‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 41 sur 183 · Bibl. Nat , ms. fr. a5458, p · texte numérisé non relu

Bibl. Nat , ms. fr. a5458, p

4. Pierre Champion, Vie de Charles d'Orléans, p. 633-634- Un seul de ces rondeaux se rencontre dans les Lunelles des princes (M’amerez-vous bien?); le rondeau : C’est par vous que tant fort souspire, se retrouve également sous le nom de Meschinot dans le ms. fr. 9323 ( Rondeaux , éd. G. Raynaud, p. 28). La lourde ballade : Plus ne voy rien qui reconfort me donne doit être également restituée à Meschinot sur l'autorité du ms. de Carpentras 375, fol. /4T0.

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Et, gentiment, il disait à François dans l’envoi de sa ballade :

Prince parfait, metez sens, temps et cure A la chérir, tant qu’elle nous procure Le plus grant bien qui soit dessoubz la nue:

C’est ung beau filz; lors dirons, sans mesure :

Benoiste soit sa joyeuse venue!

Tandis que la fortune lui sourit, Meschinot pense aux siens. Cette année-là, comme on redoute une prise d’armes entre Louis XI et le duc de Bretagne, les châteaux ruineux sont mis en défense. C'est son fils, Jean Meschinot, qui sera nommé capitaine du château de Marcillé, dont il fait terminer les tours et réparer les mâchicoulis. Et si notre Meschinot doit souffrir, maintenant, c’est plutôt des ennuis attachés à la fortune que de l'infortune. Car son fils vient d’avoir des discussions avec un petit seigneur du pays de Ploërmel, Jean de Boisbrassu. Il y a eu procès, à la suite « d'injures verballes », demande de réparations devant le conseil du duc, production de témoins jurant sur les reliques de « Monsr saint Hervé » dans la cathédrale de Nantes, intervention sans doute de Jean Meschinot sous forme d’une <( supplication1 ».

Etrange factum en prose, comme la parodie d'un acte réel, si conforme à l’esprit de ce temps, dans lequel le « pauvre vassal, loyal subjet et obéissant serviteur, nommé le banni de Liesse », déclarait à son souverain seigneur qu’il logeait alors au diocèse d Infortune, paroisse d'Aflliction, rappelant les services qu’il avait rendus, dès son jeune âge, à ses prédécesseurs, les ducs Jean, François, Pierre et Arthur. Il se disait guerroyé par ce larron public, appelé Malheur, et par cette « vieille maigre dessirée » qui est Pauvreté (ce qui paraît au moins exagéré). Il décrivait l’étonnant et pesant harnois, fait d’acier de Mélancolie, que ces puissances ennemies lui forgeaient. Enfin, il allait être écrasé sous la meule

i. Rubrique du ms : Sensuit une supplication que fist ledit Meschinot au duc de Brelaiyne son souverain seigneur . Même texte chez Larcher et Pigouchet.

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mise en mouvement par Scandale, Ruine et Confusion ! Tout cela, tandis qu’il venait de dépasser la cinquantaine. Car ses ennemis ne tendaient à rien moins qu’à lui ôter la puissance de servir un maître dont il réclamait la protection, « attendu que ces exceis luy ont esté fais sous vostre sauvegarde et en vostre service ». Qu’il veuille imposer silence à ses adversaires : ainsi le Banni de Liesse pourra « le sourplus de ses briefs jours joyeusement acomplir ». Sur quoi il priait pour son prince, lui souhaitant tout ce que son cœur pouvait désirer.

C’est un fait que le 9 février 1 4y3 (n. st.) François, duc de Bretagne, sur l’accord des parties, éteignait la poursuite pour injures verbales intentée par Meschinot, père et fils, contre Jean et Pierre de Boisbrassu.

Ce n'est qu'au temps de la fille de François II, la duchesse Anne, que Meschinot est nommé le premier parmi les maistres d’hostel, ayant le pas sur les autres, dans un document qui justifie pleinement le titre de l’édition princeps de ses œuvres données par Etienne Larcher en 1 49^ : « principal maistre d’hostel de la duchesse de Bretaigne, a présent royne de France ». Jean Meschinot est alors le gentilhomme à son aise, bien renté, fort occupé, qui joint à ses émoluments les revenus de sa terre noble; très affairé aussi, par son office curial, par tant de revues militaires qu’il doit passer. Mais ce service absorbant, il 11e le remplit pas longtemps. Jean Meschinot devait mourir le 12 septembre 1491, ainsi que nous l’apprend sa curieuse épitaphe L

Ce n’est pas ce Meschinot, grand maître d’hôtel, qui nous retiendra longtemps. Ce majordome 11‘est pas l’auteur des poèmes que nous allons examiner. C’est en quelque sorte un autre Meschinot, plus jeune et plus pauvre, Fauteur des nombreuses pièces recueillies après sa mort sous le titre des

1. Édition parisienne de Pierre Le Caron (A. de La Borderie, op. cil., p. 5-6).

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Lunettes des princes, titre qui a été forgé après coup et qui ne désigne qu’une partie de son bagage littéraire.

Voilà l’homme qu’il importe de connaître.

Car le jeune et ardent compagnon, celui que nous avons vu cheminer vers Tours avec Arthur de Richemont, celui que Ton fêtait, celui-là qui a fait le bel esprit et le galant, et dont les compositions ont été précieusement recueillies par Charles d Orléans dans le livret de ses poésies où I on n’a pas su les reconnaître encore, il est bien changé.

Mais ce Jean Meschinot force tout de même l'admiration, quand il écrit une sorte de soliloque1, âpre et beau, formant, on ne sait trop comment, comme le prologue des Lunettes : car, ce jour-là, Jean Meschinot fut vraiment poète.

C est après la mort d’Arthur III (26 décembre 1 458) et avant l’entrée de Meschinot au service de François II, c’est-àdire en i45g ou i46o, que la première partie du poème, la seule absolument intéressante, a été composée. Jean Meschinot va sur la quarantaine. Mais il parle plutôt comme un vieillard, à coup sûr comme un homme qui vient de subir un choc physique et moral terrible, une maladie effroyable qui Ta mené au désespoir, lui le fringant Meschinot de Tours; et il a vu mourir ses bons maîtres, ceux-là qui aimaient son esprit, lui qui fut leur compagnon de voyage, Richemont surtout. Meschinot est pauvre, il est triste comme Villon; mais il est pitoyable. Et, comme celle de Villon encore, sa pensée est hantée par Ridée de la mort. Alors le pauvre soldat moralise, comme plus tard il sermonnera.

C’est la mort successive de trois de ces princes qui a été comme l’occasion pour Meschinot de ce retour sur lui-même et sur sa propre misère. Voyons-les vivre et mourir: Jean Ven i442, François Ier en i45o, Pierre lien 1 4 T> 7 , Arthur en i45S. Quatre princes en seize ans!

1. M. de La Borderie (op. ci/., p. 47) limite arbitrairement cette première partie à la 86e strophe, ce qu’il appelle l’autobiographie poétique : il réserve le nom de Lunelies des princes au poème allégorique qui suit.

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Ces princes, Meschinot les idéalisa dans la mort, comme les figures des gisants des tombeaux. Ils sont tous bons et beaux, jusqu'au duc François Ier qui avait fait ou laissé assassiner son frère, jusqu’à Richemont, « qui tant fut bel et fort », mais que nous savons bien avoir été extrêmement laid et tout lippu.

C’est vrai, cependant, que Jean V avait été un bon administrateur, familier et très simple avec ses serviteurs et ses sujets, que nous lui devons ce chef-d’œuvre de pierre qu’est le Folgoet, l'immense cathédrale de Nantes aux fines sculptures et le tombeau de saint Yves. Pieux et dévot, il se montra aussi passionné de musique; et il fit donner des gratifications aux compagnons qui jouèrent le Mystère de la Passion, à Rennes, encore qu’il n'appréciât pas les femmes savantes.

Quant à François Ier, époux d’Isabelle d’Ecosse, le bon soldat, c’est un fait qu’il laissa empoisonner, dans sa prison, son frère, un traître d’ailleurs, qu’il se montra un ami de la France, qu’il fut très aimé de sa Rretagne. Voici comment Jean de Saint-Paul, qui fit, comme Meschinot, partie de sa maison, en parle1; petit texte qui illustre tant de vers de notre poète ; « Après Jean régna Francoys, son filz aisné, qui se conduisit selon qu’avoict faict son pere, et racueillit tous ses serviteurs en l’estât qu’ilz estoient a son pere. Il honnora Dieu et saincte Eglise, et aloit tous jours aux sermons; et traicta la justice, la noblesse de son pays et le peuple aussi bien ou mieulx que son pere. 11 disoit ses heures canoniales chascun jour, et jamais ne se coucha qu’il n’eust, dit vigiles des mortz ; et croy que Dieu luy rendict a sa fin, ainsi que vous oirez. Ce fut un des plus beaux hommes de sa duché, et le plus humble et honneste prince qui fut jamais. Il honora et ayma les dames sur toutes choses, et danses et joustes, et ouïr chanter, et tout ce que noble cœur de prince doit aimer. En son temps, il n’estoit parlé que de toute joye. Il rece-

i. Chronique de Bretagne , p. par A. de La Borderie, 1881 ( Société des Bibliophiles bretons y.

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voit, a l’exemple de son pere, son Sauveur es testes de l’an, et y tenoit estât royal... » Les beaux mots que le même Jean de Saint-Paul recueille à son lit de mort, ceux-là qu’il adressait à son frère, Pierre : « Beau frere, je vous recommande ma femme, mes filles et mes serviteurs, dont plusieurs ont aultres fois servi notre pere, et leur estes plus tenu qu’a d’aultres. Et prenez, sur la mort que je vais recevoir, que je ne trouve en eulx que toute loiaulté. Beau frere, traictez vos subjectz amiablement, et par doulceur vous aurez le cœur de leur ventre et tout ce qu’ilz ont ; et par rigueur, a grand peine en aurez-vous chose qui bien vous face. Et ne vous cutez1 pas, comme vostre naturel vous incline, car i 1 z 2 veulent voir leur prince, et est le plus grand plaisir qu’ilz aient. Vous avez veu comme ilz m’ont servi en ceste guerre. Jamais ne fut une si loiale nation et, si j’eusse vescu, je les eusse recongneuz ; mais je vous prie que pour moi le faciez. » Alors il fit ses adieux à la duchesse sa femme; il rentra dans sa chambre et son Sauveur lui futapporté. «Incontinent que le veid s’agenoilla, et s’acouda tout seul sur la cherre qui pour ce avoict esté dressée, et List son oraison devant son Sauveur; et puix se leva en estant et veiz ses serviteurs de toutz estatz tout plein celle chambre. Lors a tous requist pardon et leur dit qu’il n’avoict regrect en sa mort, sinon qu’il ne les avoict pas assez recongneuz des services qu’ilz luy avoient faictz. Incontinent se mist a genoux et receut son Sauveur; et après se leva et requist encore a toutz pardon et leurdist : «Je vous prye que vous toutz preniez patron a moy, qui ay esté vostre prince, et [maintenant] n’est plus rien de moy! » Lors fut dépouillé et mi ns en son lict. . . ; fut mis en onction et aida tout au long a soy y mettre. Et incontinent ce, print a tirer 3 ; et print sa croix en sa main dextre, le cierge en l’aultre, et tira du jeudi au soirjusques au samedi, et oncques ne varia. Ou il avoit les ieux mortz, il boujoit les levres et disoit

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