Bibl. Nat., n. acq. fr. 4o6i
recueil que forma le poète Jean Lemaire, parent de Molinet, et que transcrivit, en i4q8, maître Régnault1.
Livre charmant, de format petit et carré, comme un livre de poche, enclos dans sa reliure primitive de cuir ciselé aux fleurs de lis, avec ses coins et ses fermoirs de cuivre. Un livre de poésies qui est aussi un livre de prières, régulièrement écrit comme un missel, où les vers sont terminés par des bâtons bleus ou rouges entourés de banderolles dorées. Livre païen et chrétien tout ensemble. Y ulla sors longa est : ainsi l'affirme l’épigraphe... Et l’on y voit les armes parlantes de Jean Lemaire, ses trois pensées d'azur sur fond doré, avec la devise, si digne de ce bel écrivain : Penser , penser, penser , dire. Ce livre, à la gloire de Marie, débute par les vers latins d’Ovide sur les poètes :
Quid petit ur sacris nisi tantum fama poetis...
des vers de Virgile suivent sur les saisons, sur la rose ;
Ver erat et blando mordentia frigora morsu...
Et Lemaire le disait après eux " :
Nostre eaige est brieï, ainsi comme des fleurs.
Dont les couleurs reluisent peu d’espasse.
Le temps est court, et tout remply de pleurs,
Et de douleurs, qui tout voit et compassé...
Laissons jardins, roses, flourons et lis...
Oui, au clos de notre cœur, plantons les trois pensées : la pensée qui va vers Dieu, celles que nous devons à nous-mêmes et à autrui. Et on lisait encore, dans ce recueil, des vers latins de Battista de Mantoue, extraits de sa Parthénice3, et le
i • Ce petit livret sommaire
De la main maistre Régnault Appartient a Jehan Le Maire,
Né du pays de Haynault.
De riches motz et grant sens Chascun voit qu’il n’est pas vuid :
Escript l’an mil qnatre cens Quatre vingtz et dix huit.
a. Bibl. nat., n. acq. fr. 4o6i, fol. 6T0. — 3. Fol. io.
\‘?.9 HISTOIRE POÉTIQI E 1)1 \\e SIECLE
voluptueux Cantique des cantiques. Puis venaient les « nobles dictiers composez a honneur de la \ ierge Marie par feu messire George Chastellain, orateur du duc Phelippes de Bourgogne en son temps, démoulant en la bonne ville de Yallenciennes1 ». Bouquets de fleurs artificielles, fardées, où tant de lis, de roses, d’essences parfumées, lavande et cyprès, finissent par donner mal au cœur.
Là était transcrit 2 le « serventois fait par maistre Jehan Molinet, orateur de l’archiduc, résident en la dite ville de Yallenciennes ». Mais la pièce solennelle est quelque peu comique dans sa sévérité3 :
Quant Terpendres sa harpe prépara De sept cordons, selon les sept plannettes,
A Jupiter Y pâté compara,
Sol a Mesé, et fit par ses sonnettes Paripaté ressembler Saturnus...
Cette harpe formée par Dieu 4, qui sonne harmonieusement au temple et surpasse par ses accords les accents de Pan, de Pythagoras, etc. , Jean Molinet la comparait à la Yierge Marie:
Prince du Puv, qui chantez d’aventure,
Donnez accort, plain chant et fioriture,
A humble fleur des vierges esparnie :
Et vous arez, en la gloire future,
Harpe rendant souveraine armonie !
Et c'était là un typique serventois, comme Froissart en avait écrit, qui évoque tout à coup pour nous la littérature bourgeoise des villes, les chambres de rhétorique où les couronnes d'or et d’argent sont données aux meilleurs poètes, suivant la coutume de Hainaut et de Picardie.
i. Bibl. nat., n. acq. fr. 4061, iol. 2gr0. — 2. Ibid., fol. 55.
3. Jean Lemaire, Œuvres, t. IV, 323 ; E. Langlois, Recueil d'arts de seconde rhétorique, p. 243-244. — M. E. Langlois pense que la pièce a pu être présentée au
Puy d’Amiens en 1470? Cette pièce est également dans le ms. de Tournai io5, fol. 247™ : Balade appelée chant roial. Un autre Serventois, fol. 24gr0.
4. Dans une autre poésie religieuse, cette harpe symbolise la Trinité (Ms. de Tournai io5, fol. 3g5 : Sensuit ung petit traictié delà harpe comparée a la Trinité..- Fors que Orphens le prudent cithariste, . .1
Quant à la pièce de Lemaire, elle est plus compliquée encore1 ; et ses premiers vers sont formés des premières syllabes du Salve Regina qui se lisent en diagonale, en créneaux. Folles subtilités, laborieux enfantillages des rhétoriqueurs du Nord !
Mais que dire du Didier de V arondelle qu’inventa Jean Mol inet 2 ?
On pense tout d'abord au génie du mécanicien des mots qui va lutter de virtuosité avec le petit oiseau rapide pour le dessiner, comme un trait, dans l’air. C'est bien un peu cela :
Euvre divin, doulce espece angelicque.
Vif exemplaire a substance mortelle,
Rayant objet a l'oibie veul organicque.
Noble oiselet, o très saincte arondelle,
Tant gente es(t) tu, de corps, de becq et d’elle.
Qu’a bien conter la digne corpulence Fallent mes sens, qui rient n’ont d’excellence !
Et tant d’autres orateurs, pleins de philosophie, avaient si bien apprécié sa vertu que lui, simplet, ne saurait la glorifier :
Tu n’as plume qui ne vaille une ville,
Toutte d’azur et d’or une cité,
Car tu n’es(t) rien que préciosité...
Tu vis en l’air dont tu portes le nom...
Tu passes tout, nul aultre ne te passe.
Mais, comme dans un crochet du rapide oiseau, Molinet le déclarait brusquement : cette hirondelle, c’est la Vierge :
... L’emperiere de grâce,
Que des haulx cieulx sur terre est la voilée De qui notre ame est du tout estollée !
Jean Molinet le proclamait alors: il est béni celui-là qui te pare de beaux dits :
L’œil qui te voit, le cœur qui a toy pense.
1. Bibl. nat., ms. fr. n. acq., 4o6i, fol. 58; Œuvres, t. IV, p. 3-j6-33o.
2. Ms. James de Rothschild, fol. i4. — Le chanoine Garet l’a copié le 3 octobre i5a6. Nous respectons son orthographe. — Ms.de Tournai io5, fol. 33vo : Ad laudem irundinis.
histoire poétique m x\e siècle
Sans doule le vieux Jean Molinet pensait à la Vierge qui régnait à Notre-Dame la Grande etapparul à l’ermite sur la cité, celle-là que les savants rimeurs célébraient au Puy, quand les hirondelles passaient au ciel de Valenciennes.