‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 161 sur 183 · JEAN MOLINET EN PRIERE · texte numérisé non relu

JEAN MOLINET EN PRIERE

Il est un autre aspect de Jean Molinet qu'il nous faut maintenant connaître : c’est le chanoine en prière. Dans une pièce, consacrée à 1’ « arche de Noé », il avait dit :

Prestre devost, quant bien je te contemple,

Tu es de Dieu le vaisseau et le temple É..

i. Faictz et dictz, fol. 18. Dans le ms. James de Rothschild, fol. 23, cette pièce a pour rubrique : Didier a ung prebsire disant sa première messe; de même dans le ms. de Tournai ioü, fol. 2oSro. Mais le nom du sire est demeuré eu blanc.

JEAN MOT. INET R IIETORIQUEUR

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Si nous contemplons Jean Molinet faisant oraison, il nous apparaît comme un de ces habiles ouvriers qui savent faire par cœur les images des saints et des saintes, en ce temps-là, dans les Flandres :

Trop plus hardy que Percheval1,

Vecy le glorieux sainct Jorge Fort bien monté sur ung cheval,

Tout nouveau venu de la forge!

S’il est armé jusque a la gorge,

Je croy que point ne s’en repent :

Dieu luy a faict ouvrir son porge Pour ce qu’il tua le serpent

Servez sainct Jorge glorieux,

Amez Dieu sy comme il a faict,

Soyez fors et victorieux

Sur le serpent qui gens deffaict :

C’est l’ennemy, plain de mesfaict,

Quy le monde gaste et desvoye.

Se prions Dieu, sur tous parfais,

Que grâce et pardon nous envoyé!

Des secousses, comme Valenciennes en connut alors, les alarmes de la guerre, la famine, la maladie, déterminèrent de singuliers mouvements de piété, dans une ville naturellement pieuse, pleine d’églises, de béguinages, de couvents et d’hospices. Car, de temps à autre, on y dressait de gigantesques chandelles devant l'image de la Vierge ; des processions se déroulaient où l’on portait, sur des brancards, les fiertés des saintes reliques, gloire des pays du Nord2.

C’est un fait que Jean Molinet, au temps où la peste et la guerre désolaient le monde, pria Madame sainte Anne:

Cedre eslevé, portant la fleur virgine 3,

r. Bibl. Nat., ms. fr. 19165, fol, 23 ro : Présent pour ung sainct Jorge.

2. Cf. abbé Cappliez, Les Madones de Valenciennes, p. i3o-i59. A la procession de la ville, c’est-à-dire celle du Saint-Cordon, les chanoines de la Salle touchaient « ij getiers de claret, ij rains et ij blans » (Compte communal de 1 4 8 4) .

3. Faictz et diclz, fol. 8-10; ms. James de Rothschild, fol. 20; ms. de Tournai io5, fol. 1 8oT0.

HISTOIRE POÉTIQUE DU X^ e SIECLE

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saint Gabriel1, saint Adrien2 et saint Hippolvte 3. Maisquand il priait le roi de gloire et d'amour, c’était pour décrire son blason mystique4:

L’escu d'argent au chief d’or luysant cler A cincq plaves...

Et il écrivait une paraphrase du pater, qui paraît avoir eu une certaine célébrité5, où tous les mots de l’oraison latine trouvent un court développement. Or le pauvre homme que fut toujours Jean Mol inet commentera fortement les mots : panera nostrum quotidianum. Il évoque, à ce propos, l’œuvre du Créateur, qui fait croître les épis : mais c’est pour nous dire :

Tout vient de terre et prend cresture Soit en secheresse ou moyture,

Et, en la fin, s’est la droicture,

Tout retourne en terre et pourrit.,.

11 n’est pas sans intérêt, quand Molinet parle de nos fautes, débita nostra, de l’entendre dire :

Par faulx regard, langue friande,

Bouche trop gloute et trop truande,

Tant en parler comme en viande,

Nostre povre ame, vile et orde,

Le cours de raison se desborde...

Car sans doute Molinet fait retour sur lui-même. Voici enfin sa glose in tentationem :

In tentationem labeure Mon esperit a chascune heure,

En danger de cbeoiren telz las.

L’Ennemy quiert que je demeure

1. Faictz et dictz, fol. S, io, i avo. — Oraison a saint Gabriel donnant en acrostiche le nom de Jehan de Wargni (Ms. de Tournai io5, fol. 2i3r0).

2. Ms. de Tournai io5,fol. 2ioro. — 3. Oraison de Sainct 1 polite ( Faictz et diclz> fol. I 2V0).

4- C’est cette oraison par maniéré de ballade qui ouvre pieusement les Faitcz et dictz,

fol. iro.

5. Bibliothèque de Sainte-Geneviève, ms. 2734, fol. 3. (Livre de prières de la famille Duprat, début du seizième siècle; ibid., ms. 2712, fol. io3.)

En cest estât, tant que je meure,

Pour m’avoir, en son vil demeure,

En ses ordz et très parfondtz latz Ou, en lieu de chans, sont, helas !

Cris et clameurs pour tous soullas.

Helas! quel banquet et quel 0!

Souverain Dieu, ne permet pas Que nous ayons de tel repas Après nostre doubteux trespas ,

Sed libéra nos a-malo Amen.

Et Jean Molinet prie encore quand il compose (comme tous les hommes de ce temps, sans même qu’ils y prissent garde), quand il écrit la » Passion de Monsieur saint Quentin » (24h5 vers)2, où il se montre l’imitateur de Greban3 dont il exagère encore la préciosité. Ces mystères ne passaient guère pour des œuvres originales. Leurs rajeunissements étaient fréquents ; et si l’œuvre de Molinet a pu être représentée à Saint-Quentin, en i5oi, le i4 novembre, lors de l’entrée de Philippe, archiduc d’Autriche, il n’en est pas moins vrai qu’il y avait déjà un « jeu de saint Quentin » que l’on voit représenté, en 1 4 L> i , à Abbeville.

11 est plus intéressant de rappeler, à ce propos, que Jean Molinetétait chanoine de la Salle-le-Comte où l’on conservait un chef de saint Quentin très vénéré; qu’il y avait là un pèlerinage fréquenté par ceux qui souffraient de l’enflure des jambes ; qu’une procession du chef de saint Quentin aura lieu, par la suite, dans Valenciennes4. Comme les anciens

1. Texte du manuscrit delà Bibliothèque Sainte-Geneviève n° 2734, fol. 3-iov0. Une « devote explication », sur le Pater se rencontre aussi dans le ms. n° 333 d’Amiens.

2. Le Mistere de saint Quentin suivi des invencions du corps de saint Quentin par Eusebe et Eloi, éd. critique par II. Châtelain. Saint-Quentin, 1909, in-4. M. E. Langlois a démontré que Molinet était l’auteur du mystère qui est anonyme ( Romania , t. XXII, p. 522). La belle ballade « adreschunt a saint Maurice » lui plaisait particulièrement, car elle figure, comme exemple, dans son Art de rhétorique (E. Langlois» Recueil d'arts de seconde rhétorique, p. 232-24i ; l’œuvre est donc antérieure à i493). Cf. ms. James de Rothschild, fol. iiv0; ms. de Tournai io5, fol. 245v0.

3. C’est ce qui prouve absolument le rôle de la mère de saint Quentin qui est la réplique du rôle de Notre Dame. — 4. Simon Leboucq, Histoire ecclésiastique de la ville et comté de Valentienne, éd. Dinaux, p. 48-49. C’est là un argumenta ajouter à ceux présentés parM. E. Langlois et résumés par H. Châtelain.

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trouvères avaient rencontré parfois non loin des châsses vénérées le sujet de leurs compositions épiques, près du chef de saint Quentin, sans doute à l'occasion du pèlerinage, Jean Molinet conçut son mystère. Et nous devons reconnaître qu'il a dressé une grande image sainte en rimant la Passion de Monsieur saint Quentin, évoqué la splendeur de Rome, celle de la cour de Dioclétien, les origines chrétiennes des nobles cités de Noyon, d'Amiens, de Saint-Quentin; drame farci également de calembredaines, de pitreries de fous, de miracles, de scènes infernales, de supplices, où les bourreaux font revivre la soldatesque de ce temps, dans son langage et dans son costume, au milieu des sonneries de trompettes et de clairons. Molinet pouvait en être fier.

Il s'intéressait d’une façon particulière aux représentations théâtrales qui étaient des cérémonies rares et d'un rare éclat. C’est un fait qu'il se rendit à Mons, en iüoi, lors de la solennelle représentation du Mystère de la Passion ; qu’il admira sans doute la mise en scène dont nous avons conservé le compte, qu'il put souper avec le roi Hérode, et d’autres, à 1 auberge du Cerf1. Il y a même lieu de croire que Jean Molinet dut à la suite de cette représentation, remanier la « Passion dite de Valenciennes », car il en est certainement l’auteur2 3. Et le 6 avril i5io, les confrères de Saint-Quentin furent autorisés à jouer pendant huit jours, sur le marché de Mons, la Passion de saint Quentin Enfin, dans Les regres des peres et meres pour la mort de leur pi z incongneu en leur

1. G. Cohen, Mélanges Lanson, 1922, p. 63-76; Revue des Deux Mondes, 10 mai 1928, p. 420.

2. M. Noël Dupire en a fait à mon sens une démonstration probante à laquelle on pourrait joindre encore d’autres arguments qui font preuve, des vers communs, des plaisanteries qui n’appartiennent qu’à Molinet. (Le Mystère de la Passion de Valenciennes dans la Romania, 1923, p. 070-584). Le ms. 56o de Valenciennes date de la première partie du seizième siècle. Il est intéressant de noter que la 20e et dernière journée est consacrée au triomphe de Marie et à son assomplion qui forme une apothéose d’un caractère bien local. Ce livre a appartenu à Bauduin de Vermelles, marchand demeurant à Douai, un amateur de bon vin.

3. G. Cohen, Notes sur le Mystère de saint Quentin dans la Romania, 1910, p. 92-93. Molinet venait de mourir.

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hostel, Molinet résumera, sur le ton et le rythme d’une complainte populaire, la légende de saint Alexis1 *.

Et nous trouvons encore dans les compositions de Jean Molinet les traces d’un culte nouveau, celui des âmes du Purgatoire. Car le chanoine de Valenciennes, dans son Advocat des âmes du purgatoire', nous a laissé comme le texte d'une de ces inscriptions pour tableaux funèbres3, résumant les enseignements de la Danse Macabre, par où le clergé du temps atteignait l’imagination et aussi la bourse des croyants épouvantés :

Arrestez vous, qui devant nous passez,

Et compassez la pitoyable hystoire Des corps humains du siecle trespassez.

Noz indignes esperitz, hutinez,

Sont condampnez au feu de purgatoire...

Il n’est mesfaiz demourans impugnis4.

Vous, gaudisseurs, avez habitz divers,

Blancz, bruns, bleuz, verds, chaînes et grans trésors ;

Et nous, avons tous les os decouvers,

Ventres ouvers, piedz et mains a revers,

Rongez de vers fort puans et très ors.

Se n’avons fors laidure et desconfors.

Nous fusmes fors et beaulx, comme vous estes :

Les blancs chapeaulx couvrent bien5 noires testes !

Vous reposez en lict de parement :

Nous, en tourment, bruslez et rotilliez... 6

Dames de court, mirez vous bien ! Mirez Et admirez nostre terrible face.

Sont voz cheveulx bien pignez, bien parez?

En fin aurez membres deffigurez,

Fort mal curez, quelque honneur qu’on vous face.

La mort embrasse, et gorriere et gorrace,

i. Ms. de Tournai io5, fol. 25gvo.

а. Faiclz et diclz, fol. 1 7 r0 ; pièce incomplète dans le manuscrit James de Rothschild, fol. 6.

3. Le ms. de Tournai io5, fol. 65v0 donne cette intéressante rubrique : Complainte des trespassés pour mectre en ung cimetiere.

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