V. 3454t. — 7. Silele suivant la formule ancienne
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Seigneurs, qui demontracion Avez eu de la Passion...
Et pour finer nostre mistere Joieusement d’honneur promus,
Et que la fin meileur appere,
Rendons grâces a Dieu le Pere,
Chantans : Te Deum laudamus!
Il faut dire aussi quelque chose de la mise en scène et du costume des acteurs de la Passion1 *. Car les mystères, qui nous paraissent si longs el si lents, comportaient, en somme, beaucoup de mouvement, de bruits de tonnerre, de chants, de détonations, de chutes dans des trappes, d’apparitions, de lumières et de feux, de trucs".
Cette mise en scène était, comme on le sait, simultanée, c’est-à-dire que toutes les « mansions », fermant par des rideaux, étaient établies, une fois pour toutes, sur des échafauds qui pouvaient avoir jusqu’à 3o mètres de long. Elles étaient disposées sur un plan unique ou par étages. Ainsi avait-on toujours sous les yeux le même décor représentant, par exemple, l’Enfer, une grande gueule s’ouvrant et se fermant, lançant des flammes et de la fumée; une cuve d’eau qui était la mer ou le lac de Tibériade ; des portiques représentant Jérusa lem, le Palais, le Temple, Nazareth ; le Paradis, une sorte de loge surmontée d’un brillant soleil3.
Tous les personnages du drame, même ceux qui ne prenaient pas part à l'action actuelle, demeuraient à leur place, formant comme autant de tableaux vivants pour les yeux du spectateur. En somme, quatre cents personnes pouvaient par-
i. Tout ceci a été exposé avec beaucoup de talent et d’érudition par M. Gustave Cohen, Histoire de la mise en scène dans le théâtre français du moyen âge. (Mém. de
l’Académie Royale de Bruxelles, nouv. série in-8, 1906.) M. Gustave Cohen, dans les Mélanges Lanson (19 a 2), vient de résumer un document capital : le compte de la représentation de la Passion à Mons, en 1 5o 1 . — 2 . C’est ce que 1 on appelait les secrez.
3. Voir par exemple le décor simultané de la Passion de Valenciennes de i547> une miniature de Fouquet représentant le martyre de sainte Apolline donne exactement une mise en scène contemporaine de Greban.
ARNOUL GREBAN
fois demeurer dans ou devant leurs mansions, qui leur faisaient comme autant de niches, semblables aux centaines de figures qui sont dans les alvéoles des porches des cathédrales gothiques. Et l’on peut dire que tout un peuple, ravi dans sa foi, priait et chantait unanimement, qu’il contemplait comme un autre peuple, celui des acteurs1.
Nous possédons plusieurs manuscrits de la Passion datant du quinzième siècle qui, par leurs illustrations, peuvent nous aider à imaginer sa mise en scène et nous donnent comme le costume des acteurs qui la représentaient.
Le plus artistique, le manuscrit 697 de la Bibliothèque d’Arras, contenant la Passion de Mercadé et la Vengeance, est illustré d’une suite de petits dessins qui sont des chefsd’œuvre, datant du règne de Louis XI : il nous donne une série d’extraordinaires petits dessins à la plume rehaussés de lavis2, pleins de mouvement, dus à plusieurs artistes peutêtre, dont l’un fait penser à un précurseur de Durer ou de Lucas de Levde.
Le plus ancien des manuscrits de la Passion de Greban, le plus somptueux, celui qui fut terminé par Jacques Richer, prêtre, en i4v3, et qui porte les armes de l’infortuné connétable de Saint-Pol3, est illustré d’une curieuse et assez belle miniature en quatre parties représentant le Seigneur et les anges, la création du monde, la création d’Adam et d’Eve, saint Michel pesant les âmes à la gueule de l’Enfer (Bibl. Nat., manuscrit français 816).
Mais au point de vue du costume, ces manuscrits sont moins précieux, à mon sens, que le manuscrit français 8i5 de la Bibliothèque Nationale, terminé en i5o84, et illustré d’une
1. On voit par exemple que dans la Vengeance de Mercadé, où intervenaient cent neuf personnages a tous parlans », une rubrique précise : « Et si en fault bien deux cens qui ne parlent point pour faire les armées et peupler les villes. »
a. Deux reproductions ont été données par Z. Caron, Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque d'Arras, 1860, p. 33 r-34 1 . — Sur la cotte d’armes des hérauts on remarque l’aigle impériale. — 3. Celui-là qui fut exécuté sur la place de Grève en 1476.
4. Le 7 janvier i5o7, vieux style (fol. 277) : Marie de Malingre, famé de noble homme Hector de M[oy] a fest jere siele Passion (note du dernier feuillet de garde).
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suite de petites images sur lesquelles il convient d’attirer l’attention.
Car on est surpris de les trouver dans un manuscrit de cette date. Bien qu’elles soient très sommairement indiquées, coloriées plus simplement encore, on voit assez qu elles ne reproduisent pas du tout le costume de ce temps. Et l'on arrive à se demander si les images de ce manuscrit ne rappelleraient pas, traditionnellement, les images plus anciennes d’un manuscrit contemporain, tout à fait proche, dans ce cas, de la mise en scène du temps de Greban i.
On y voit l’auteur, parlant aux dévotes gens2 *, le clerc tonsuré et long vêtu, assis sur sa haute chaire de bois, devant sa petite table ronde chargée de volumes. Et Dieu le Père, avec sa longue barbe, portant la tiare en tête et dans sa main le monde, nous apparaît vêtu comme un pape ou un évêque. Quant aux anges et aux séraphins, ils portent le costume des enfants de chœur, et, à ce qu’il semble, celui-là même qui a toujours été porté à Notre-Dame, la longue robe blanche à col montant2. Les diables sont tous velus, avec de longues queues et de petites ailes de chauves-souris; ils tiennent des crochets à la main 4 .
Adam est nu, comme Dieu vient de le créer5. Abel et Caïn sont des bourgeois du temps, avec le chaperon en tête, la robe courte serrée par une ceinture de cuir6. Et voici les prophètes dans la robe des rois, David avec sa harpe7. Miséricorde, dans sa robe blanche, est drapée dans un manteau rouge, comme une sainte femme; Justice porte sa balance; Vérité est couverte d’un manteau fleurdelisé aux couleurs de la France8; Joseph, tout barbu, va, long vêtu, comme un
1. Des observations analogues ne sauraient être faites à propos du manuscrit de l'Arsenal 643 1. Ce manuscrit, qui date de l’extrême fin du quinzième siècle, nous présente -plutôt, avec ses trois cent huit miniatures, un essai d’illustration du mystère,, d’ailleurs plein d’intérêt. C’est le cas du Ms. 697 d’Arras.