Arch. Nat., LL. 118, p. 4g
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
qui venait certainement de remporter un grand succès dont le retentissement se faisait alors entendre comme un écho dans la province. Alors la précieuse copie de la Passion fut déposée comme un trésor, dans le coffre de l’échevinage d’Abbeville et scellée des sceaux des quatre échevins jusqu’au jour où l’on voudrait la jouer. Les droits d’auteurd’Arnoul Greban avaient même été prévus; car cette somme de io écus devait venir en déduction de ce que « messieurs » voudront donner « quant on jouera les dits jeux1 ».
Tout cela indique la célébrité, un véritable succès remporté à Paris : interprétation que confirme la rubrique d’un manuscrit de la Passion ; « Et devez savoir quemaistre Arnoul Gresban, notable bachelier en théologie, lequel composa ce présent livre a la requeste d’aucuns de Paris2... » Par la même note nous apprendrons qu’avant le 22 février 1473 (n. st.) la Passion avait déjà été jouée trois fois à Paris.
C’est là un renseignement du plus haut prix. Les Parisiens voulaient avoir leur Passion et des amis avaient dû pour cela s’adresser à l’organiste et au maître des enfants de chœur de Notre-Dame de Paris, un musicien et un poète qui préparait alors ses examens en théologie.
Monter un beau mystère (le plus noble et le plus profitable de tous était la Passion de Jésus-Christ) paraissait alors à une cité un acte de la plus haute magnificence et de la plus insigne piété. Les villes cherchaient à se surpasser les unes les autres dans l’appareil d’une somptueuse mise en scène, par le nombre des personnages produits, dans la longueur même des journées du drame sacré. Les mesures de police (garde des remparts, modification dans 1 horaire des services religieux, interdiction des sonneries de cloches, éclairage des cités),
1. D’après une copie de dom Grenier (t. XIV, fol. 99) publiée pour la première fois par Paulin ParD (G. Paris et Raynaud, op. cit., p. 11). — Document signalé par Louandre, Hist. d'Abbeville, i883,p. 277. — 2. Bibl. Nat., ms. fr. 8 1 6 , exécuté pour le connétable de Saint-Pol et transcrit par un prêtre, Jacques Richer,qui le termina le 22 février 1 4 7 3 (n. st.) (G. Paris et Raynaud, op. cil., p. 2).
ARNOUL G REBAN
prises par les municipalités montrent assez que la population tout entière, parfois celle des environs, se pressait à ces spectacles qui duraient plusieurs jours, et pendant lesquels, à la fin du quinzième siècle, le peuple était récréé de musique. Alors les mystères, dont quelques-uns pouvaient bien être classiques, étaient continuellement remaniés, rajeunis, renouvelés. Car toujours la nouveauté et le luxe plurent aux hommes.
Dans les premières années du quinzième siècle, on vit les célèbres confrères de la Passion donner des représentations à Paris. Un mystère de la Passion fut joué à Amiens en 1 4 1 3 ; un autre à Rennes en i43o; à Draguignan en 1 434 ; à Metz, en 1 43 7, quand le duc René fut délivré de prison, une mémorable représentation eut lieu sur la place du Change et le curé de Saint-Victor, qui représentait le Christ, joua avec une telle conviction qu’il pensa mourir sur l’arbre de la croix et qu’il convint de le remplacer sur-le-champ. La Passion est encore représentée à Draguignan en 1 43g , à Rodez en i44o, à Amiens et à Rouen en 1 44 51 -
On voit que le sujet imposé par les Parisiens à Arnoul Greban n’avait rien de bien nouveau. Et l’organiste et le maître des enfants de chœur de Notre-Dame venait même d’avoir un devancier : il est d’autant plus nécessaire de rappeler son nom que maître Arnoul n’a guère fait que remanier sa Passion2.
Il s'agit d’Eustache Mercadé, official de Corbie, mort en j44o, auteur du Mystère de la Vengeance (une suite de la Passion où l’on voit Vespasien se venger des Juifs qui crucifièrent Jésus), ettrès certainement aussi l’auteur d’une grande Passion en quatre journées, qu’il n’a pas signée, et qu’un même manuscrit nous a conservée3.
1. Petit de Julleville, les Mystères, t. II, p. 1-25. Le Mystère de la Résurrection (Ms. de Chantilly n° 6 1 4) fait allusion à un mystère de la Passion représenté à Angers en i 4 4 6 ( Catalogue , II, p. 363).
2. C’est là un point que n’a pas voulu traiter G. Paris, mais qui est assuré.
3. Le Mystère de la Passion, texte du manuscrit 697 de la Bibliothèque d’Arras publié par Jules-Marie Richard. Arras, i8g3.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Mercadé était un homme d’un génie singulier d’invention, mais assez pauvre de moyens poétiques, un véritable précurseur, un créateur. C’est lui, le premier, qui a conçu les amples déroulements du grand mystère (24 q43 vers), qui a situé le vrai drame de la Passion dans la rédemption des hommes, qui a composé, d'une manière définitive, les quatre journées s’ouvrant et se fermant par le procès du Paradis entre Justice et Miséricorde1. Et sans doute ce drame, fruste et mouvementé, est celui que nous voyons mentionné dans les représentations de la Passion, entre 1 4 1 3 et i45o. Car Eustache Mercadé, théologien et décrétiste, par ailleurs homme courageux et énergique2, savait parler au peuple et l’édifier. Esprit religieux, il ouvrait devant le peuple des illettrés le livre de ses pieuses images
A plusieurs gens ont moult valu Qui n’entendent les escriptures,
Exemples, histoires, peintures Faictes es moustiers et palais,
Ce sont les livres des gens lais.
En especial l'exemplaire
Des personnages leur doit plaire
Qui sont des fais de Jhesuscris,
Selon que mettent les escrips Et les livres de saincte église.
Et pour la première fois aussi, nous voyons un poète développer abondamment les diableries, les bergeries, les scènes de la vie populaire, les plaisanteries des bourreaux, les interminables tortures du Christ. En soi, le drame de Mercadé
x. Le prototype pourrait être représenté par la Passion du Palatinus (commencement du xive siècle) et la Passion Didot dont le ms. est daté de 1 3 4 5 (Bibl. Nat., n. acq. fr. 4a3a).
a. Prévôt de Dampierre, official de Corbie entre 1 4 1 S et 1 4?g , il fut dénoncé comme criminel de lèse-majesté aux Anglais pour avoir communiqué avec l’ennemi ; emprisonné dans le beffroy d'Amiens, on le voit condamné, en 1427, à une amende de 200 1. Le 8 septembre 1 437, une sentence du Châtelet le remet en possession de l’officialité de Corbie : elle fut confirmée par le Parlement, le 1 mai 1 4 3 9 . Le rouleau des morts de Marmoutiers le porte décédé, le 16 janvier i44o (J.-M. Richard, op. cit. , p. yiii). — 3. Sermon du prêcheur à la fin de la première journée de la Vengeance.
ARNOUL GRE BAN
n'est qu'une assez prosaïque paraphrase des évangiles canoniques, des apocryphes surtout, faisant une large part aussi aux légendes populaires1. Mais il n'est pas diflicile d’y trouver de grandes et de fortes choses, comme la scène dramatique de la lamentation des mères dont les enfants viennent d’être massacrés ; la scène, si fraîche, de V « eshattement des bergers » ; celle des adieux de Notre Dame à la terre de Judée2 :
Adieu, la terre de Judée Ou j’ay esté mainte saison,
Adieu, la terre ou je suis née,
Je t’ay trop cruelle trouvée...
Et l’on peut encore citer le beau dialogue de Marie et de Jean au pied de la croix; le rôle charmant de la Madeleine, la fille d’amour pleine de chansons, qui n’aime que son plaisir pour le plaisir, et nous le dit si franchement3 :
J’ay la char tendre que rousée Et aussv blanche qu’une fée,
Je suis en droit point et en fleur.
A tous je suis habandonnée.
Yiengne chascun, n’aye point peur :
Ve cy mon corps que je présente A chascun qui le veult avoir.
Livrer ne le voldray par vente,
Je n’en quier or n’argent avoir,
Chascun en face son voloir...
Tout cela constitue pour Mercadé un titre assez haut à la renommée4. C’est, un fait qu'il a été apprécié de son temps, qu'il fut considéré comme « un grand facteur5 ». Et ce per-
1. Une appréciation très juste de tout ceci a été donnée par M. Émile Roy, le Mystère de la Passion en France du quatorzième au seizième siècle (2e partie, p. 265-273, igo4, t. XIV de la Revue Bourguignonne ).
2. On songe au beau mouvement des adieux de la Jeanne d’Arc de Péguy.
4. Le mérite de Mercadé a été très justement reconnu par M. Jeanroy, Le Mystère de la Passion en France dans le Journal des Savants, septembre 1906.
5. Il est nommé parmi les bons « rhetoriciens » par Martin Le Franc dans le Champion des Dames, donc avant i442.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
sonnage ne fut pas seulement, comme on l avait cru, un théologien poète, official de Corbie et de Ham, dont l’inlluence demeura locale ; son oeuvre était certainement connue à Paris où Mercadé mourut doyen de la Faculté de Décret, en I4401. C'est donc à Paris que Greban a pu retrouver le vaste poème dont il fit, d'ailleurs, une œuvre très personnelle; et la requête des Parisiens prouve qu'ils pouvaient bien se souvenir encore de la Passion de Mercadé2.
Gaston Paris a comparé le Mystère de la Passion à quelque vieux tableau llamand représentant le même sujet3.
« Sur ces antiques panneaux, travaillés d’un bout à l’autre avec un soin minutieux, Jérusalem, vue du haut de la colline du Calvaire, ressemble à Paris ou à Bruges : le Christ, entre ses bourreaux grotesques qu'un rire hideux fait grimacer, s’avance, figure plate et sans expression, parce qu'elle ne doit pas marquer de douleur humaine, autour de laquelle est plaquée une auréole d'or cru; les bourgeois de la ville regardent défiler le cortège d’un air béat ; les soldats romains, habillés en chevaliers, s'arrêtent un instant pour boire; les voleurs déjà crucifiés se distinguent par la laideur et les convulsions de l’un, le calme relatif de l’autre ; les croix bien propres se dessinent nettement sur un ciel d'un bleu monochrome; seule peut-être, dans un coin, la mère habillée en nonne qui se pâme dans les bras de ses amies à la vue du cortège, fait passer une sympathie poignante dans le cœur;
1. Ce point a été mis en lumière par M. Roy, La Comédie sans titre. Mercadé fut doyen entre février 1 4 3 9 et janvier i44o (M. Fournier et Léon Dorez, la Faculté de Décret, t. Il, p. 44-53). 11 succéda à Jean de Courcelles, en 1 437, avec le titre de prieur d’OEuf-en-Ternois (Pas-de-Calais) ; il est mentionné dans les registres de la Faculté comme venant d’obtenir le grade de docteur (ibid., p. 27).
2. Il se peut que Greban ait même connu Mercadé sur la montagne Sainte-Geneviève. Dans tous les cas, Greban fut le disciple de Thomas de Courcelles, dont le frère Jean, professeur en décret, a succédé dans un bénéfice à Mercadé.