‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 25 sur 183 · Op. cit., p. xvin-xix · texte numérisé non relu

Op. cit., p. xvin-xix

ARN OUL GREBAN

mais en regardant en haut, on voit le ciel ouvert, où Dieu le Père, en habit de pape, une colombe sous ses pieds, attend paisiblement le retour de son fils, entouré de ses anges symétriques. C’est ainsi que l’imagination d’alors se représentait le drame du Golgotba ; c’est ainsi qu’avec une jouissance et une édification sans bornes, le public de Paris d’abord, puis de presque toutes les grandes villes de France, le contempla sur la scène, grâce à maître Arnoul Greban. »

La première journée est celle de la Rédemption. Dans les limbes, Adam attend toujours de sortir de cet Enfer. Il disait : Quand viendras-tu, doux Messie P Et l’on entendait aussi la touchante prière d’Eve. Les prophètes, tour à tour, annonçaient le temps du rachat des premiers parents. Puis, dans le Paradis, on assistait à la longue discussion entre Miséricorde et Dieu le Père. Et Justice et Vérité avaient leur mot à dire dans cette argumentation d’apparat qui peut bien rappeler les sermons et les disputes dont retentissaient les rues du pays latin au temps où Greban étudiait1. Paix, Vérité et Sagesse intervenaient. Dieu le Père se soumettra à la sentence de Justice. Car déjà il médite son incarnation et il a fait choix de la noble Vierge du sang de David. Gabriel allait partir à Nazareth ; et les séraphins chantaient la bonne chanson :

Quand humanité sera mise en vertu primeraine... 2.

Alors on voyait le joli ménage de la Vierge, la chambrette belle et gente où Marie lisait son psautier; et Gabriel venait la saluer. Puis, avait lieu la rencontre de Marie et d'Elisabeth. Marie, qui sait inspirer aux anges les doux chants qui la célèbrent3, met au cœur des démons la rage et le déses-

1. Cette argumentation avait sans doute plus de prix pour les lettrés d’autrefois, tous plus ou moins décrétistes, sinon théologiens. Les articles en ont été soigneusement numérotés dans le manuscrit du Mans, n° 6. La source indiquée est saint Thomas.

2. V. 3379-33q4. — 3. Ces scènes sont toujours coupées de silete.

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

poir. Les voici convoqués au son de la trompette et chantant, eux, la chanson des damnés1. El nous voyons Marie enceinte; Joseph, le bon prud’homme qui se repent de son doute; le massacre des enfants; la fuite en Égypte; l’adoration des pasteurs. On entend les discours cocasses des bergers, la chanson des anges2 et le Gloria in excelsis 3. Puis nous assistons au défilé et à l'adoration des rois mages. Et voici le vieux Siméon; llérode qui se tue; Jésus parmi les docteurs, avec l’épisode de l’enfant perdu, si angoissant pour le cœur des mères en un temps où, à Paris, les enfants disparaissaient ravis par des pillards qui faisaient, parla suite, chanter leurs parents.

Sur quoi hauteur convoquait le peuple pour le lendemain. 11 est vrai qu’il venait d’entendre 8 a36 vers.

La deuxième journée, plus longue encore (qgôSvers), ne concerne toujours pas la mort de Jésus, mais bien sa vie. ^ oici d’abord Jean-Baptiste l’annonçant dans le désert; le baptême, la tentation de Jésus. Le Christ est au milieu des apôtres qu il convertit : scène familière, où le peuple des métiers les reconnaissait dans leur travail journalier, comme il reconnaissait, parmi les marchands du Temple, les vendeurs d'oiseaux, les merciers et les changeurs des ponts de Paris. On voit ensuite la Samaritaine, Hérodiade, la Chananéenne démoniaque, tout à fait contemporaine des auditeurs et « que bûchent les Yaudois4 » ; les Pharisiens, la Madeleine, 1 aveugle-né, Lazare, avec son suaire, et enfin la cène. Le drame est à peine annoncé encore : Justice et Miséricorde en parlent à Dieu le Père5. Voici Judas le traître, Pierre et Malchus, enfin tout le commentaire des évangélistes.

La Passion remplit seulement la troisième journée0. Il suf-

i. V. 3852. — 2. V. 49i5 ; autre chanson v. 5oo4. — 3. V. Ô2o5.

<1. A propos du rôle de Marie nous reviendrons sur les scènes de la Passion proprement dite.

ARNOUL GREBAN

fira d'en indiquer les scènes caractéristiques : Jésus devant le prétoire; Judas et Désespérance, une des plus belles inventions de Greban; la joie des diables; les bourreaux qui battent Jésus. Et l’esprit de Jésus remontait aux limbes avec sa croix, délivrait Adam. Puis, on mettait Jésus au « monument ».

Et l'auteur annonçait, pour le dimanche suivant, la Résurrection '.

La Résurrection forme le sujet de la quatrième journée. Satan, Dieu le Père, les Saintes femmes, défilent tour à tour autour du tombeau2. Les chevaliers s'endorment, les anges ôtent la pierre du monument. Et Jésus ressuscitait portant une croix vermeille. Plus que les autres journées, la quatrième est remplie de mouvement, d’apparitions de Jésus, de l'agitation des diables qui ont à se venger de Jésus, puisqu'il vient de faire sortir des limbes les prophètes et les patriarches. Et Jésus apparaissait à sa mère ; sous les traits d'un jardinier, à la Madeleine et aux Maries, à Pierre, aux apôtres; à Joseph d'Arimathie ; sous la forme d'un pèlerin, à Luc et à Cléophas; sur la nef, à Thomas; à Jean, à Notre Dame. Adam, Eve, Isaïe, Jérémie, David, le bon Larron, le célébraient dans un motet. Et Jésus montait au ciel avec les anges tandis que le Saint-Esprit descendait sur l’assemblée (miracle qui était réalisé au moyen d’étoupes enflammées).

Une moralité finale3, épilogue correspondant au prologue de la première journée, mettait en scène Dieu le Père, Michel, Sapience, Justice, Miséricorde, Vérité. Miséricorde, Vérité, Justice s'embrassaient, et Dieu le Père le déclarait* :

r. Cette indication est intéressante. Elle nous montre que le mystère devait être joué le jour même de la Passion, la Résurrection coïncidant toujours avec le dimanche de Pâques.

a. Cette quatrième journée paraît avoir été particulièrement goûtée. Elle a encore été publiée à part, en 1 54 1, chez Alain Lotrian sous le titre : S'ensuit la Résurrection de Nostre Seigneur Jesuchrist, puis chez la veuve de Jean Trepperel.

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECUE

Or est faicte par haulte voye La redempcion des humains ;

Or sont par moyens très haultains Les quatre dames en accord,

Ou jamès n’y ara discord,

Tant est l’accord seurement fait.

Angles, pour conclurre le fait,

Mettez vous en belle ordonnance :

Chantez par doulce concordance,

Menez joie parfaicte et plaine Tant que la région haultaine En l’armonye de vos sons Resonne par doulces chansons.

Enfin l’auteur soumettait ses faits à la bénigne correction des écoutants, protestant de la pureté de ses intentions, déclarant qu’il avait tenu le chemin de la vraie foi. Il rendait grâces à Dieu le Père et invitait le peuple à chanter avec lui le Te Deum laudamus.

Dans la page brillante que nous rappelions tout à l’heure, Gaston Paris comparait le grand mystère de la Passion à quelque panneau d’un primitif flamand. Cette comparaison n’est vraie, on le voit, que pour une très petite partie du mystère, pour quelques milliers de vers rapportant le supplice et la mort du Sauveur. L’idée fondamentale du drame de Greban, comme celle de la Passion d’Arras, est le rachat des hommes. Le drame véritable, dont la Passion n’est que l’épisode principal, demeure la délivrance d’Adam et de sa postérité. Ce drame, indiqué nettement dans le prologue et l’épilogue, n’a pas toujours été bien compris. Gaston Paris ne paraît pas y avoir été sensible et il déclarait ne voir dans l’œuvre de Greban aucun ressort dramatique1.

Mais le drame n est pas que dans le cœur de Jésus; il est surtout dans le cœur de Dieu, le père, et aussi dans celui de

i. Cela est vrai si l’on prend pour type du drame la tragédie à la Corneille, où le héro3 surmonte son destin. Mais la soumission à son destin (ici à l’accomplissement de l’Écriture) a sa grandeur. C’est la Fatalité qui mène un peu partout le drame antique.

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