JEAN LEMAIRE ANNONCE RONSARD
Une seule tombe, à Notre-Dame delà Salle-le-Comte, devait recevoir le corps du grand Georges, l’aventurier, et celui de son disciple, Jean Molinet. C'est Jean Lemaire qui, sur une seule épitaphe, les magnifiera, Jean Lemaire, le successeur
1. Chronique annale (Jean Lemaire, Œuvres, t. IV, p. 5a i). — C. Collel, Sur quelques particularités de la vie de Jean Molinet ( Revue agricole, industrielle cl littéraire du Nord, Valenciennes, t. VII, i856, p. 271).
2. Ce document, aux archives communales de Valenciennes, a été publié par Ernest Bouton : Testament de Jean Molinet, Valenciennes, i85g, in-8 (Revue agricole, industrielle et littéraire du Nord, t. XI .
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de Molinet dans sa charge d'indiciaire de la maison de Bourgogne et aussi dans sa prébende de chanoine à la Salle-le- Comte 1 :
Dis moy, qui gist icy sans que point tu m’abuses?
— Cy gis l’amy privé d’Apoilo et des Muses.
Quelz choses avec[ques] luy sont mortes et taeries ?
Dicts sobtilz, savoureux, jeux, ris et facéties...
Est ce doncques celuy tant congnu Molinet?
C’est luy seul qui mouloit doux motz en molin net...
N’eut il nul précepteur, Greban ou maistre Alain?
— Son maistre, qui cy gist. fut Georges Chastelain...
Mais a qui comparer les peut on sans mespris?
L’un pour Virgile, et l’autre est pour Ovide pris.
L’un doncques fut plus grave, et l’autre plus facile?
Plus humain fut Ovide et plus divin Virgile... 2.
Telle était l’épitaphe que fit graver, en lettres d’or, messire Charles Leclerc, homme très élégant, amateur de beau langage, trésorier des guerres de Marguerite et de Maximilien.
Ces « métrés alexandrins » se lisaient à côté de l’inscription latine3, beaucoup plus simple, qui rappelait le lieu de naissance de Molinet, ses études faites à Paris, et aussi le salaire qu’il avait tiré desa gloire : inscription, emphatique el ironique, qu’il a très vraisemblablement rédigée:
Et quamvis magna fuerit mea fama per orbem llaec mihi pro cunctis fructibus aula fuit...
Ce tombeau, avec les trois noms de Georges Chastellain, de Jean Molinet, rie Jean Lemaire de Belges, est vraiment un lieu de recueillement pour l’historien des lettres. Car Jean Lemaire, c’est tout l’avenir; et Chastellain, c’est le noble et héraldique passé. Oui, elle semble bien petite la personnalité de Molinet, entre celle du grand Georges et celle de cet
t. Jean Lemaire, Œuvres, t. IV, p. 523.
2. Ibid., t. IV, p. 3i8-323. J’ai collationné ce texte sur le ms. de Valenciennes 67a, fol. 1 1 7.
3. Simon Leboucq, op. cit., p. 4 7 . — J’ai cité les premiers vers plus haut.
JEAN MOLINET RHETORIQUEUR jSq
homme nouveau, si curieux, Jean Lemaire, qui annonce Konsard L
C’est cependant entre ces deux hommes qu’il nous faut apprécier Jean Molinet : épreuve assez redoutable.
Mais vraiment, Jean Molinet a trop parlé de son « rude engin », de son « gros moulinet », de ses rimes de « gros rimage ». C’est bien plutôt sa facilité qui nous déconcerte et qui nous accable •. Il a trop aimé les termes rares; il a abusé des mots forgés sur les vocables latins ; il a trop admiré les énigmes. Mais encore faut-il lui reconnaître une oreille musicale, un sentiment surprenant, et tout à fait romantique, de la musique des mots. Musique étrange, parfois absurde, qui fait de beaucoup de ses rimes comme une suite d'équivoques, de calembours aussi. C’est un écueil pour les maîtres, celui sur lequel maintes fois toucha le vieil Hugo. Mais enfin quand il ne fignole pas, Molinet a une vraie verve populaire, le goût des proverbes1 2 3, le sentiment des bons refrains qu’il sait frapper en habile forgeron des mots. C’est cela qu’il a été. Non un maître, mais un grand ouvrier, qui charpente, rabote et joue de la varlope avec une virtuosité absurde 4, admirable à sa manière, et tout à fait remarquable dans ses pièces libres. Comme le bon ouvrier aussi, Molinet a travaillé sans relâche, avec amour ; et, toujours, il a été lui-même. Tout chez lui est signé d’un trait original, s’il est souveul cocasse. Enfin, il faut admettre que Molinet s’est parfois amusé, s’il ne nous amuse pas toujours. Rabelais le savait
1. Pour faire comprendre combien le» temps sont proches dans ce monde du Nord, disons qu’en i5o4, frère Erasme de Rotterdam, religieux de saint Augustin , reçoit de Mgr 10 1. pour s’entretenir à l’école de Louvain où il étudiait (Arch. du Nord, B. ai 85).
2. Olivier de la Marche, qui a pu le connaître, lui envie justement son « influence de rhétorique, si prompte et tant experte » (t. I, p. i5).
3. Voir par exemple le DU des conditions (ms. James de Rothschild, fol. i76r0) et le Dit en prose (loi. x 4 5V0). Le débat d'apvril et de may ( ibid ,, fol. 137) n’est guère qu’une suite de proverbes.
4. Par exemple dans les vers rétrogradés dont les effets sont très comiques (Ms. de Tournai iod, fol. 219). Pour les hommes : Hommes sont ennemys non angles... Uesponse pour femmes : Larges a point sont josnes filles.
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bien. Il a été un très habile artisan de l’art pour l’art, un artisan inlassable et conscient de sa valeur, ht il a dressé, triomphalement, la gigantesque et somptueuse image de Monsieur saint Quentin et renouvelé la Passion.
Qu il ait été un bon ouvrier, Jean Molinet ne 1 ignorait pas. Quand il avait à donner un exemple dans son Art de rhétorique, ce petit traité qu’il composa pour un seigneur « tiré soubz 1 estandart de Cupido, le dieu d’Amours », et qui est sans doute un seigneur de Croy *, Molinet citait Molinet. De tous les ouvrages de ce genre, ce traité est le plus complet, le plus clair, le plus original. Quelle richesse, absurde et déconcertante, de tailles nouvelles, de rimes batelées, brisées, enchaînées, à double queue, de rondeaux jumeaux, simples, doubles, de ballades communes, baladant, fatrisée, complainte, chant royal, serventois, riqueraques, baguenaude! Molinet ouvre devant nous comme un magasin ; l’habile artisan lait voir tous les ressorts et les roues de la machine dont il est si naïvement lier. A ceux qui viendront s’informer auprès de lui des règles de l’art, il répond, comme les maîtres : faites comme moi, messieurs ! Molinet livre ses inventions et ses catalogues. Pourquoi les lui avoir volési. 2? Impossible de se montrer plus sincère: « Qui veult praticquier la science choisisse plaisans equivocques, riches termes et leonismes, et laisse les bregiers user de leur rhétorique rurale3. » La rime rurale, c’est la rime qui n’est pas riche; la rime en goret, c’esl la rime plus mauvaise encore, l’assonance. En somme, le comble de l’art est l’équivoque ; écrire en rime à chevalet : ce valet ; ce val est; cheval est! composer un rondeau en vers d’une syllabe !
i. On doit à M. E. Langlois une excellente édition de cet art poétique ( Recueil d arts de seconde rhétorique, p. lyi-lxviii, p. 2i4-a5a).Ce traité a été imprimé, sans le nom de son auteur, par Aut. Vérard, en i4g3 (Bibl. Nat., Réserve Ye io).
a. Antoine Vérard a substitué le nom d’Henry de Croy à celui de Molinet dans l’exemplaire magnifique qui fut présenté à Charles VIII (Bibl. Nat., Vtlins 577).