon fut emprisonné à la suite de cette opération.

Il souffrit terriblement dans cette geôle, sans doute l’étage inférieur de la vieille tour dite de Manassès, que dominait le château de l’évêque. Villon avait les dents bien longues; il avait très faim, ne recevant de l’évêque qu’un peu d’eau et une petite miche de pain. Mais, sous le « bandeau de pierre » que formaient les murs de sa geôle, Villon redressait la tête, aussi indomptable qu’incorrigible, le dur et sec Villon : et, si proche de la mort, il trouvait les accents les plus âpres, les traits les plus joyeux pour demander à ses amis et au nouveau prince des lettres de grâce qui le rendraient à la lumière du jour:

Aiez pitié, aiez pitié de moy,

A tout le moins, si vous plaist, mes amis !

En fosse gis, non pas soubz houx ne may,

En cest exil ouquel je suis transmis Par Fortune, comme Dieu l’a permis.

Filles, amans, jeunes gens et nouveaulx,

Danceurs, saulteurs, faisans les piez de veaux,

Vifz comme dars, agus comme aguillon,

Gousiers tintans cler comme cascaveaux,

Le lesserez la, le povre Villon P

L’évêque Thibaud d’Auxigny, il le déchira, disant qu’il

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n’était pas son serf, son esclave, pas plus qu'il n’était sa biche, insinuant par là qu'il avait des mœurs mauvaises; s’il prie pour lui, c’est pour réciter le psaume où l’on peut lire: « Que ses jours soient peu nombreux et qu’un autre reçoive son évêché. » Villon l’insulte, le nomme Tacque Thibaud, du nom d’un favori du duc de Berry, un voleur détesté du peuple, et un infâme. Tout ce que nous savons de Thibaud d’Auxigny donne à croire qu’il fut surtout un rigide observateur de ses droits et du droit, respectant la discipline et la faisant respecter, qui se montra particulièrement âpre et avare. Mais le droit est souvent la cruauté même. Quoi qu’il en soit, Villon avait poussé un cri joyeux, comme prophétique : un prince nouveau venait de succéder au « grant Charles » : c’était le roi Louis XI. Las des fêtes de Paris, défiant de son naturel, il désirait gagner le plus tôt possible son cher pays de Touraine.

Louis chemina avec le vieux duc d’Orléans; et le roi de France entra dans la capitale de son duché, le 3o septembre 1 46 1 . La route qui menait à Tours passait par Meung. De droit les prisonniers étaient délivrés en signe de joyeux avènement. C’est ainsi qu’en cette saison d’automne François Villon put revoir la lumière du jour et que nous devons au roi Louis XI le Grant Testament. Car, après quelques formalités d’usage, au terme de cinq ans d’exil, Villon put rentrer dans Paris.

Villon revenait à Paris bien changé, mûri par l’expérience, obsédé par l'idée d’une mort prochaine à laquelle il avait échappé plusieurs fois comme par miracle. Il est dans sa trentième année, et il a bu toutes ses hontes. Il vient de faire, tapi dans un coin, comme un chien, le plus pathétique des examens de conscience dans son « Débat du Cuer et du Corps », qui date de l'année 1 46 1 . Là, il a vraiment mis son cœur à nu. Et François a conclu sans espérance : chacun porte son far-

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deau dans la vie ; l'iniluence de la planète de Saturne, l'astre des malchanceux, a fait le mien plus lourd :

Qu’est ce que j’oy? — Ce suis je. — Qui? — Ton cuer,

Qui ne tient mais qu'a ung petit filet :

Force n’ay plus, substance ne liqueur,

Quant je te voy retraict ainsi seulet,

Com povre chien tapy en reculet. —

Pour quoy est ce? — Pour ta folle plaisance. —

Que t’en'chault il? — J’en ay la desplaisance. —

Laisse m’en paix! — Pour quoy? — J’y penseray. - —

Quant sera ce? — Quant seray hors d’enfance. —

Plus ne t’en dis. — Et je m’en passeray !... —

Veulx tu vivre? — Dieu m’en doint la puissance ! —

Il te fault... — Quoy ? — Remors de conscience,

Lire sans fin. — En quoy? — Lire en science,

Laisser les folz ! — Bien j’y adviseray. —

Or le retien ! — J’en ay bien souvenance.—

N' atens pas tant que tourne a desplaisance.

Plus ne t’en dis. — Et je m’en passeray.

C’est dans cette disposition d’esprit, sur la voie de la connaissance du bien plutôt que sur le chemin du bien lui-même, sceptique aussi sur l'efficacité des conseils de son cœur, que Villon gagna son cher Paris.

Il ne dut pas d'ailleurs s'y montrer bien brillant ; nous avons même lieu de croire qu’il s'y cacha tout d’abord.

C’est à Paris qu'il écrivit le Testament en 1461, probablement au cours de l'hiver. Peut-être tomba-t-il malade, et de cette situation a-t-il tiré l'idée de son poème. Villon était dans tous les cas vieilli ; il toussait, avait perdu cheveux et sourcils, ressemblait exactement à un navet qu’on vient de peler. Il se cachait, car, assurait-il, celui qui aurait découvert son gîte, le lit sur lequel il était couché, se serait montré plus fort que le devin auquel on s'adressait en ce temps-là pour retrouver les objets perdus. Mais il avait beau voir clair dans sa conscience, déclarer qu’il 11e serait plus un voleur, comme il l avait été, par faiblesse, par « lâcheté », citer Paul,

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parler gravement à ses compagnons qu’il ne nomme plus de « beaux enfants » couronnés de chapeaux de roses, mais des fous, des malheureux, on voit surtout que Villon s'exhortait au bien, criant à tout propos : « Loué soit le doulx Jésus- Christ ». Comme il se sentait faible, avec cette inconstance dans le cœur, comme un ver qui ronge le fruit :

Rien ne hais que perseverance !

Quel passé remontait en lui, avec sa vieille vie mauvaise, des habitudes déjà anciennes qui tout à coup doivent emporter les faibles remparts dont il a cru fortifier sa conscience! Ce qui n’était pas mal vu d'ailleurs. Car, après ces belles protestations d’honnêteté, nous retrouvons François Villon prisonnier au Châtelet « pour un certain vol dont il était chargé», le 2 novembre 1/162.

Sans doute l’affaire n’était pas bien grave, puisqu’il est question, presque immédiatement, de sa mise en liberté. Mais cette arrestation eut pour Villon une conséquence qu’il redoutait sans doute et qui était, vraisemblablement, la raison pour laquelle il se cachait : elle réveilla la vieille affaire du vol du collège de Navarre et dévoila sa présence à Paris. On l’ignorait alors ; car le bedeau de la Faculté de Théologie, maître Laurens Poutrel, qui appartenait à la communauté de Saint-Benoît et demeurait non loin du cloître, rue des Noyers, à l’enseigne de Sainte-Marie-Madeleine,- aurait bien su l’y découvrir. Et si François Villon avait pris une lettre de rémission après sa sortie de la geôle de Meiing, cette grâce ne le mettait pas à l’abri des restitutions matérielles de son vol. A la lin de l'année 1 458 , quand fut arrêté Guy Tabary, la Faculté avait composé avec sa mère, pour la somme de 5o écus d’or payables en deux termes. La mère de Tabary, la pauvre mère de ce mauvais clerc, paya l’année suivante le complément de la somme, moyennant promesse de laquelle son fils avait été mis en liberté. L’important pour la Faculté était de rentrer dans son argent. Ainsi, au moment où François Villon

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allait être élargi du Châtelet, la Faculté de Théologie fit opposition à la délivrance du voleur de ses écus ; elle délégua maître Laurens Poutre] pour négocier avec le prisonnier qui fut interrogé sur cette vieille et pénible affaire. François Villon dut faire alors des aveux complets. Laurens Poutrel n’ignorait pas que François avait encore à Paris des amis influents et des parents. Poutrel connaissait bien Guillaume de Villon qui avait déjà tiré maître François de maints bouillons. La mère du poète, la pauvre femme, qui n’était pas plus riche que la mère du mauvais clerc Tabary, mais qui l’aimait d'un si tendre et robuste amour, ferait certainement quelque chose pour lui.

Ce qui est certain, c’est qu’avant le 7 novembre 1462, Laurens Poutrel obtint de François Villon la promesse que celui-ci rendrait les 120 écus d’or dans le délai de trois ans: moyennant quoi il fut élargi.

Ainsi le pauvre Villon devait payer 4o écus par an à la Faculté sous peine de se voir emprisonné de nouveau ! Sans doute, il pouvait arriver à trouver cette somme, puisque Laurens Poutrel lui faisait ce crédit: le vieux bedeau, qui le connaissait bien, n’aurait pas été sa dupe. Mais il faut avouer que, pour un homme qui commençait à se reprendre, c’était là une charge écrasante qui pouvait bien le décourager. Le vol du collège de Navarre fut le plus grand malheur de Villon, comme il reste sa plus lourde faute. Jamais il ne pourra échapper aux conséquences de cette lamentable affaire.

Le pauvre François retourna vraisemblablement demeurer dans sa chambre d’écolier, au cloître Saint-Benoît ; il ne devait jouir que d’un mois de liberté. Mais il faut reconnaître que dans l’affaire qui l’amena, une fois de plus, devant le Châtelet, François Villon n'avait joué presque aucun rôle. L’astre de Saturne le poursuivait de sa maléfique inlluence.

François avait, en ce temps-là, lié connaissance avec un certain Robin Dogis, qui demeurait rue de la Parcheminerie, à l’enseigne du Chariot, presque au coin de la rue de La

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Harpe. Ce Robin Dogis avait pour ami un nommé Hutin du Moustier, qui n’était pas plus mauvais qu’un autre, et qui sera même plus tard sergent à verge au Châtelet. Mais, parmi les fréquentations de Dogis, on remarquait un clerc querelleur et violent, Rogier Pichart, un de ces hommes qui ont toujours l’insulte à la bouche et en viennent facilement aux coups.

Or, un soir, François Villon gagna la rue de la Parcheminerie (la ruelle étroite qui s’étendait entre la rue du Petit- Pont et la grand’rue de La Harpe, où habitaient les parcheminiers et sur laquelle ouvraient des échoppes de scribes et d’écrivains); et il demanda à Robin Dogis s’il ne lui donnerait pas à souper. Certainement il n’avait pas de quoi manger ce soir-là. Robin Dogis se montra disposé à satisfaire à sa demande; avec eux vinrent souper Rogier Pichart et Hutin du Moustier. Quand le repas fut fini, il pouvait être sept ou huit heures du soir. On quitta la maison de Dogis pour se rendre dans la chambre de maître François, bien vraisemblablement la chambre d’écolier qu’il avait toujours eue au cloître Saint-Benoît, car Villon monta la rue Saint-.lacques avec ses trois compagnons.

11 y avait là, à main gauche, touchant à la taverne de la Mule, et presque en face de l’entrée du couvent des Mathurins, l’écritoire, c’est-à-dire la boutique de maître François Ferrebouc, notaire pontifical, un de ces nombreux notaires qui exerçaient en France leur office par privilège du pape, au grand dam des notaires royaux et du Châtelet, et qui authentiquaient leurs actes en y dessinant la clef de saint Pierre. Les actes étaient alors si longs que, malgré le règlement du couvre-feu, les notaires étaient autorisés à travailler le soir; et souvent on voyait dans la nuit des lumières brillera leur auvent, éclairant de jeunes clercs penchés sur leurs rouleaux. Vénérable et discrète personne maître François Ferrebouc était un homme considérable, établi rue Saint-Jacques en i45i, qui pouvait bien connaître Villon. Étudiant à Paris, licencié

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en décret, prêtre, jouissant des bénéfices de plusieurs chapellenies, il possédait diverses maisons dans la ville. Il figure parmi les notaires qui transcrivirent le Procès de Réhabilitation de Jeanne d’Arc; et, comme scribe de l’official de Paris, il avait assisté à l’interrogatoire de Guy Tabary, le voleur du collège de Navarre. Au demeurant, maître François Ferrebouc était un lettré, un homme « parfait » au dire de l’humaniste Gaguin; un ami des plus riches familles parisiennes et des gens du Châtelet.

Or, Rogier Pichart, le clerc querelleur, voyant de la lumière à l’auvent de l’écritoire de Ferrebouc, s’arrêta à la fenêtre, commença à se moquer des scribes qui travaillaient; il cracha dans leur chambre. Les clercs sortent dans la nuit, avec la chandelle allumée, interrogeant : « Quels paillards sont-ce là? » Mais Pichart leur demanda s’ils voulaient « acheter des llùtes » : sans doute, il entendait leur montrer de quel bois ces flûtes étaient faites, puisqu’il s’apprêtait à les battre. 11 y eut mêlée et, au cours de la rixe, les clercs de Ferrebouc s’emparèrent de Hutin du Moustier, le traînèrent dans l’hôtel aux cris de : « Au meurtre! on me tue! je suis mort! » Alors on vit maître François Ferrebouc sortir de la maison et pousser si rudement Robin Dogis qu’il le fit rouler par terre; mais dès qu’il se fut relevé, Dogis frappa d’un coup de dague la discrète et vénérable personne du notaire. Après quoi Robin Dogis rejoignit Rogier Pichart qui s’était enfui dans l’église Saint-Renoît-le-Rétourné, où l’avait déjà sans doute précédé Villon. Là, Dogis lui fit de sanglants reproches, déclarant au clerc querelleur, cause de l’affaire dont il prévoyait déjà toutes les funestes conséquences, qu’il n'était qu’un très mauvais paillard. Sur quoi Robin Dogis s’en retourna coucher en sa maison de la rue de la Parcheminerie, tout marri aussi de son aventure.

François Villon et Hutin du Moustier furent arrêtés tout de suite et emprisonnés au Châtelet ; les autres s’absentèrent ou se mirent en franchise dans des couvents.

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Cette prison du Châtelet fut très rude pour François Villon. Ce n'était plus le Châtelet dont il avait jadis connu le personnel. Tout avait changé avec le nouveau roi. Le prévôt de Paris, Robert d’Estouteville, avait été « désappointé », ainsi que la plupart des serviteurs de Charles VII. Jacques de Villiers, seigneur de lTslc-Adam, avait été créé garde de la Prévôté à sa place. Martin de Bellefaye, le lieutenant criminel indulgent aux joueurs de farces, avait été remplacé par Pierre de La Dehors, l'un des maîtres jurés de la Grande Boucherie, l’ennemi né des clercs. Et Ferrebouc ne comptait que des amis parmi ce personnel. La Dehors y fit mettre durement à la question de l’eau François Villon. Et Jacques de Villiers, seigneur de Flsle-Adam, près Pontoise, n’avait aucun motif d'indulgence pour un clerc protégé par son prédécesseur.

Pour avoir été le témoin d’une rixe où Ferrebouc avait en somme reçu une blessure légère, François Villon fut condamné à mort, à être « étranglé et pendu au gibet de Paris ». Allait-il être lui-même un de ces pendus dont la vision terrible a sans doute hanté son esprit depuis l’enfance? Telle était la question. Certes, c’était là une injustice, une « tricherie » comme il dira. Il prit froidement la chose horrible, et même cyniquement, à en juger par le quatrain, son adieu au monde :

Je suis Françoys, dont il ms poise,

Né de Paris emprès Pontoise,

Qui d’une corde d’une toise Sçaura mon col que mon cul poise!

Mais un instant après, François était tout indigné à la pensée de la cruauté, de 1 injustice de l’arrêt du prévôt. Il se débattait comme une bête qui défend sa peau. Bien qu’il y eût certain risque à le faire (le plus souvent le Parlement confirmait les peines de la Prévôté en y ajoutant une amende), Villon appela de la sentencede Jacques Villiers de l’Isle-Adam devant le Parlement de Paris. Le 5 janvier 1 463 (n. st.) la

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cour cassait le jugement du Châtelet en ce qui concernait la pendaison ; mais elle maintenait qu’à cause de sa « mauvaise vie », en raison de son passé chargé de condamnations, François Villon devait être banni pour dix ans de la ville et prévôté de Paris.

François exultait; et c’est un fait qu'en apprenant la peine adoucie qui le frappait, il adressa à Etienne Garnier, clerc de la geôle, une de ses plus joyeuses ballades :

Que vous semble de mon appel,

Garnier? Feis je sens ou folie?

Toute beste garde sapel;

Qui la contraint, efforce ou lie,

S’ elle peult, elle se deslie.

Quant donc par plaisir voluntaire Chantée me fust ceste omelie,

Estoit il lors temps de moy taire?

11 trépignait comme un enfant; faisant allusion à l’origine de La Dehors, il bafouait le boucher qu’il était doublement, donnant un éloge bien senti à sa propre philosophie :

Prince, se j’eusse eu la pepie,

Pieça je feusse ou est Clotaire,

Aux champs debout comme une espie.. .

Et François adressait aussi à la cour souveraine, « mere des bons et seur des benois anges »,avec tous ses remerciements, une requête pour obtenir un délai de trois jours qui lui semblait nécessaire pour dire adieu aux siens et recueillir un peu d'argent.

Si cette requête fut agréée (il est tout à fait vraisemblable quelle l’a été), maître François dut quitter Paris le 8 janvier 1 463 , muni d’un peu d’argent que put lui procurer par exemple Guillaume de Villon.

Il disparut dans le mystère, empruntant sans doute la route du sud, celle qu’il avait déjà suivie, interdit de séjour à Paris et dans ses environs jusqu’en 1 4y3 , toujours justiciable du roi, dans une sorte de prison tacite.

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Suivant une anecdote rapportée par Rabelais au Quart livre de son Pantagruel (entre i545 et 1 552 par conséquent), mais dont la tradition peut remonter un peu plus haut, au temps où Rabelais entra au couvent des Cordeliers, à Fontenay-le- Comte (il en sortit vers i524), François Villon se serait réfugié au couvent de Saint-Maixent, travaillant à la rédaction d’une Passion en langage poitevin qu’il aurait mise en scène à l'issue des foires de Niort. Mais il demeure bien étonnant que maître François ait fait de vieux jours sans avoir produit quelque œuvre nouvelle où il n’aurait pas, toujours et toujours, parlé de lui-même. Il est à craindre que la tradition recueillie par Rabelais ne soit influencée, comme tout ce que nous savons alors sur Villon, par les Repues franches, recueil célèbre de colportage qui circula vers i5oo, un peu après le grand succès d’imprimerie que remportèrent les vers de Villon parus chez Pierre Levet à Paris, en i4S9,sousle titre: Le grant testament villon et le petit. Son codicille. Le jargon et ses balades.

Voilà le peu que nous savons de la vie de François Villon : autant dire qu'elle est comme inconnue. Les milieux que Villon a traversés, les personnages qu’il a nommés, Paris où il a beaucoup erré, avant 1 456 , nbus sont par ailleurs parfaitement connus. Et je me suis jadis donné à moi-même le plaisir secret de les faire revivre.

Non pas le Paris que Victor Hugo a peint dans sa Notre- Dame, d’après Sauvai et Du Breul, et dont la stylisation, d’un pittoresque lyrique d'ailleurs admirable, m’a toujours paru beaucoup plusproche du temps de Louis XIII que de l’époque de Louis XI ; mais un Paris fait d’après les miniatures contemporaines, avec la nomenclature de ses rues, leurs couloirs et leurs odeurs, leurs enseignes, leurs habitants qui ont encore l’accent de cette province qu’était en quelque sorte le Paris d’alors. Un Paris qui fait davantage penser à l'art parisien

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que distinguent assez facilement ceux qui ont étudié, par exemple, les enluminures ou les ivoires de ce temps: l’article de Paris du temps de Charles VI. Un Paris que les gens du seizième siècle ne connaissaient déjà plus et que Clément Marot prendra le sage parti d'ignorer, en i533 : « Quant a l’industrie des lays qu’il feit en ses testamens pour suffisamment la congnoistre et entendre, il fauldroit avoir esté de son temps a Paris, et avoir congneu les lieux, les choses et les hommes dont il parle... » Car Villon, d’origine provinciale, est tout de même l’irrespectueux badaud parisien à qui rien n’en impose :

Né de Paris... emprès Pontoise.

La ville si petite alors, mais qui paraissait immense aux hommes de son temps, a nourri son œuvre ironique. Et Villon, que l’on connaissait pendant sa vie dans un cercle assez restreint, y a rencontré la gloire posthume. Les éditions du Petit et du grant testament se sont multipliées sur les ponts Saint-Michel et de Notre-Dame, dans les rues de la Juiverie et Saint-Jacques, là même où il avait tant A^agué. Et assez peu de temps après la disparition mystérieuse du poète, Pathelin et les Repues franches y répandront la légende parisienne de l’écornilleur.

Mais le Paris de François Villon n’était déjà plus le beau « Paris sans pair » du temps de Charles VI, celui d’Eustache Deschamps et de Christine de Pisan, celui-là que vit encore Pierre de Nesson autour du duc de Berry. C’était un Paris très gai, très vivant tout de même, qui sortait de ses ruines, de ses misères, de l’occupation étrangère par la garnison anglaise du Châtelet qui était haïe, où rapidement les maisons ruineuses avaient été relevées, où les grands bourgeois, les parlementaires, les gens de finances, tous les petits « royeteaux de grandeur » habiteront de somptueuses maisons ou restaureront leurs anciennes demeures. On écoute les joyeuses sonneries de cloches dont on a été privé si longtemps. On

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s amuse dans une ville, dévastée jadis par la misère et les épidémies, quand cinquante mille personnes mouraient dans une année (i438). Les églises, celles des monastères à la mode, sont fréquentées par de jolies Parisiennes, assises sur le « bas du pli de leur robe », autour desquelles tournent les galants. Et les blanches et charnues Parisiennes, aux tétons aigus et aux belles fesses, étaient proverbialement célèbres.

Ce rythme de fête, si vif, qui anime le huitain de Villon, est le rythme de ce Paris, comme 1 atmosphère de la Loire alanguit et anoblit maître Alain, comme le rellet doré de la tapisserie de Bourgogne inspire et dessèche le pauvre Michault.

Mais on était alors Parisien d’un quartier, d’une paroisse. Les femmes y avaient bon bec. Chacun se connaissait. Les langues venimeuses injectaient leurs poisons dans les chairs vivantes. Les commères des rues se montraient pareilles aux sangsues. Les hommes sacraient, échangeaient des injures. Et les gens de la Loire et les Picards, parlant des dialectes dans lesquels furent écrites tant d'œuvres littéraires, reconnaissaient à Paris un accent très caractérisé dont un strict humaniste, Henry Estienne,se moquait : « mon frere Piarre, mon frere Robart, la place Maubart » : « Et toutefois nostre Villon, un des plus éloquents de ce temps la, parle ainsi. » C’est vrai qu’il fera rimer Robert et poupart, Montmartre et tertre, moine et Seine, V alérien et an. Villon a parlé en effet le langage de la rue, celui des gens qui crient les denrées. Il nommera un « jacobin » un crachat blanc. Delà ville, il sait tout, les légendes aussi, par exemple celle du rusé Buridan.

Et Paris nocturne, comme François Villon l’a aimé! De nombreux documents nous permettent d’imaginer l'aspect de ses nuits, si noires, silencieuses, quand le couvre-feu avait sonné, à Notre-Dame à sept heures, dans les autres églises à huit; et la cloche de Sorbonne, maître François l’entendait à neuf heures, dans sa chambre du cloître, annonçant le couvrefeu à l’Université. Alors les tavernes étaient fermées; parfois

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une chandelle brillait à l’échopped’un notaire. Le chevalier du guet fait sa ronde avec ses piétons qui vont à tâtons, touchant de la main les devantures, par les rues étroites, gluantes.il n’y a plus que les avinés pour errer dans les rues; le marchand d'oublies qui porte dans son couffin les gaufres que l’on joue à la taverne et qui pousse son cri; les amoureux, les voleurs, les mauvais écoliers qui errent, tirent les sonnettes, décrochent les enseignes qui s’effondrent avec fracas; les pauvres qui dorment sous les auvents, dans les bateaux de foin, avec tous les gens maigres, velus et morfondus.

Dans les rues, on doit circuler avec une lanterne de corne; mais l’on porte souvent un bâton, une dague ou une épée au mépris des ordonnances. On s’interpelle de loin, craintivement, la main sur la dague, la pierre prête à voler. Et les amoureux, sous les fenêtres de leur dame, claquaient des dents et chantaient des aubades dont on pouvait bien rire son saoul. Les clercs, qui reprenaient en chœur des chansons ironiques ou satiriques sur Lune ou l’autre, reçoivent sur la tête le contenu des pots à uriner. Et souvent aussi ces équipées se terminaient dans des maisons en ruines ou dans des jardins abandonnés...

Et Paris aussi, dans la lumière du jour et les bruits du travail, avec ses odeurs caractéristiques d’immondices, de triperies, de boucheries, de poissons de mer et d’herbes. Un Paris où les ruelles de la montagne Sainte-Geneviève ont épousé la trace des sentiers de vignes, avec ses ponts couverts de maisons : la Cité, qui était une île sonnante, avec la cathédrale, l’official ité, le cloître et le Palais, ses petites paroisses, ses tavernes ; la ville enfin, les geôles du Châtelet, la Grande Boucherie, les Halles et ses tavernes, les rues commerçantes, et surtout le cimetière des Innocents, cette Terre Sainte de de Paris qui est la promenade bruyante dece temps-là, où l’on donnait des spectacles, où l'on écoutait les prêches devant la danse macabre, où les petits marchands étalaient devant les charniers chargés d’ossements et exposaient leur camelote

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jusque sur îes tombes, où les filles et les galants se donnaient rendez-voüs, où les chiens erraient et levaient la patte contre les orgueilleux monuments. Un beau lieu de méditations, d'agitation spirituelle pour un homme comme Villon 1 :

Icy n’y a ne ris ne jeu.

Que leur vault il avoir chevances,

N’en grans lis de parement jeu,

Engloutir vins en grosses pances,

M ener joye, lestes et dances,

Et de ce prest estre a toute heure ?

Toutes faillent telles plaisances,

Et la coulpe si en demeure.

Quant je considéré ces testes Entassées en ces charniers...

Car de ces ossements Villon fera un bon legs pour les aveugles des Quinze-Vingts, chargés par lui de désigner parmi ces trépassés les mauvais des bons.

Mais, parmi les vivants, quand il erre dans les rues de Paris aux enseignes réjouissantes, et qui le divertiront comme le grand enfant qu’il est toujours demeuré, Villon fait des jugements.

Il juge, on peut le dire, sévèrement, comme il a été jugé. Ces victimes sont les légataires dont les physionomies, les tics inoubliables, nous apparaissent comme dans l’encadrement de leurs auvents : les besogneux en procès, les gros financiers chevaucheurs de grasses mules, les benêts, les maris trompés, les taverniers à qui il doit de l'argent, tous les vieux richards, les avares, les sympathiques ivrognes, tous les nez rouges et les yeux pleurants, les religieux titubant ou paillards, ceux qui l’ont aidé ou bien lui ont refusé un secours. Car ce fut là, semble-t-il, toute sa morale.

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