Lemaire, Œuvres, t. IV, p. iv
4. Ce nom est très commun. Une famille de robe parisienne l’a porté (Bibl. Nat., P Orig., 0037).
5. Bibl. Nat., ms. fr. 2375, fol. i58vo : Supplication pour Jo. Voisin.
Que la guerre a fait par desroy,
Il n’eust esté prince ne roy Pour quy j’eusse commis tel œuvre,
C’est tard qui apres froit se cœuvre!
Depuis que d’Arras me party,
J’ay maintenu la povreté.
Lors fus de peus de biens parti :
Encore suis en ce parti,
Je vis sans avoir [a]questé;
Argent n’est point de mon costé.
Il me souffit vivre en plaisance:
Assés a, qui a souffisance.
Ne desplaise a vo reverence Se je déclaré ma folie...
Car Molinet disait qu'il était de ceux qui entendent s’humilier. D’ailleurs ne sommes-nous pas tous dans les mains de Dieu? Mais l’homme propose ; et, en la circonstance, maître Jean Voisin était de ceux qui, par la grâce où Dieu l’avait mis, pouvaient abaisser ou élever notre homme :
Aiés pitié de voz amis,
Faites ung pardon d’abundance :
Mal soeuffre qui requiert vengence.
Et Jean Molinet d’ainsi conclure:
Je suis vostre subget, Voisin,
Prest a faire joyeux esbas.
Je ne quiers noise ne hutin,
Mais j’ayme paix, soir et matin ;
D’aultre chose ne fais pourcas.
Plaise vous supporter mon cas.
Et pour vous je prieray Dieu :
Bone priere a tousjours lieu !
C’est un coin de la maison du pauvre chanoine de la Sallele-Comte à Valenciennes qu'il nous faut connaître; surprenons-le à table, pour ainsi dire, conversant avec ses amis. Mais chair et poisson y dialoguaient aussi1. La chair,
1. Le débat de la chair et poisson ( Faictz et dictz, fol. 87 ; manuscrit James de Rothschild, fol. 120; ms. de Tournai io5, fol. 1 3 6 r0 ; Bibl. Nat., ms. fr. 19160, fol. 5T0).
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
tendre et délicieuse, parlait au poisson, pauvre et nu. Et Molinet, d’une érudition véritable, mêlait à leurs propos des considérations de toutes sortes : il rappelait Jésus, né de la chair, le miracle de Tobie, les grands poissons qui mangent les petits; il citait des proverbes, faisait allusion à des événements contemporains. Et tout cela est si intime qu’on a le sentiment d’avoir commis une indiscrétion, d’avoir entr’ouvert la porte de la salle à manger du chanoine de la Salle-le- Comte...
Dans le même esprit, sans plus, nous devons lire les Débats d’ Avril et de Mai 1 ; de l'aigle, du hareng et du lion2; le dialogue du loup et du mouton3; bétonnant dialogue du gendarme et de l’amoureux4 où se cache la plus riche collection de basses équivoques. Car les interlocuteurs commencent la conversation sur un vers de chanson d’amour courtois : mais c est pour verser de suite dans la série des images et des équivoques obscènes. Ainsi l’amoureux dit :
Mon cueur chante joyeusement,
Quant il me souvient de la notte...
C’est ung plaisant esbatement De ce bas cliquant instrument,
Qui sy bien tambure et gringotte.
Il n’est nonne, tant soyt fort bigotte,
Qui n’ayt joye quand la dance a.
Et l’homme armé répond :
L’autre d’autan par la passa,
Mais oncques je n’y entendy :
Car en dansant tant me lassa Que ma muse a bruyant cassa
1. Faictz et dictz, fol. go'0, manuscrit James de Rothschild, fol. 137; ms. de Tour* nai io5, fol. ig4 .
2. Faictz et dictz , fol. gi'°; ms. deTournai io5, fol. igg. L’aigle désigne l’empereur; le hareng, le roi de France et le lion est le duc de Bourgogne.
3. Faictz et dictz, fol. g3 ; manuscrit James de Rothschild, fol. i2yvo; ms.de Tournai io5, fol. 2g3ro. — Les pastoureaux symbolisent les prélats chargés de veiller sur les âmes. Le loup est le loup d’enfer. . .
4. Faictz et dictz, fol. g5V0; manuscrit James de Rothschild, fol. 1 3 2 vo ; ms. de lournai iod, loi. 8o%0 : Le débat du viel gendarme et du vieil amoureux.
Et mes naquaires pourfendy.
Oncques puis corde ne tendy
Sur tambourin ne sur rebelle...
Comme cela, des pages se suivent... Et il y a aussi le Sermon de Billouart ou de M. saint Billouart1...
Car chez Molinet nous trouvons bien de l'ordure, des gros mots, et surtout cette saleté breneuse que nous ne supportons plus, mais qui réjouissait absolument ses admirateurs, qu’on lui imposait même2.
Ce sont, si l’on peut dire, des plaisanteries de table d’une senteur spéciale, et même de table pédante ou religieuse. Voulez-vous par exemple savoir ce que peut être la réponse à Yargumentum operis 3 :
Bis natus, non baptisatus,
Qui fuit in Ugno positus Pro nabis peccatoribas.
On répond : un œuf. Pas du tout :
C’est d’un pourcheau l’estront musi.
La démonstration est complète. Mangé par les pourceaux, du pourceau on fait des tripes, des tripes le boudin rôti que l’on sert dans un baquet de bois :
Estudiés bien sur cela De la truye qui pourchela.
Pour aultant que le faict me touche Le remetz tout en vostre bouche !
i. Vers i46o dit M. Picot. La jeunesse serait une excuse à cette facétie ordurière (Picot, Le Monologue dramatique, dans la Romania, 18S6, p. 564-367, d’après le manuscrit James de Rothschild, fol. i ; la pièce a été imprimée à Rouen, chez Nicolas Lescuyer, vers i5g5).
a. Manuscrit James de Rothschild, fol. 28y0 :
Or ça, monseigneur le bailly,
Pour escripre m’avés assally D’un subtil et ort quolibet...
Suivant le ms. de Tournai io5, fol. 53, il s’agit d’une réponse à « Mgr le Bailly », c’est-à-dire au bailli de Valenciennes.