Chronique, t. II, p
Cette Pucelle, miraculeusement lirée des mâchoires de la baleine, Molinet l’aimera tendrement; et Marie aussi estimait fort son poète : ce qu’il n’ignorait pas. Lorsqu'elle passa à Valenciennes, le 22 novembre 1 4 S 1 , elle fut logée à la Sallele-Comte, honorablement reçue; et furent faites « aulcunes histoires par personnages es quarrefours des rues, sur les sept vers : Ave maris Stella, qui grandement lui plurent1 2 ». Or, Marie alla jusqu'à Bruges pour faire son carême. Mais un accident malheureux lui arriva ; elle tomba de sa haquenée, dut garder le lit. Elle mourut à Bruges, le 27 mars 1482.
Alors Molinet pleurait cette princesse, disparue en la lleur de sa jeunesse; il disait la tristesse de son époux, leur mutuel amour. Noble vigne qui avait engendré de nobles cepeaux ! Et son corps fut somptueusement enseveli à Notre- Dame de Bruges'. Qui, regardant l'admirable image représentant sur son livre d’Heures la pieuse princesse dévote à Marie, assise à sa fenêtre, lisant ses prières, son petit chien sur ses genoux, devant les fleurs qui parfument l’atmosphère mystique, sur le grand fond d’église aux ogives aiguës, n’a été séduit par le doux visage de la princesse et ne s’inclinerait, comme le faisait Molinet, devant ce front mi-couvert de la guimpe que couronne un triomphant chaperon en forme de pain de sucre 3 ?
Il faut reconnaître toutefois que, dans la Complainte pour Je trespas madame Marie de Bourgogne 4, une douleur sincère est exprimée de façon bien singulière. Car Molinet rappelait surtout ses misères passées, nommant, on s’en souvient, les enseignes de toutes les auberges, princières et royales, où il
1. Chronique, t. II, p. 3oi. Cf. S. Le Boucq, ms. de Valenciennes 672, fol. 25g.
2. Chronique, t. II, p. 3o3. — Un magnifique tombeau lui fut élevé dont le moulage est au musée de Versailles.
3. Paul Durrieu, La Miniature flamande au temps de la cour de Bourgogne, 1921, pl. lvi (ms. 1857 de là Bibliothèque de Vienne).
4. Faictz et dictz fol. 46vo. — Il y a un Planctus ducisse Marie dans le manuscrit de Valenciennes, n° 466, fol. 3 ; ms. de Tournai io5,fol. 191. Il s’agit d’un dialogue en Litin entre la vois de la duchesse et l’archiduc : Cur iantas lachrymas , proceres, effundere nostis... ( Faictz et dictz, toi. 52).
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
avait frappé, avant d’être logea Y Aigle Rommain où l’hôte d’Autriche l’avait généreusement accueilli. Hélas ! pour peu de temps, puisque la bonne et gracieuse hôtesse venait de trépasser. Coup douloureux pour la maison d’Autriche qui, ce jour-là, on peut le dire, perdit sa tête :
Estoit honneur, grâce, benevolence,
Miséricorde, amytié, sens, prudence,
Fidelité, magnificence, humblesse,
Dévotion, courtoisie, noblesse!...
Alors Molinet maudissait la mort, mais sur un mode si cocasse, qu’il nous fait rire aujourd’hui :
Dur[e] Atropos, trop terrible satrappe,
En ton atrappe as la vigne attrappée,
Qui de vertu[s] portoit raisin et grappe :
O fiere agrappe, a qui chascun s’agrappe '...
Avec une richesse verbale étonnante, Molinet disait encore les malheurs qui avaient fondu, avec la guerre, sur le pauvre peuple, à la suite de la mort de la duchesse :
Povres gens sont puis sa mort exiliez,
Royez, taillez, assommez, affoibliz,
Crocquez, chocquez, despouillez, desbillez,
Adommagez, affamez, accueilliz,
Enfenoullez, essourdez2, assailliz,
Honteux, honniz, passionnez, pugniz,
Matz, desconfiz, et meurdris bien souvent:
Les maulx vestus assiet on doz au vent...
Ce clerc verbeux et spirituel, un admirable portrait3 nous le montre, tendu, arqué, avec une face sarcastique éclairée par des yeux largement ouverts, gris bleu, magnifiques et