PI, XXI
Charles le Téméraire et Georges Chastellain
(Bibl. Nat, 1118. tr. 2689, fol. 112 v°i
rebelles qui les tuaient cauteleusement, car ils devaient fourrager pour nourrir leurs chevaux. Des forêts entières, précieuses, étaient coupées à blanc par des petits compagnons, mal stipendiés, assaillis par la bise, qui fournissaient toutes ces pièces de bois pour faire les boulevards, les bastillons et logis. Car le duc s’installait dans cette guerre.
Alors on vit ce que Molinet a appelé « la magnificence du siège de Neuss1 », la chose admirable et la plus somptueuse qu'il ait notée de son temps : il s'agit des quartiers, des tranchées, des logis des assiégeants si bien assis, aux rues foraines et transversales, dessinées géométriquement, avec l'ample marché où arrivaient abondamment marchandises et vivres. Un apothicaire y amena, un seul jour, cinq chariots de denrées et y dressa sa boutique aussi commodément qu’il l’eût fait à Gand et à Bruges ! On y trouvait tous les ouvriers mécaniques possibles : grossiers, drapiers, poissonniers, épiciers, cordonniers, tailleurs, lanterniers, vendeurs de chandelles et charretiers. Le prévôt des maréchaux y rendait la justice : et les Italiens y avaient leur quartier, une boucherie, des marchés pour le foin et l'avoine. Or le duc avait fait monter neuf cents tentes et pavillons splendides. Certains habitaient dans de petits donjons de plaisance avec de belles fenêtres à châssis de verre ; d'autres, des cavernes aménagées avec salle et cuisines à cheminées de briques. Et l’on y voyait des fours, des moulins à eau, à vent et à bras, des jeux de paume, des tirs à l'arc, forges, tavernes, bains, hôtelleries, brasseries, et aussi un gibet pour pendre les malfaiteurs. On baptisait ; on mariait. Les ménétriers cornaient aux noces de mélodieuses chansons; et d’autres accompagnaient leurs amis morts et mis en bière, faisant entendre de piteuses lamentations. L'un criait : Le roi boit ! et l’autre : Jésus conduise ton âme! Tubas, tambours, trompes, clairons, flûtes, musettes, chalumeaux sonnaient pour réjouir les cœurs. Mais, dans le
i. Chapitre îx.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
quartier du duc, s’élevait parfois une harmonie si douce quelle semblait l'écho du paradis terrestre: «Et comme Orpheus debrisa les portes d’enfer au son de sa harpe, la modulacion de ces instruments musicaulx mitigeoit l'amer des rudes cuers Saxonnois et endormoit les ennemis par son amene consonnance. »
Ainsi Charles1, l’honneur de l’Occident, se maintenait en ce siège comme un autre Alexandre, un autre César, avançant là les ouvriers des digues, allant ailleurs aux mines, répartissant les pilotis, expédiant les tranchées, employant les Hollandais, réconfortant les Anglais, boutant en avant les Picards, commandant les ordonnances, les tours de garde, toujours en haleine, réveillant les gens de son hôtel, ne dormant jamais qu’à demi, les yeux ouverts, comme le lion. Et, renonçant à toute volupté charnelle, pratiquant la plus absolue chasteté, sans jamais boire de vin, ravi seulement de cette musique, écho du ciel qui remplissait son âme, Charles recevait noblement les ambassadeurs, les rois de Danemark et de Norvège, dans ses tentes de drap d’or.
Alors, contemplant les escarmouches, les assauts continuels, et aussi la peine de ceux qui assiégeaient Lintz, Molinet avait écrit ces très beaux vers2 à l’adresse des riches bourgeois qui vivent à l'abri des murailles et ne pensent qu’à leur repos :
Vous menez le bon temps en paisible asseurance,
Et ils sont aux hutins en mortelle souffrance;
Vous dormez es cités, bien couvers et repos,
Et ils couchent aux champs, toujours le fer au dos.
Vous vivez en espoir d’augmenter vostre estage,
Et ils meurent pour vous et pour vostre héritage!
Mais les Allemands, qui sentaient Neuss captive, venaient
1. Voir l’admirable portrait du Téméraire d’après le manuscrit 3606 de la Bibliothèque de Vienne (Les chefs-d'œuvre d'art ancien à l'exposition de la Toison d’or à Bruges, 1908, pl. 65); celui du British Muséum, Harley, C199. (Paul Durrieu, La miniature flamande, 1921, pl. lviii.)