‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 123 sur 183 · Ms. de Tournai : de tous les · texte numérisé non relu

Ms. de Tournai : de tous les

De son atrappe en cruel tourbillon :

A pesant asne il fault dur esguillon.

Rois, ducs, chevaliers, comtes, marquis, etc., l’entourent, ainsi que les peuples belliqueux.

Une laide chimère se tient auprès de Mars, parmi les animaux monstrueux ou batailleurs. Guerre est cette bête que Molinet décrit avec sa truculence d'homme du Hainaut. Elle a chef cornu, hure de sanglier, panse de loup, dos d’àne, œil basilique, gueule de dragon d’où sort une flamme infernale, des crochets de fer pour étrangler tout homme qui la contrecarre, queue de scorpion : c’est la fille de Satan. Elle traverse les airs, passe à travers les mers, embrase toute la terre, brûle villes et châteaux avec les flammes de sa gueule. La voici dans son office de grande mangeuse du monde :

Guerre engloutist, comme ung vieil Sathanas,

Chevaulx, harnois, homme, lance et espée,

Nobles, villains, marchans, et tous estatz Mengue a tas, mille pour ung repas...

Guerre avoit les lvppez vermeilles Et la barbe rouge et sanglante De succyer testes et oreilles...

Quant Guerre avoit engorgié sa goulée,

Comme saoulée, ung bien pou sommeilloit,

Faignant dormir a playne pance enflée...

Mais bientôt elle se réveillait pour « travailler » les laboureurs et les marchands. Et c’est vrai qu elle avait détruit Babylone, Ninive, Troie, Athènes, Bavai, Rome,

Dynant chetive et Liege opynative...

Sur quoi Molinet exhortait les galants qui suivaient les batailles à se retourner contre la guerre, à sacrifier à l’agneau de paix. Il considérait les pasteurs des campagnes, s’écriant dans un mouvement plein de sentiment :

Qui restaur[r]a aux povres pastoureaulx Leurs gras toreaulx et moutons despouillez,

Que les souldars de ses gentilz vassaulx Par leurs assaulx, détestables et faulx,

Très gloutement ont robez et pyllez?

Biens de terre gastez et exiliez,

Mengez, grillez sont de tous appetis:

Les grans poissons mengüent les petis.

Car la paix qui avait été annoncée aux bergers, quand la ^cige accoucha, était remontée au ciel depuis vingt ans déjà1. Aux soldats, Jean Molinet posait cette question :

Que gaignés vous a servir guerre dure,

Sinon froydure, vous champions hardis2?

Ne sçay comment teste ne corps vous dure De chault, d’ardure, de pouldrette et d’ordure,

De morfondure et de maulx plus de dix...

Il évoquait la cruelle destinée des héros guerriers d autrefois :

Cent mille et plus sont passés par l’espée.

Jean Molinet 1 affirmait : la guerre ne doit pas exister entre les chrétiens, surtout quand le grand Turc approche3 :

Nul ne doibt darder picque ou broche Vers son frere pour l’entamer...

Oui, il était temps de se venger du Turc; et Dieu avait déjà tait apparaître au ciel sa comète,

En signe de verge mortelle.

Les temps étaient proches : les malheurs nous menaçaient. C était 1 instant de congédier Mars:

Pour ce que Guerre m’a navré Et que Mars me traveille et blesse,

Sans avoir nulz biens recouvré,

1. 11 y a là un élément chronologique assez intéressant puisqu’il fait commencer la période des troubles à la rivalité de Charles VII et de Philippe le Bon, vers i 46o.

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