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LE BANNI DE LIESSE

Il manquerait tout de même une figure dans cette galerie, celle du loyal serviteur des ducs de Bretagne et du soldat plein d’honneur ; il manquerait aussi une voix, celle de la pitié pour les pauvres gens, si nous n’introduisions pas dans cette série le Breton Jean Meschinot. Le brave homme, loyal, fidèle, dévot, un vrai Breton à tous égards, hanté, lui aussi, par l’idée de la mort, le pauvre gentilhomme qui moralisera comme un curé de paroisse! Au surplus, si son œuvre est d’intérêt fort inégal, fort inégal aussi son talent, on ne peut passer sous silence l’auteur des Lunettes des princes , dont la première édition, parue à Nantes en i4q3, fut constamment réimprimée jusque dans la première moitié du seizième siècle, et dont dix éditions peut-être sont antérieures à l’an i5oo. Car les Lunettes des princes sont le plus grand succès d’imprimerie de l’époque avec les Testaments de Villon1. Et

i. Les vers de Meschinot ont été réédités par Olivier de Gourcul'f : Les Lunettes des princes, publiées avec préface, notes, glossaire, etc. Paris, Libr. des Bibliophiles, 1890, in-8. — Le texte suivi par l’auteur est celui donné par Galiot du Pré en i5a8, donc un rajeunissement. Les citations de M. A. de La Borderie sont faites d’après l’édition de 1622 qu'il possédait, et à laquelle il avait joint deux quittances signées par Meschinot. L’édition la plus ancienne a été publiée à Nantes, le i5 avril 1490, par Étienne Larcher, imprimeur : Cy commence le livre appelle les lunettes des princes avecques autcunes balades de plusieurs matières composées par feu Jehan Meschinot seigneur de Mortiers escuyer en son vivant principal maistre d'hostel de la duchesse de Bretaigne a présent royne de France (Eibl. Nat., Vélins 2232-2233 ; un autre exemplaire, incomplet, sur papier, à la Réserve Ye 281-282). Cette édition est en général assez correcte et présente quelques formes dialectales. — La deuxième édition, publiée à Nantes, le 8 juin 1 4 9 A par Étienne Larcher, a été signalée par Mlle Pellechet à M. A. Claudin. Elle est plus complète que la précédente, dans un ordre différent, et

igo

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

les vers de Meschinot ont été lus et cités jusqu’au temps où parurent les Contes cl’ Eutrapel de Noël du Fail (i585).

Jean Meschinot était d’extraction bretonne, sorti de la terre nantaise, du manoir de la petite seigneurie des Mortiers, paroisse de Monnières, que son père Guillaume tenait en 1 4 5 1 , et qui relevait de la baronnie de Clisson h Jean Mes-

contient trois ballades qui ne se rencontrent pas ailleurs (Exemplaire unique à la Bibliothèque de Chambéry, inc. , n° 9 , dont je dois la communication à M. Polain que je remercie vivement). — J’ai suivi le texte de l’édition princeps. Pour les pièces additionnelles, le texte de l'édition donnée à Nantes en 1 4 9 4 par Étienne Larcher et de celle publiée par Philippe Pigouchet en i4g5, à Paris (Bibl. Nat., Bés. Ye i3i3). — L épitaphe donnant la date de la mort de Meschinot se rencontre seulement dans l’édition donnée à Paris par Pierre le Caron, s. d. Les autres éditions, très nombreuses, publiées à Paris et à Lyon, jusqu’au milieu du seizième siècle, ne sont intéressantes que pour l’illustration, ou comme témoignage du succès de l’œuvre. (Cf. la notice assez complète de G. Brunet, Manuel du libraire, t. III; la France littéraire au XVe siècle, p. i33-i34; l'Imprimerie en Bretagne au XVe siècle... publiée par la Société des Bibliophiles bretons. Nantes, 1S7S, p. io3-io8; Hain, Reperlorium, II, et le Supplément de YV. A. Copinger, part. II, vol. I.) — Le très beau manuscrit de la Bibliothèque Nationale, fr. 243i4, de l'extrême fin du quinzième siècle, et à mon sentiment plutôt des premières années du seizième siècle, offre au fol. sro une miniature au bas de laquelle on voit les armes de l’amiral de France, Louis Malet de Graville, le grand bibliophile, mort en i5i6. Elle représente l’auteur devant son pupitre de travail à qui parlent langueur, fureur et courrous. Au premier plan, le four 1ER désigne du doigt désespoir, peine, sousy. La composition du volume est exactement la même que celle que donnent les imprimés assez tardivement. Mais le texte est en général plus correct et présente une révision intelligente, sinon une source plus pure. Louis Malet, sire de Graville, amiral de France en i486, assista à la journée de Saint-Aubin -du-Cormier ; il lut capitaine de Saint-Malo entre 1489 et 1 4g 1 (Père Anselme, Histoire généalogique, t. VII, p. 865). Le ms. 485 de Nantes, des premières années du seizième siècle, ne contient que les Lunettes (fol. 1 -5 4 vo) et les Princes (sans titre, fol. ôôro-7i). Ce texte reproduit celui de la seconde édition de Larcher.

Les sources de Meschinot ne sont donc pas divergentes. Il y a une impression unique, légèrement augmentée et interpolée dans les éditions plus récentes de quelques poésies pieuses, dont certaines sont d’Olivier Maillard.

1. La biographie de Jean Meschinot a été admirablement tracée- par M. Arthur de La Borderie dans son étude très documentée : Jean Meschinot, sa vie et ses œuvres, ses satires contre Louis XI. Paris, H. Champion, 1896, in-8 de 12S p. (Extrait de la Bibliothèque de l École des Chartes , t. XVI, i8g5). L’ouvrage de M. E. L. de Kerdaniel, Un soldat poète du quinzième siècle, Jehan Meschinot, Paris, s. d., est une réplique trop fidèle de l’ouvrage précédent. — Il s’en faut que M. de La Borderie ait été aussi heureux dans la chronologie qu’il a donnée des poésies et aussi dans l’interprétation historique des pièces de Meschinot. Tout ce qu’il dit notamment des satires cêntre Louis XI est un pur roman. Rien de tel n’apparaît d’ailleurs à un lecteur non prévenu. M. Arthur Piaget a fait la lumière complète sur ce sujet, dans un article où

JEAN ME S GUI N OT « LE BANNI DE LIESSE » I9I

chinot naquit vers 1420. Son père, Guillaume, est donc seigneur de la terre des Mortiers et il rend hommage au sire de Clisson. Il y a là une petite gentilhommière avec hôtel, manoir, hébergement de Guibort, avec ses appartenances, tant maison que courlils, vignes, prés, bois, garenne, métairie, saussaye, pâtures, clôtures, terres arables et non arables, sise entre les bois et domaines de la Cormeraye, que mouille un ruisseau entre deux, venant des tieulières de Coursay; elle touche aux landes de Maidon et aux hois de Michau Macé. Et Guillaume doit, chaque année, payer au sire de Glisson et aux différents voisins, 12 1. i4 s. 3 d. Les rentes dues au seigneur des Mortiers, par cinq petits fiefs, montent à 3 1. 16 s., plus quatre oies, onze chapons, neuf setiers de seigle et une mine d’avoine. Les rentes actives absorbent les rentes passives ; le seigneur des Mortiers vit, non de ces revenus, mais d’une pauvre métairie, du petit manoir où il loge, des prés où l’on mène ses bêtes au pacage, des terres sur lesquelles il trouve du bois de chauffage, des cercles pour ses barriques et l’avantage apprécié d'un terrain de chasse. Car c’est cela la petite et la moyenne noblesse; une misère, cette terre des Mortiers ! Aujourd'hui encore, c’est un pays comme il y en a beaucoup d’autres, touchant presque à la banlieue de Nantes, sans horizon, une terre travaillée, propre à toute culture, où l'on voit surtout d'assez nombreux pieds de vigne, de petits champs, clos de haies et de genêts, où paît un bétail de très petite taille; le ruisseau, on le devine plutôt qu’on ne le voit, imbibant une herbe drue et courte, formant une mare où les lavandières battent la lessive. Et, sur cet horizon embroussaillé, se détachent un moulin à vent et un haut clocher de pierre grise, comme les signes visibles du travail et de la foi.

l’on ne saurait rien ajouter (Les Princes, de Georges Chastelain, dans la Homania, 1921, p. 161-206). L’admirable est que les vingt-cinq ballades se rapportant soidisant à la Ligue du Bien Public ont assuré la réputation de Meschinot parmi les modernes !

Mais dans cette basse Bretagne des bois et des terres arables, sur cette terre des paysans, parmi cette misère fleurissent les vertus du bon serviteur, le sérieux, la fidélité, le courage, 1 amour profond du pays, et bientôt aussi celui de la France. On est loyal, on sert courageusement et, à ce qu’il semble, de père en fils. Car on peut croire que le Jean Meschinot, nommé entre i4o5 et 1420 « escuier de cors et de la chambre » du duc Jean Y, est le grand-père de notre Jean Meschinot. Jean Meschinot, le poète, pour la première fois, en 1442, est désigné parmi les écuyers du duc Jean V; sous François 1er, en 1 4 4 6 , on voit qu'à l’occasion des étrennes, il reçoit un gobelet d argent du poids de deux marcs. Un présent lui est fait en 14/18, toujours à l’occasion du premier janvier. Alors on comprend pourquoi Meschinot célébrera dans ses vers la vaillance et la générosité de ce prince.

Quant au duc Pierre II, il semble avoir témoigné à Meschinot beaucoup de confiance. Car il l'emmena dans ses deux voyages à la cour de France, lepremierà Tours, en février i452, le second à Bourges, en juillet 1 4 0 5 , entrevues où le duc allait s occuper avec le roi des meilleures mesures à prendre pour la succession du duché de Bretagne. Alors Pierre II était accompagné d’une suite brillante; et le roi de France lui avait donné de belles fêtes. En 1 4 5 3 , tandis que l’armée bretonne, lancée en Guyenne, gagnait la bataille de Castillon (17 juillet), Meschinot est à un poste d’honneur pour un soldat. Il demeure près de son maître, parmi les quelques fortes troupes qui devaient s'opposer à une descente éventuelle des Anglais; et, l’année suivante, il est toujours dans les compagnies d’élite de 3o lances, au poste le plus avancé, à Saint- Malo, dans la compagnie du sire de Derval ; troisans plus tard, on le trouve dans celle de Le Galois de Bougé. Sous le règne du connétable de Richemont, devenu Arthur III de Bretagne,

la faveur est continuée à Meschinot. En décembre i457 et

au mois de janvier i458, le duc se rend à Tours, avec un cortège brillant, pour prendre part aux fêtes que le roi de France

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