S. Le Boucq, ms. de Valenciennes
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
des orfèvres, des gens capables d'improviser un couplet, de représenter an coin des rues des jeux d’exemple1. Beaucoup de cortèges princiers, précédés de hérauts portant des cottes d’armes, y avaient défilé, au son des cloches qui la remplissaient alors de puissantes harmonies, au milieu des acclamations joyeuses2, de la Salle au grand Marché, en passant devant le marché au poisson, la croix, pour déboucher sur la grand’place de Valenciennes, où se voyait un magnifique beffroi abritant la «banque cloche» et la « coriande 3 » ; la grand’place que bordaient, solennellement, la chapelle Saint- Pierre, l’hôtel de ville, comme héraldique, la halle au blé avec son beau clocher et son horloge4.
Alors Molinet contemplait la figure de bois fichée à la pointe du clocher5 et servant de girouette à la maison échevinale, l’ange doré qui soufilait dans une corne si ingénieusement faite que le vent y rendait comme un son de trompette. A l’étage inférieur de ce clocheton, il y avait, suivant la coutume, deux hommes mécaniques qui frappaient sur les cloches pour marquer les heures. L’un était messire Jehan du Gaughet, c’est-à-dire de noyer, ce jacquemard étant alors taillé dans ce bois6. Molinet le faisait dialoguer, ainsi que son frère, avec l’ange7 :
Nous maistre Jehan du Gaughier Et ung frere de mon couvent,
Nous voulons icy alléguer,
Non que pour nous allons souvent
i. J’ai tiré ces détails du compte municipal de 1 484- — 2. Lemaire, Œuvres, t. IV,
p. 48i. — Passage de l’arcliiduc, le 26 janvier 1 4 8 4 (Arch. du Nord B. ai3o).
3. On sait que le beffroi, qui datait de 1287, s’est écroulé en 1 8 4 3 .
4. Un précieux dessin de cet ensemble a été conservé à la B i b 1 . de Valenciennes, dans l’histoire manuscrite de Simon Leboucq, ms. 673, p. 48a. — Sur les monuments de Valenciennes, et surtout sur l’esprit particulariste qui survécut jusqu’au dix-huitième siècle, voir H. d’OuIreman, Histoire de la ville et comté de Valenciennes, Douai, i63g,, in-fol.
5. H. d’Outreman, Histoire de la ville et comté de Valentiennes, i63g, p. 24i. — Cette tour fut démolie en 1781 lors de la construction du théâtre.
6. G. A. J. Hécart, Dictionnaire rouchi français , 3e éd., iS34, P- 227.
7. (( Devise de Me Jean du Gaughet », publiée par G. Hécart, dans les Mém. de la Société d'agriculture de Valenciennes, t. III, 1 8 4 1 , p. 101-110.
Sur l’estaple ou le vin se vendt,
Mais avons regard au Belfroit;
Et si avons le cul au vent,
La pouldre en l’œil et le bec froit !
Or, les deux compagnons étudiaient aux étoiles, donnaient l'heure aux amoureux, aux sonneurs de cloches, aux fillettes bien parées :
Et avons les faces grauwées Des arondelles et des corbaux...
Nous avons froid a nos talions,
Roupie au nez, le ventre wuid.
Quant sur le timbre martelons,
D’heure en heure, que jour que nuict...
Eux qui mouraient de froid, ils accusaient l’ange de n’être qu’un trompeur; car il venait d’être fort hien vêtu et doré. Habillez-nous, de grâce, bonnes gens :
Pour ce que point ne descendons Ne pour boire ne pour pisser,
Humblement nous recommandons Aux horlogeurs du bas mestier Que, quant il leur sera mestier De servir amour a la brune,
S’il convient votre heure avancher Nous en sonnerons deux pour une !
Suivait la « répliqué angelique » à ces « martelleurs » :
On ne fit oncques rien pour moy Que cela, et ma robe neuve...
Et quand, à leur tour, ils furent dorés sur l’ordre des échevins, Molinet inventa le plus drôle des remerciements1.
Car il dut regarder hien souvent l’heure à la grande horloge de la ville, renouvelée l’an 1377, sur l’hôtel public : elle sonnait non seulement les heures, mais indiquait encore le cours de la lune et des autres planètes, des saisons de
1. Pièce recueillie par H. d’Outreman, Histoire de la ville et comté de Valentiennes, 163g, p. 262 : <( Dieu mercy et nos bienvueillans. — Nous avons harnois et
surcos... »
l’année1. Orgueil de la cité, cette pièce rare avait été convoitée, dit-on, par le roi Louis XI... Or, Molinet la contemplait avec amour (son imagination est remplie du symbolisme des planètes et de leur cours), comme il regardait le grand Marché solennel oii l'on vendait le vin et le blé, où l’on représenta aussi les inventions de son esprit. Là on admirait les ébats des joueurs d’épée2 et de beaucoup île désœuvrés excentriques. Là, on rencontrait Hottin Bonnelle, patron des sots, danseur et faiseur de tours, un virtuose de grimaces que tous connaissaient, car il était de toutes les fêtes :
Quand on faisoit jouste ou behours...
Hotin dansoit, Itotin chantoit,
Ilotin saut toit, Itotin luctoit,
Itotin musoit, Ilotin cornoit,
Et des sos le tresque menoit...
Le bon Hotin, que Molinet pleura, était, par ailleurs, un fort buveur et le plus cynique et équivoque des amis3, mais un fou rare et accompli...
Que dire de ces autres compagnons pour qui Molinet rima une bien vive chanson4? I! dépeint deux de ces parfaits religieux (une image nous les montre, hilares et à demi nus) qui portent la besace sur l’épaule, mendient le cul découvert. Ils font partie de « l’ordre de belistre » et ce sont les horribles mendiants de ce temps, les truands, les coquins rongés de plaies, brûlés par la chaude pisse, couverts de poux et de puces, qui ne connaissent le repos qu’à l’hôpital :
Nous sommes, je vous en convent,
Deux povres freres du couvent
1. Décrite, entre autres, par Louis Guicciardin, Description de tous les Pais Bas... Anvers, 1Ü82, in-fol. ; Simon Leboucq, ms. 998 de la Bibliothèque de Valenciennes, fol. 1 67r0.
2. Compte municipal de Valenciennes, 1 4 S 4 (série C. n° 52).
3. Ms. de Tournai io5, fol. 1 4 4 ro : L'Epitaphe Hotin Bonnelle... (S’on encassoit cul en relicque..., etc.)
4. Ms. de Tournai io5, fol. 3o8ro : Chanson sur l'ordre de belislr:e... Or escoutés, petis et grans.. .
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR
De l’ordre de belistre Qui n’avons braye en cul souvent;
Mais nous avons le bec au vent,
Quant il tonne et esclitre...
Les drois parfaictz religieux De belistre sont roupieux Maleureux, quetivailles,
Foireux, roigneux, ripeux, morveux,
Frileux, poulleux et mousquilleux,
Tignés, armés d’escailles,
Borgnes, esbourbellés, hideux,
Morfondus, esclopeux, boiteux,
Crochus, bochus, pendailles,
Pouvres, cupellés, locqueteux,
Truans, crocquins, paillars, honteux,
Et gens de wite faille !
Et Molinet les fait parler, tandis qu’ils tendent la main :
Donnés nous vos escus anciens Pour fourrer nos aulmuces Nous prierons Dieu qui voit les siens...
Qu’autant vous doint en mars de fiens Qu’ung vieu quien a de puces!
Voilà les curieuses gens que Molinet pouvait bien rencontrer sur la grand’place, l’étaple du vin.
Molinet dut faire bien souvent le chemin de la Salle au grand Marché, où se déroulaient les joutes, les tournois, les cérémonies, car il était le poète officiel de la localité, une de ses gloires on peut le dire1. C’est ainsi qu’à l’occasion du douzième chapitre de la Toison d'or, tenu à Valenciennes en i473, il reçut 10 écus pour avoir écrit « une belle comédie2 ». Quand la paix fut signée à Senlis, au mois de mai i4g3, Mar-
1. Avec Simon Marmion, le peintre dont il rédigea l’épitaphe en i48g (H. Renault, Les Marmion, 1907, p. 66). Pierre Lefrancq était également un rimeur officiel (compte municipal de i484).
2. G. Doutrepont, La Littérature française à la cour des ducs de Bourgogne, p. 365 (d’après Jean Cocquiau, Mémoires de la ville de Valenciennes, t. II, p. 206-207, Archives de l’Etat de Mons).
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
"uerite d’Autriche, iille du roi des Romains et sœur de l’archiduc, entrait à Valenciennes. Beaucoup de Valenciennois se rendirent à sa rencontre avec des robes blanches et vertes. Marguerite, suivant la coutume, descendait à la Salle-le- Comte. Et les métiers de la ville avaient édifié des arcs de triomphe tendus de tapis, représenté des tableaux vivants (le sacre du roi des Romains, l’histoire de sainte Marguerite, l’histoire de Pegasus volant dans l'air, l’histoire de Daniel et de Ahacuc, les Vierges folles et les Vierges sages). Alors le Marché, c’est-à-dire la grand'place, était lui-même paré de verdure comme une rue. Les chariots venaient jouer devant la Salie un «jeu fondé sur la désertion du pays, lequel revenoit a convalescence, le tout en bergerie ». France montrait 'sa couronne faite de Karolus ; Flandre, le long chapeau de ses sept marguerites F
Il n'est pas difficile de reconnaître ici les précieuses inventions de Jean Molinet. Ft nous conservons le compliment qu’il adressa à Marguerite d’Autriche :
Fleur de noblesse, odorant Marguerite,
Geme sacré de royal origine2...
Car tout y passait comme comparaisons: la fleur et ses vertus.
Le poète le déclarait :
Pour maintenir la paix fustes antée Au très souef fleury jardin de France...
C’est vrai que, depuis la paix rompue, on n’avait vécu que des jours d’épouvante; on n'avait vu que des redditions de
x. Chronique, t. IV, p. 358, 388, 38g. Voir le compte de 1 4 84 (Arch. comm. de \ alenciennes, fol. 1 1 1) et celui de 1 4 9 3 (Arch. du Nord B, 21 47)- S. Le Boucq, ms. de Valenciennes 672, fol. 263.
2. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 76™ ; manuscrit James de Rothschild, fol. iii70; ms. de Tournai io5. — Un admirable portrait de van Orley donne l’idée de la fraîcheur de cette princesse (Les chefs-d'œuvre de l'art ancien à l'exposition de Bruges,
châteaux, des villes qui tremblaient, des pays gâtés, des cités sans provisions. Et Jean Molinet disait la renommée de Marguerite en France, à Rome, en Savoie. Il s’inclinait devant la mignonne fleur :
Prenés en gré mon faict :
Molinet vous salue.
Princes, archiduc passaient à Valenciennes en i5oih Et l’année suivante, trois hôtes illustres, trois jeunes iils, princes du sang, gages du roi Louis XII1 2, s’établirent somptueusement dans la cité et habitèrent la Salle-le-Comte qui, à cette occasion, fut aménagée3.
Il semble toutefois que Jean Molinet ne devait pas avoir bien chaud à la Salle-le-Comte. Tant de fois il nous a parlé de ce rigoureux hiver du Nord, de la grêle, de la neige, du verglas, des rameaux des arbres luisant au soleil comme le cristal, cliquetant au vent comme un harnois d’armes, des grands froids qui abattaient à terre les oiseaux, et jusqu’aux oies sauvages et aux canards. Alors les coqs des églises ne tournaient plus et, sur les routes et dans les bois, les hommes étaient parfois métamorphosés en statues par le gel4.
Et peut-être souffrait-il d’un mal que les « gaudisseurs » de France, à leur retour de l’expédition de Naples, avaient
1. Chronique, t. V, p. 169. — Le 12 octobre la ville délibéra de donner de 4oo à 5oo 1. aux princes et princesses, ainsi que leur vin « pour faire son voiage d’Espaigne »; ils devaient faire leur entrée à Valenciennes, le 20 octobre (S. Le Boucq, ms. de Valenciennes 672, fol. 266).
2. Chronique, t. V, p. 2o3-2o4 ; ms. de Valenciennes 672, fol. 267. — Voir la Ballade adrescante a messeigneurs de Foys, Montpensier et Vendosme lors estant hostagiers a Valenciennes (manuscrit James de Rothschild, fol. i3V0; ms. de Tournai io5 fol. 2 4 2V0) et les Faictz et dictz, fol. 137 : Ballade faicte pour monseigneur de Foix, Montpensier et Vendosme. Voir aussi, dans le ms. fr. 19165, fol. 32ro, la pièce : A monseigneur le comte de Vandomme « Seigneur fort gent il sang de Bourbon », une suite de jeux de mots par lesquels le pauvre Jean Molinet, à son habitude, mendie. Elle porte la rubrique : Recommandation dudit Molinet a Monseigutur Charles de Vendosme estant en V allenciennes hostager avec aultres (Ms. de Tournai io5, fol. a4o).