‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 107 sur 183 · Mémoires, I, p. 42. — 4. Ms. pain · texte numérisé non relu

Mémoires, I, p. 42. — 4. Ms. pain

3 1 4 HISTOIRE POÉTIQUE DIJ XVe SIECLE

Et Bacus, dieu de la vinée,

Une vigne d’or affinée.

Et pareillement les rois de Tharse offrirent à Notre Sauveur l’or, la myrhe et l’encens. Mais l’écolier étant pauvre, à la cour de son protecteur il allait offrir des prisonniers :

Atrapés en divers rivaiges...

Se ne sont pas hommes saulvaiges,

Mores, Turcqs, payens ne Gregois :

Mais ce sont iiij vings franchois,

Prins en France et en France nez,

Bien court tenus et enchaînés,

Plus d’ung mois après la bataille De Mont Henry en une taille.

Ces ((quatre vingt prisonniers », ce sont les quatre vins de France, foulés aux pieds et, comme il convient, mis dans une basse-fosse profonde. D’abord le vin de Paris, plein du Saint- Esprit, qui fait voir les cieux et les anges, et qu’on appelle pour cela « vin théologien ». Juristes et orateurs en boivent de grandes potées. Il a pris son arôme dans Athènes: et Charlemagne planta cette vigne dans Paris. Le second vin est fort: c’est le puissant vin de Lyon, ou mieux du lion de Bourgogne, car il est sa propriété. Vin doux, bénin et fort :

Cler que soleil resplendissant,

Il resjoyst cil qui le gouste ;

Chascun en voeult suchier la gouste :

Plus en boit on, mains s’enyvre on !...

Le troisième vin est celui de Vertus, amer sans doute, mais que l’âme doit aimer. Dieu en a planté la racine en la vierge Marie; et c’est aussi le vin qui jaillit du corps de Jésus sur la croix. Vin que l'on doit garder pour faire le service divin, réservé aux dévotes personnes religieuses et aussi à tous ceux qui servent la justice:

Le bon conte de Charoloiz 1

i. Charles le Téméraire.

JEAN MOLINET RHETORIQUEUR

En boit en sa court maint poinchon ;

C’est sa naturelle boichon :

Car c’est le sourgon, quoy qu’on die,

De vertu et de preudhommie.

Le quatrième vin est le vin de Reims (et Molinet équivoque sur le mot reins), un vin de luxure dont burent Loth, David et Bethsabée. Et la verve de Molinet s'excitait à l’idée de ce vin capiteux :

Viellars chenus portant crocliettes,

Vielles sans dens, josnes garchettes,

Sagez et fous, rocz et pions,

En boivent les grans sapions.

Josnes filles, gallans chucrés Les gourmendant en lieux secrés,

Sans y huchier Waultier ne Waultre,

Tant qui tresbuchent [l’uni sur l’autre,

Et se combatant si avant Qu’on voit lever le pan devant.

Ce vin fait aler et parler,

Chanter et danser et baler ;

Il fait trambler les fondemens,

Il fait sonner les instrumens,

Il donne aux hommes bourse plate,

Et aux femmes gros ventre et mate,

Auz corps, mort et corruption,

Et aux âmes, dampnation.

Vous avez entendu le procès des quatre vins. Maintenant, les voici brouillés ensemble. Un franc vigneron, couronné de feuilles d’or (c’est le roi Louis XI), cherche un vin meilleur que celui de Paris. 11 veut vendanger le vin d'Auxonne. Les bergers du vignoble de Lyon se rassemblent (les Bourguignons). Le prince du vin de Vertus attaque (Cliarolais). Le vin monte d’ailleurs à la tête de tous, \oici, dans la bruyante journée, les pastoureaux qui s’affrontent avec leurs houlettes (la journée de Montlhéry). On y remarque :

Vin bastard1 et vin de Bourbon2

1. Antoine, le Grand Bâtard de Bourgogne ou bien le Bâtard d’Orléans.

2. Le duc de Bourbon qui faisait partie de la Ligue du Bien Public, avec ses frères.

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE

Et plusieurs gros vins de Bourgogne [Rembarrèrent, en grant vergonne,

Ce vigneron en Pariset Qui, ce jour la, but malvisée Et puis par force desgorgua] 1 Car oncques puis ne s’arrenga.

Ce vigneron, qui dégorgea le vin de Somme7, on l'a reconnu : c’est toujours le roi Louis XI. Il but, par contre, le vin de Crèvecœur3 et aussi, par force, du vin de Vertus:

Pour soy garir, il en fist soupe Et en b ut a sa grieve couppe :

Ainsy furent pacifiés.

Pastoriaux sont glorifiés

Du hault bruit que Dieu leur envoyé ;

Dont je prie a Dieu qu’on en voie La fin bonne, et doint le franc chois De paix au quatre vins franchois!

Plaisanterie de trogne rouge que Molinet dut faire passer en secret au « bon conte de Charolois », bientôt son patron, car elle n’aurait guère diverti le roi Louis XL On ne sait ce quelle valut à son auteur: mais son choix est déjà fait. Il sera « bon Bourguignon », le Picard Molinet : il n’avait pas trouvé de protecteur à Paris où il végéta, pauvre et joyeux buveur.

Beaucoup plus tard, Jean Molinet a rappelé cette époque misérable et incertaine de sa vie, quand il errait à la recherche d un maître4. Son existence lui apparaissait comme

1. Je suis ici la version du ms. de Tournai qui seule offre un sens.

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