‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 38 sur 183 · Émile Roy, op. cit., p · texte numérisé non relu

Émile Roy, op. cit., p

4. Jean Bouchet, dans sa 61e r pitre familière, a parlé de la « grande douceur » du style des deux Greban.

ARNOUL GRE BAN

ter si souvent, et à dessein, les mêmes vers. Une ligne, comme sinueuse, caractérise principalement ce mystère; de la grâce aussi, en particulier dans les rondeaux qui sont assez nombreux. La Passion d’Arnoul Greban est vraiment une œuvre parisienne, comme parisiennes sont les vierges maniérées de Notre-Dame. Et si cette grâce n’apparaît pas tout d’abord très sensible, c’est qu’elle est noyée dans une prolixité un peu effrayante que les gens d’autrefois, privés de spectacles, toléraient, comme nous n’aimons pas finir la lecture d’un livre plaisant. Cette grâce m’a toujours frappé, surtout après la lecture de la Passion, plus provinciale et plus âpre, de Mercadé.

Tout cela, nous croyons bien l’avoir montré, comme nous pensons avoir établi que la Passion est une œuvre écrite à Paris entre i45o et i455. Mais il n’est pas facile de dire exactement oùet quand la Passion de Greban a été représentée dans la capitale.

Tout ce que nous savons, c’est qu’avant ce drame

avait été donné trois fois à Paris. D’autre part, il est certain que l’œuvre fut représentée un peu avant 1 4 5 5 1 . Est-ce sur le parvis Notre-Dame ou sur telle autre place publique? dans l’église même ? dans la salle des confrères de la Passion ? On n’en sait rien

Mais on voit qu’en 1 4 2 3 , les compagnons du cloître, familiers ou domestiques des chanoines, étaient autorisés à représenter un Miracle de Notre Dame, pourvu qu'ils n’ajoutassent aucun intermède, ni rien d’indécent3. Et l’on sait

i. Avant cette date, qui est celle de la copie faite pour les gens d'Abbeville, c’est la Passion de Mercadé que l’on représentait certainement.

a. Le lieu de la scène avait été primitivement l’église et le parvis. Puis on voit les mystères joués sur les places, la grand’place, le grand pavé, sur les fossés, et même dans les arènes ou les théâtres antiques. La salle des confrères de la Passion était la grande salle de l’hôpital de la Trinité.

3. Dum modo non infermiscant aliqua indecenlia. (Arch. Nat., LL. 288, fol. ig4.) Cette défense peut viser un intermède ou des farcissures. Dans le cloître même, tous les jeux étaient interdits sous peine de prison. En 1 3 S 6 , le chapitre réprouvait les dissolutions que les clercs de matines avaient accoutumé de faire à l'occasion de la Saint-Augustin, leur fêle.

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encore qu’en 153g, ]e 18 août, les chanoines autorisaient ceux qui représentèrent le mystère delà Passion, et qui le demandaient, à venir le lendemain rendre grâces à Dieu, ainsi qu’à sa mère, la Vierge Marie : car ils avaient, cette année-là, bien heureusement accompli leur œuvre. A cause de cette action de grâces, le service à l’église fut avancé.

D aulre part, il est certain que le fait de monter un mystère ne pouvait être entrepris que par une communauté importante d’habitants ; et parfois c’est l’évêque, comme à Metz en 1 437 , qui prend l’initiative d’une représentation delà Passion. Les centaines de personnages religieux, curés, enfants de chœur, qui figureront toujours les anges et les enfants, 11e pouvaient se trouver que dans un grand centre. Paris, et la cathédrale de Paris, étaient des centres désignés pour produire au jour l’édifiant Mystère de la Passion.

Il est d’ailleurs assuré que la Passion a été conçue pour être donnée devant une grande foule. De là ces fréquents appels au silence1, cette « amoureuse silence2 » recommandée aux auditeurs, cette habile flatterie que l'auteur ne ménage jamais que dans un but intéressé3:

Seigneurs et notable commun,

Qui vous estes tenus comme ung Peuple de rassize prudence...

ou encore 4 :

La matière est bien joyeuse,

Bien proffitable et fructueuse,

Seigneurs, pour Dieu or l’entendez,

Quois et paisibles vous rendez...

Aujourd'hui encore, si nous voulons nous donner une idée du cadre et de l’atmosphère qui virent naître le grand mystère de Greban, c’est à Notre-Dame qu’il nous faut suivre les évolutions du chœur, entendre les chants de la maîtrise et de l'orgue, aux fêtes solennelles.

Le nombre des enfants a doublé depuis le quinzième siècle.

ARNOUL GREBAN

Ils sont aujourd’hui une vingtaine, vêtus de la longue robe blanche plissée qui emprisonne le cou, groupés non loin du petit orgue, face aux chantres; et le maître de la maîtrise, qui a l’œil à tout, stimule toujours ce monde du geste et de la main, chante avec eux, lance et retient, déchaîne et arrête victorieusement le galop des voix. Et telle était la place que maître Greban devait occuper à Notre-Dame.

Au-dessus de lui est l’autel où se déroulent encore comme les scènes d'un mystère, où l’évêque officie comme un saint Denis, semblable au Père éternel dans sa gloire, mitré, dressé dans le scintillement des lumières, de l'or et des volutes d’encens. Et c’est vrai que chanoines et acolytes, en chapes, font devant lui comme des figures de danse, l'encensent, le conduisent, le coiffent, lui font cortège, le ramènent sous le dais.

Des processions se forment; la lourde croix vacille entre les deux grands cierges dont les hauts candélabres sont portés sur la hanche par les clercs, comme des lances de feu. On promène les statues d'argent, tandis que sont énumérés tant de titres de la Vierge et que, sans fin, le chœur répond à ceux qui marchent : ora pro nobis ! Et s’avance le chapitre précédé de sa croix particulière. Le Saint Sacrement fait son entrée sous le parasol oriental. Et voici le clergé, agenouillé en actions de grâces, suivant la figure d’un demi-cercle, l’évêque au centre, les enfants derrière lui.

Le peuple de Paris n’arrive toujours pas à emplir la nef de l'immense vaisseau : car c’est la voix du grand orgue qui la remplit de ses cadences vastes et puissantes, de ses mugissements, rythmant tour à tour la marche solennelle, la danse, la pastorale de son immense flutiau de géant; et la lumière des vitraux promène sous les vaisseaux d’ombre ses pinceaux, y jette ses bouquets de violettes et de roses ; et le soleil y trace ses couronnes de lumière.

Entendons les enfants chanter à l'unisson les chants, si doux et charmants, que répète le grand orgue de sa grosse voix. Et parfois une voix grêle ondule, incertaine, comme un

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oiseau qui cherche à se poser ; et parfois, argentines, les voix coulent comme le clair ruisseau. Ou ce sont des chants alternés, étagés, qui se poursuivent, se rejoignent, se fondent, comme les motets du temps de Greban.

Il est toujours là, au milieu de ses deux groupes de petits chanteurs encadrés par les plus grands, qui ont remplacé les anciens « spés », le maître, tenant un papier à la main. Or, il semble bien que toute une tradition, encore vivante, demeure a la maîtrise de Notre-Dame, telle manière de moduler si doucement, d’entraîner le chœur, plus lourd, des chantres quand 1 hostie apparaît dans le cercle de perles et de rayons ; tel secret, quand tout le monde est déchaîné, grand orgue et chœur, d arrêter, dans les péroraisons, le roulement du tonnerre, de calmer l’orage où les voix d’enfants ont sombré. Car, ap rès la tempête, c’est tout à coup le calme, la caresse d une voix unique, de la douceur, une prière.

Mais nous voici à la lin de la cérémonie, de la représentation dirions-nous, du mystère. Le peuple, après s’être incliné devant son ancien seigneur et protecteur, qui l’a béni, s’est retiré. Les chantres psalmodient. On éteint les cierges. On décharge l’autel des reliques. On range les chasses. Un monde affairé se presse à la distribution des indemnités, les méreaux de jadis. Déjà les enfants sont rentrés à la sacristie; et, naguère, ils regagnaient la maison de leur maîtrise, à la pointe de l’île, lisant leurs Heures pour édifier les passants à travers le cloître. Et là, maître Arnoul, leur directeur et leur surveillant, les accompagnait, dans leur petit couvent.

Mais nous savons aujourd’hui, Jui qui fut réprimandé pour n’avoir pas rangé la châsse de saint Marcel, et qui demanda à quitter Notre-Dame, à quoi il pensait durant les interminables offices, ces répons qui oscillent comme le mouvement de la marée, battent le temps de leur llux et reflux... Sicut erat in principio et nunc et sèmper... Maître Arnoul Greban faisait dialoguer les deux cents personnages du grand mystère de la Passion.

DU XV' SIECLE. Il

pi. v

JEAN MESCHINOT

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