Fol. 70ro. — 3. V
4. Il l’a été certainement par Jean Michel (E. Roy, op. cit., 2e partie, p. 296).
5. Les manuscrits en sont très nombreux (Bibl. Nat., fr. 448, 977, 990, 2453, etc.).
Abrégé en 1507 par Anthoine Vérard : les Contemplacions hysloriez sur la Passion
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
prononça Jean Gerson1, et qui pourrait bien avoir eu une influence véritable sur les dramaturges. Car il est lui-même un drame. Texte aussi important que la translation de la Passion pour la reine Isabeau.
Or ces sermons, que nous lisons aujourd’hui dans des manuscrits ou dans des livres que personne n'ouvre plus, ont fait passer le frisson sur des foules considérables, dans l’église ou sur la place publique2. Ils étaient tout action, traduisaient la vie même et son drame, comme le mystère le fera. Ils étaient coupés de prières, de lectures de textes, enrichis d’une glose, d un commentaire souvent plein d'imagination et de pathétique. Et, comme les mystères se terminaient parfois par un chant, ces sermons se terminaient par une oraison en commun.
Voici, à titre d’exemple, quelques passages du célèbre sermon de Jean Gerson :
A Dieu s’en va, par mort amere,
Jésus, voyant sa doulce mere;
Si devons bien, par penitence,
De ce deul avoir remembrance...
C'est par ces vers que maître Jean Gerson commençait son prêche aux dévotes gens, le Vendredi saint. Et le premier regard qu'il donnait, c’était à la Vierge : <c O doulce mere, je eslieve a présent les yeulx de ma pensée et regarde maintenant en la lumière de vraye foy et ou livre des Euvangiles en l’ombrage de conjecture probable et de devote estimacion. O quelle fust la départie de vostre benoist filz Jliesus quant il ala a Dieu par mort amere, et premièrement quant il se partit dernièrement, le grant jeudv de la cene ou il estoit herbergé en
A ’oslre Seigneur composées par Maistre Jehan Gerson, docteur en théologie (Bibl. Nat., Réserve Vélins g4g). Mes citations sont empruntées à ce texte corrigé sur le ms. fr. 448, car il ne faut pas songer à établir le texte de ces sermons populaires.
1. Traduction latine dans les Opéra, éd. Eli ies Dupin, t. III, col. 1 1 5 3 ; D. Hobart Carnahan, The ad Deum va dit 0/ Jean Gerson (Univ. of Illinois, 1917). — Jean Gerson a prêché devant la cour à partir de i3go. C’était l’orateur du duc de Berry (R. Thomasy, Jean Gerson, a® éd., 1S52). Mais ce sermon est daté de 1402.
2. Voir, par exemple, l’image du prêcheur. (Bibl. Nat., ms.fr. 448, fol. 2V0.)
ARNOLÏL GREBÂN
l’hostel de Lazaron et de Marie Magdaleine, et vous ensemble, feist son demain voyage en Jherusalem, le voyage a sa douloureuse mort. Helas! quelle fut la despartie de vous deux, quant vous disiez : « Adieu, beau filz, adieu mon confort et ma seulle joye; or ne vous verray je jamais, icy mon très doulz filz ! » Et il vous peut respondre : « Adieu, ma très doulce mere! Adieu ma très bien aymée ! Dieu vous veuille conforter : car ce pour quoy je suis venu, je vois acomplir1 ». Ou peult estre que ainsi disoient ilzen silence, en seulz gemissemens, en souspirs, en sangloutz et en plaintes langoureuses, pour ce que la douleur empeschoitle parler. Vous, belle mere piteuse, comme je puis diligemment penser, embrassiez et accoliez vostre filz, le plus bel de tous autres, le doulx aignel innocent, sans fiel et sans amer, qui s’en va a occision! Non pourtant fut il celluy qui est Dieu, benoist en éternité! Vous l’embrassiez tendrement, piteuse mere, et incliniez vostre piteuse face esplourée sur ses espaulles ou sur son pis; puis repreniez vigueur et disiez : «Adieu, beau filz, adieu! Helas! mon chier filz, mon pere, mon seigneur et mon Dieu glorieux, toutes choses sont en vostre puissance. Je vous supplie, je, vostre mere desolée, vostre petite ancelle que vous avez daigné tant aymer et honorer de votre seule grâce sans mérités, je vous supplie, ayez pitié de cette mere, et demourez par celle feste de Pasques céans, avec nous ici, en Bethanie, et pour eschever la fureur de ces félons traistres juifz qui vous quierent pour vous livrer a mort, et desja vous ont voulu lapider ou temple, comme vous sçavez... Toutes voyes, Sire, vostre voulenté soict faicte, non mie comme je vueil, mais selon vostre plaisir et ordonnance. Combien que ce me soit une moult douloureuse despartie, ung trop dur adieu, et bonnement je ne vous pourroyez délaisser, car partout ou vous yrez, je irav, a tous vos perilz me habandonneray ! » — Devotes gens, si il y a ici cueur piteux, et qui sceut oncques que
i . Cf. v. 17 85g.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SlÈCUE
c’est d’amour, par especial d’amour de mere a son très bon filz, pensez a celle douleur quant (va) de Bethanie en Jérusalem...
A Dieu s’en va, a mort amere,
Jésus voyant sa doulce mere... »
Et les comparses du grand mystère sont là : la Madeleine et Marthe : « Mais aussi que povoit dire la bien aymée de Jesucrist, la bien repentant Marie Magdalene, voyant ces choses dessus dictes et les considérant? Que povoit dire sa seur, la bonne Marthe, hostcsse de Jesucrist, et vierge très honnorable, serviable et charitable? Ce est bon assavoir que ce n'estoit mie sans grant pleur, et sans regretz, et sans dire adieu souvent, tant, a leur seigneur et hoste Jesucrist, comme a tous ses apostres et disciples qui le complaignoient a grant tristesse... » Et Jean Gerson se tournait alors vers le très déloyal Judas : « Osas tu lui dire adieu... l'osas tu bien regarder?... » Et voici Jésus marchant vers Béthanie, comme franc et hardi, pour batailler contre l'ennemi d’Enfer. La cène se déroule dans laquelle il annonça sa mort.
Enfin Gerson passait au récit même de la Passion. 11 ne parlera pas de Judas, de Pilate, de la croix, des trois deniers, du bon larron, de Hérode, de choses enfin qui sont incertaines ou de petit profit : « Mais en brief declaireray ce qui plus nous est prouffi table a esmouvoir par devant Dieu noz cueurs a humilité et pitié, affin que puissions acquérir sa grâce et pardon de noz pechez. »
Et Gerson disait la sueur du Gethsémani, la bataille contre la mort si pleine d’angoisse, celle-là que nous devrons livrer un jour. 11 montrait Jésus marchant vers la mort. La pensée de Gerson se tournait une fois de plus vers la Vierge : « Hé doulce Vierge, doulloureuse mere, ou estiez vous lors? Que faisiez vous ? »
Le tableau du Christ, entre les bourreaux et les sergents, est comme une véritable scène de mystère : « Or, te tenons bien, dis tu a Jhesus. A ce cop ne nous échapperas tu pas? Or
ARNOUL G RE BAN
sus, or sus, haste toy, delivre toy, avances toy ! » — Les autres le frappoient du pié ; les autres des genoulx; les autres le tiroient par les cheveulx ou par le menton... » Et voici enfin, au pied de la croix, la Vierge qui avait tant pleuré et gémi que « son tendre cueur de mere piteuse et amoureuse est tout playe, et percé comme de glaives de la très honteuse et doulloureuse passion de son chier filz. Neantmoins, elle estoit toute droicte, ainsi que dict l’Euvangile. Les painctres qui la montrent aultrement ne sont mve a croire. Et Nostre Dame estoit devant la croix, non mye de costé, et regardoit la face et toutes les contenances de son benoist filz en la croix crucifié... » Pale comme une morte, elle disait : « Helas! beau doulx fils... que avez vous fait que je vous voy en telle confusion? Qui vous contrainct a prendre chair humaine en vostre petite ancelle pour soutenir une telle mort? Oui vous y contrainct? Lasse, dolente, vous a nourry celle très angoisseuse mere si tendrement et doulcement, et pour venir a une telle dampnaeion horrible, voire en la fleur de votre jeunesse !... Si vous supplie, mon très chier filz, mais mon Dieu et mon Seigneur, escoutez moi: joingnez moi en celle mort. Ne souffrez pas que je vive apres vous... Escoutez l’oraison de vostre mere desconfortée. Donnez moy un don. Dictes a celle povre mere, desolée et enlangourée, dites le mot que vous avez maintenant dit au larron dextre, dictes moy : — Tu seras aujourd’huy avec moy en Paradis...» Et la Vierge souhaitait d’être suspendue à la croix à la place du larron.
Voilà les mots, les textes qui avaient, en quelque sorte, préparé les belles scènes de Mereadé et de Greban. Ces grandes scènes, un bon peuple dévot les avait entendues d’abord dans la chaire des prédicateurs* Le théâtre dramatique a connu, en somme, la même évolution que le théâtre comique. Le monologue a précédé la farce. Le sermon a précédé et préparé le drame1.
i. Ce qui ne veut pas dire que certains sermons n’aient pas été influencés par des scènes dramatiques.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Dans ce livre du peuple que fut le mystère, nous retrouvons les mots du peuple, ceux des gens de la rue qui se battent et se querellent, qui appellent déjà les coups des « prunes » et la prison « la boîte1 », qui ont toujours usé d’un riche vocabulaire d'injures, qui entendent l’argot des bourreaux et des tortionnaires. Et les scènes de supplice (comme les coups donnés à Guignol font trépigner les enfants) étaient bien faites pour plaire à la foule, qui 11e s’est jamais détournée des sanglants spectacles, au contraire. Griffon, Oreillard, Claquedent, Brayait, les bourreaux du Christ, devaient être appréciés des connaisseurs de leurs gestes quand ils distribuaient <( torchons », « buffes », « prunes », « poires », coups de verges qui réveillaient l’attention d’un peuple rude encore.
Il est enfin un autre personnage, très populaire, qui va, lui aussi, jouer un rôle prépondérant dans le mystère. C’est le diable, que nous voyons si souvent figuré au portail de la cathédrale, dans la scène du jugement des âmes. Lucifer, le capitaine reluisant, Satan et ses suppôts rempliront de leurs cris, de leurs conciliabules, le drame chrétien. Car enfin c’est Satan, précipité dans la fournaise horrible, la puante prison d’Enfer, qui mène l’action et cherche sa vengeance : c’est lui le tentateur. Quel vacarme il fait avec sa bande, au milieu de ses fourneaux, agitant chaînes et crochets, soulevant la tempête, chantant la chanson des damnés 2 :
La dure mort éternelle
C’est la chanson des dampnés!...
Vous orrez belle chanterie3 Tantost et ung motet d’onneur :
Sathan, tu feras la teneur Et j’asserray la contre sus;
Belzebuth dira le dessus Avec Berich a haulte double,
Et Cerberus fera un trouble Continué, Dieu scet comment!