‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 12 sur 183 · IL · texte numérisé non relu

IL

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

s’inclinaient devant les autres; quelques-unes ont régné, les autres ont servi :

Seigneuries leur sont ravies;

Clerc ne maistre ne s’y appelle...

Oue Dieu du moins ait leurs âmes, puisque leurs corps sont pourris :

Aient esté seigneurs ou dames,

Souef et tendrement nourris,

De cresme, fromentee ou riz,

Leurs os sont déclinez en pouldre...

Et la pensée de Villon s’apaise puisque tant de rois, de papes, de seigneurs ont disparu avant lui. Mais elle ne s’apaise que là. Car Villon est dur, comme son art; il est sans pitié, comme la nature et la jeunesse. Dans sa misère, aux pauvres des hôpitaux il a légué son mauvais lit; à ceux qui dorment dans la rue, un coup de poing.

Du voyage qu’il a accompli sur la terre, de l’enfer au ciel qu’il a parcouru en imagination, Villon rapporte comme un goût de rien. 11 raisonne, avec cette fausse lucidité des joueurs1 ;

Ce n’est pas ung jeu de trois mailles,

Ou va corps, et peut estre l’ame.

Qui pert, rien n’y sont repentailles.

Qu’on n’en meure a honte et diffame ;

Et qui gaigne n’a pas a femme Dido la royne de Cartage.

L’homme est donc fol et infâme Qui, pour si peu, couche tel gage...

Mais là enfin, devant ce charnier des Innocents où les aveugles des Quinze-Vingts pourront bien chausser ses lunettes pour distinguer les mauvais des bons, devant tant de têtes enchâssées dans les galetas, devant tant de morts qui tombent en poussière, Villon demandera cependant que Dieu les absolve tous.

LE PAUVRE VILLON

La mort, qui tout « apaise et assouvit », vient enfin de l’apaiser : la mort égale pour tous; la mort qui est la vengeance du pauvre; la mort de tous; la mort de sa mère; sa mort à lui; l’étonnant et archaïque cortège des morts, de ceux de jadis, des hommes et des femmes, des héros et des princesses de légende; la mort des jolies filles. Et c’est à « notre grant mere, la terre »,que Villon laissera son corps où les vers ne trouveront pas beaucoup de graisse :

De terre vint, en terre tourne!

Ce néant, si un individu a pu le traduire aussi tragiquement, c'est qu’un monde aussi mourait, le vieux monde du moyen âge, fondé sur les valeurs spirituelles, sur les besoins vrais de l’existence.

Ce monde était celui de la courtoisie, de la féodalité, de l'honneur. Et celui qui naissait, au milieu de craquements précurseurs, c’était le monde de l’argent, de la société bourgeoise servant désormais un roi absolu. Le populaire le voyait naître avec quelque appréhension.

Le vrai Villon ferait aujourd'hui trop peur. Le bagne l'attend demain. La société moderne s’en débarasse, et rondement. C’est le privilège de la société d’autrefois, le miracle de la vie chrétienne de rendre ce type possible, de classer ce déclassé. Le dur Villon nous le dit de pathétique façon dans son épitaphe, comme celui qui va se noyer voit clairement toute sa vie :

Freres humains qui après nous vivez,

N’ayez les cuers contre nous endurcis,

Car, se pitié de nous povres avez,

Dieu en aura plus tost de vous mercis.

Vous nous voiez cy attachez, cinq, six :

Quant de la chair, que trop avons nourrie,

Elle est pieça devorée et pourrie,

Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.

De nostre mal personne ne s’en rie;

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

PI. Ili

Copie de la Passion de 0 reban 1508

L'auteur entouré des protagonistes do drame La scène de la désespérance (Bibl. Nat., ms. fr. 81 5 >

ARNOUL GRE B AN

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