‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 28 sur 183 · NOSTRE DAME · texte numérisé non relu

NOSTRE DAME

Oy, mon seigneur : ce scet Dieux Que je l’ay porté en mon ventre.

Dans des scènes, pleines d’émotion et de charme, Notre Dame salue humblement Jésus qui lui annonce sa fin3 :

Filz, le cueur me fend de pitié Quand j’os ceste parole amere :

Regardez la petite mere Qui en ses flans vous a porté...

La dolente, la simple mère de cet aimable enfant, elle lui exposera les autres requêtes qu’il ne peut exaucer4 et, finalement, lui demandera un baiser5.

Ce n’est pas seulement du pathétique que Greban ajoutera à Mercadé : c’est du lyrisme. Un lyrisme abondant, maniéré

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aussi ; et dans la troisième journée, celle de la Passion, Marie psalmodie un chant autant qu’elle récite un rôle1 : un chant qui s’enlle peu à peu, dans lequel des vers, de plus en plus longs, rendent très curieusement le mouvement intérieur qui inspire son discours. Quand la Vierge, au monument, prend son fils sur son giron, c’est encore pour le bercer comme d’une mélodie2 :

Jhesus, mon cher enffant Jhesus,

M’amour, de mon bien le seurplus Et rien plus,

Qui tant plus

Vivant a ta mere très chiere...

Une célèbre version française de la Passion, composée pour la reine Isabeau en 1 3 g S 3 , attribuée parfois à Jean Gerson, mais en réalité anonyme, a inspiré la scène la plus fameuse peut-être du théâtre religieux au moyen âge, la plus célèbre du moins de la Passion de Greban. Ce récit, qui n’est souvent lui-même qu’une traduction des Meditationes Vitœ Chrisii, a été certainement sous les yeux de Greban. En dépit de la défiance qu'il montrait à l’égard des textes apocryphes, ému sans doute, en dramaturge, du pathétique des entretiens de Jésus avec sa mère, maître Arnoul Greban n’a pas hésité à reproduire ce dialogue4. Il s’agit des quatre requêtes de Notre Dame à Jésus.

C’est la mère qui parlait au lils. Et, bien qu’elle sût qu’il avait pris chair en elle pour racheter la race humaine, qu’elle n’y fit pas obstacle, elle lui montrait cependant le ventre qui l’avait porté, la poitrine qui l’avait allaité. Celle qui, durant le voyage en Egypte entrepris pour fuir la fureur d’IIérode, avait souffert pour lui tant de peines, de ter-

i. Voyez, notamment, p. 33o-33a.

3. Elle commence ainsi « A la loenge de Dieu et de la Vierge souveraine... » Les manuscrits en sont nombreux (E. Roy, op. cit., ae partie, p. 262) : Bibl. Nat., ms. l'r. 966, 978, 1917, 1918, etc.; Bibl. de l’Arsenal, ms. 2o38.

4. On en trouvera le texte dans E. Roy, op. cil., 2' partie, p. 269-260.

ARNOUL GBEBAN

reurs, de douleurs, sa mère enfin, lui demandait d’éluder la mort, si c’était possible; du moins, que cette mort fût pour lui sans douleur, et qu elle pût l’assister. « La quarte si est, se tout ce ne me veulx octroyer, ne aucune des choses dessus dictes, a tout le moins fay que pour celui temps que je soye insensible comme une pierre, et que je n’aye connaissance ne aucun sentiment de ta mort et passion. lié ! mon très doulx enffant, je n’ay pas desservi, s’il te plest, que au moings je n’aye, par ta bonne grâce et pitié, l'une de ces quatre choses ou demandes, qui toutes te sont possibles. » Mais son doux fils, Jésus, lui avait répondu : « Ma doulce mere, tu scés bien que toutes les escriptures escriptes parlans de la mort de l’Aignel et de autres choses qui ont esté dictes de moi, que il fault qu’elles soient en moy acomplies... »

Ce que maître Arnoul Greban a traduit précieusement en faisant parler Notre Dame 1 :

Pour oster ceste mort dotante Qui deux cueurs pour ung occiroit,

Il m’est advis que bon seroit Que sans vostre mort et souffrance Se fist l’humaine délivrance...

Ou s’il fault que mourir vous voye,

Comme pierre insensible soie...

Mais ce n’est pas le seul passage de la Passion de t 3gS qu’Arnoul Greban ait paraphrasé. L’auteur de ce sermon avait rapporté la vision que saint Augustin avait eue des douleurs de la Vierge. Car il avait recueilli ses confidences. Or elle était venue, en pleurant, vers son fils, quand elle le vit recevoir des gi lies , frappé, tandis qu’on s’amusait de lui comme on le fait d’un fou, quand on cracha sur son précieux visage et que son chef fut couronné d’épines. Alors son esprit défaillit en elle; et Marie avait perdu la voix et le sens. Et ses sœurs, et d’autres femmes, étaient avec elle qui pleuraient, elles aussi, comme sur leur propre enfant. Là se

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tenait la Madeleine, qui menait presque aussi grand deuil que Marie. Et quand on l'avait conduit au tourment de la croix, elle était là, la triste mère, dans la foule, avec les autres femmes qui la soutenaient comme une morte. Quand ils le crucifièrent, elle le regardait ; et il la regardait, comme une triste mère, douloureuse. Il ne disait pas un mot; et, pas plus qu’un agneau, oncques n’ouvrit la bouche. « Je,chetive, lasse, dollente, regardoye mon enfant pendant en la croix qui mouroit de si villaine mort ; et je avoye si grant dueil en mon cuer que je ne le povoie dire. Ce n’estoit pas merveilles, car le sanc lui yssoit de toutes pars du corps ; son visaige avoit la couleur perdue, lui qui estoit le plus beau que tous les filz des hommes... L’amour seullement me faisoit parler, car l’angoisse de mon cuer me tolloit de droit parler. Je veoie celui mourir qui m’aimoit... Si fondoye comme neyfve de douleurs et de tristesse ; et il me regardait débonnairement, moy sa mere plourant et me confortoit par parole. Maiz je ne povoie estre confortée. Je disoye en plourant : « Mon filz, lasse, moy, qui me donra que je meure pour lui? Lasse, dollente, que feray je? Quant le filz meurt, pour quoy ne meurt avec lui sa triste et dolente mere? Mon filz, mon filz, m’amour entière, mon filz, ne me laisse mie! Trais moy après toy! Tu ne mourras mie seul selon ma voulenté! liée! mort, ne m’espargne mie! Prens moy, je te desire plus que nulle riens, et si t’efforce et occis la mere aveeques l’enfant! Beau filz, ma doulceur, ma jove, ma vie de corps et d’ame, et tous mes confors, fais que je meure maintenant, qui te portay! Or te voy mourir ! Fav ce que je te prie, car le filz doit bien faire et oyr la priere de sa mere. Beau filz, fay ce que je te requier et me laisse mourir avant toy si que noz corps soient ensemble! Hée! chétifs juifz, félons juifs, ne m’espargnez mie: puisque vous cruxifiez mon enfant, cruxifiez moy, qui suis sa mere, ou me occisez d’aucune autre chetive mort, mais que je meure aveeques luy ! Pourquoy meurt il seul? Hée ! félons juifz, vous me tollez mon enfant et au monde sa jove, sa clarté, sa

ARNOUL GREBAN

doulceur. Ma vie meurt, et mon fîlz seul est occis, qui estoit toute mon esperance sur terre. Et pourquoy vit la mere a la mort de son très chier enfant? liée! mort, ne prenez pas mon enfant; maiz vous, juifz, prenez la mere! Car moult aroie grant joye si je mouroye avecques mon enfant... Reçoy moy en la croix avant que toy... Or suis je vesve et orpheline de tout ce; quant j'ay perdu mon enfant, j'ay tout perdu doresnavanl... » Et Jésus lui avait répondu : Laisse ton pleur; c’est pour cela que je suis venu ; un seul homme meurt pour la vie de tout le monde. Chère mère, comment te déplaît ce qui plaît à mon Père? Ne veux-tu pas que je boive au calice qu'il me donna ? Je suis et serai toujours avec vous ! — Or Jésus avait remis sa mère à Jean, son neveu1.

Et c'est encore du sermon2 de i3q8 que Greban a tiré la scène de la Vierge prenant Jésus mort sur son giron3: « Mais la conclusion de tous mes maulx et de toutes mes douleurs fut quant je te tenove tout mort et tout estandu dessus mon giron. Si dis a ceulx qui vouloient oster ton corps: — Mes amis, ayez mercy de moy ; laissiez moy encores voirungpou tout a plain et a descouvrir le visaige de mon enfant : si auray ung peu de confort. Pour Dieu! ne l'ensevelissez pas si tost ; donnez a sa chetifve mere qu’elle le puisse au moins veoir mort puisqu'elle ne le puist plus veoir vif... Ilz te vouloient ensevelir, et je te vouloye a moy retenir... » Et elle criait : Jésus ! Jésus ! Jésus ! se tournant tour à tour vers Jean, vers la Madeleine, vers ses sœurs. Et Jean lui faisait manger un peu de pain qu elle arrosait de ses larmes.

Sans qu'on puisse dire qu'il ait été imité par Greban4, il est un autre sermon sur la Passion très célèbre5, très beau, que

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