Jean de Saint-Paul, op. cil., p
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observateur du jeûne, ennemi des blasphémateurs ; et il porte sur lui un gros reliquaire. Meschinot a du le voir usé, affaibli, malade. Il cherche à le distraire : et quand Meschinot lui récite ses ballades, Arthur lui donne des sommes assez importantes, variant de 5 écus à io écus. Mais rien ne l'amuse plus. On essaye de grosses plaisanteries. Dago, le fou, reçoit un écu pour une volée de soufflets qui lui sont administrés en présence de monseigneur. Arthur fait détrousser son barbier, près de Cliinon, par trois valets de son neveu, pour jouir de sa mine déconfite; alors il le récompense grassement. Mais Arthur languit. Il veut cependant demeurer debout, le rude connétable. Il refuse de se coucher.
Encore une fois, la camarde rode dans le palais ducal. Et voici comment Arthur l’accueille1 : « Depuis la feste de la Conception Nostre Dame fut le duc malade jusques a la Nativité Nostre Seigneur ; et tousjours luy aggravoit sa doleur, combien qu’il se portast, et jeûna les Quatre Temps de l’Advent : ledit jour de la Nativité, il se confessa moult dévotement et receul nostre Créateur, et fut a matines, a la messe de my nuict, a celle du jour et a vespres. Le landemain, jour Saincl Estienne, il se reconcilia derechef, oyt la messe et dist ses heures a genoux : puis au soir, environ six heures d'iceluy jour, en Lan i458, rendit l’esprit. » Alors sainte Françoise d'Amboise, sa nièce, l’ensevelit de ses mains, tandis que sonnaient les cloches de Nantes; et il fut inhumé dans cette chapelle des Chartreux qu'il avait fondée.
Nous en savons assez maintenant pour entendre les vers de Meschinot; et nous savons pour quel milieu il parle : les successeurs de ceux qui veulent mourir debout :
Après beau temps vient la pluye et tempeste,
Plaings, pleurs, souspirs viennent après grant feste...
i. Chronique de Pierre Le Baud ( Histoire de Bretagne, 1 6 3 8 , p. 537).
JEAN MESCH1NOT « LE BANNI DE LIESSE
Guerres, debatz viennent après la trieve,
Apres santé vient mal en corps et teste.
Quant l’ung descend, tantost l’autre s’eslieve.
Povres suymes, si Dieu ne nous relieve,
Car a tout mal nostre nature est preste.
C'est de suite la mélancolie, la mélancolie de cette époque, où passe aussi comme la nuée de la tristesse bretonne ;
Boyre, menger et dormir nous convient :
Noz jours passent, jamais ung n’en1 revient.
Nostre doulx est tout confit en amer;
Contre ung plaisir ou ung seul bien qui vient,
Le plus eureux cent fois triste devient...
Du temps passé peu nous esjoyssons,
Et du présent en dangier joyssons ;
Las ! au futur avons petit esgard :
Tant que povons a la mort fuyssons2...
Point n’avisons nostre piteux départ,
Et comme après en terre pourrissons.
O misérable et très dolente vie,
Qui en nul temps ne peult estre assouvye...
Car nous n’emportons rien dans l’autre monde. Aussi, il n'est pas sage celui-là qui n’a pas mis sa pensée en Dieu [;
Sans luy suymes de mort le vray ymage.
Et toujours la grande figure de la Mort triomphe, celle-là qui nous rend « trespuans et horribles », et qui, dans un seul jour, tire à soi les hommes, « a milliers et cens». La mort sans pitié qui détruit tout :
La guerre avons, mortalité, famine,
Le froit, le chault, le jour, la nuyt nous mine,
Quov que façons, tousjours nostre temps court :
Pulces, cyrons et tant d’aultre vermine Nous guerroient! Brief, misere domine Noz meschans corps dont le vivre est trescourt.
Ung grant mondain ou bien homme de court,
i. Ms. nul ne. — 2. Ms. fuyons.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Remply d’orgueil, sur ung beau cheval court,
Qui a jeunesse et d’or toute une mine,
Dyroit tantost que mort n’a sur luy cour(t) :
Croy que si a et que bien tost accourt.
Epoque tragique, où le peuple laboure en vain. Car, ce qu’il a amassé à grand’peine, argent ou blé, il le perd dans un instant :
Voyant cecv ay je tort si je pleure?
Les grans pillent leurs moyens et plus bas,
Les moyens font aux maindres maints cabas,
Et les petis s’entre veulent destruyre :
Telz qui n’ont pas vaillant deux meschans bas Voyt on souvent avoir mille debas,
Aulcunesfois se navrer et occire....
Devant ce spectacle de l'universelle destruction, de cette poursuite que nous donne la Mort, le poète disait :
Je voys pleurant par chemins, boys et près,
Et me convient dire par motz exprès,
J’ay beau pleurer, aultre chose n’y puis!
Comme \ illon, Meschinot donnait alors une pensée attristée aux héros du temps jadis :
Quant bien au fait d’Alixandre je pense,
Si grant seigneur et de telle despense,
Qui du monde fut gouverneur unique,
C’est a bon droit si ma joye suspense;
Mon mestier est que je pense et despense,
Chargé de doeul comme homme fatastique.
O roy David, prophète pacifique,
Sanson le fort, qui tant feuz auctentique,
X avez vous sceu faire a mort recompense?
O Salomon, sage dit en publicque,
Puis que la mort contre telz gens s’applique Qui me vauldroit en1 demander dispence?
Il pensait surtout à ses maîtres immédiats qui venaient de mourir :
Et en noz jours, ce prince de sagesse, i . Leçon du ms. de Paris. — Ms. de Nantes : que vouldroit il — I que vauldroit en
JEAN MESCHINOT (( LE BANNI DE LIESSE
Le bon duc Jehan, nonpareil en largesse,
Ne le print Mort par son cruel oultrageP...
Amère leçon, confirmée par les « chroniques anciennes » que Meschinot lisait alors : une voix intérieure lui disait encore :
Mort de nouveau a fait bien grant effort :
Le duc Francoys et conte de Montfort Et Richemont, qui tant fut bel et fort,
Est décédé, Dieu le prenne a mercy !
Sa pensée se fixait sur le bon duc Jean, si bien « morigéné », plein d’honneur, qui donnait gages et pensions à « gens vaillants » :
Que des Anglois la grant contention Ravala bas...
Quelle douleur fut la sienne, quand il le perdit ! Mais son frère lui succède et il choisit Meschinot pour le servir. Et la mort le prend aussi, comme elle a pris les deux princes, leurs successeurs :
Artus eut nom, de France connestable,
Sage, vaillant, vertueux et estable,
Aux ennemys cruel et redoubtable.
Qui pourrait voir tant de mutations sans se lamenter? Mais voici que la mort rôde autour de son logis. Cette fois, c’est pour le chercher. Sans doute, Meschinot venait d’être fort malade, car il s’étonnait d’être encore sur ses pieds :
Pire est mon mal qui n’est paralisie,
Ma jennesse est de tout bien dessaysie...
Que d’hôtes maudits pénètrent chez lui. Le Fourrier, tout vêtu de noir, est là prêt à introduire ce mauvais hôte, Désespoir. Et Meschinot disait de lui-même :
J’ay sceu parler, or ay mute la bouche,
J’eu beau regard qui est devenu louche,
Fieble me sens qui fu aultresfois ferme,
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Je fu joyeulx : or ay je a l’œil la lerme Incessaument qui ma doleur conferme;
Mon honneur est converty en reproche,
Plus n’ay santé, je suys du tout inferme :
Ainsi me va du temps, je vous afferme,
Dont plus ne quier fors que la mort me touche.
Si j’eusse esté hermite en ung hault roc,
Ou mendient de quelque ordre o ung froc1 J’eusse eschivé grant tribulation.
Ung laboureur qui a charrue et soc,
Fourche et rasteau, serpe, faucille et broch2,
En son œuvre prent3 consolation :
Mais moy, tant plain de désolation,
Meschant nasqui soubz constellation D’infortune, qui ne vaulx tant soit poc,
Et ay vescu du vent de elation;
Remply d’orgueil et cavilation,
Suys mieulx pugny que ceulx qu’on mect au croc.
Il ne me chault de Gaultier ne Guillaume,
Et aussi peu du roy et son royaulme,
Je donne autant des reis que des tonduz :
Car quant Courroux me frappa ou heaulme,
Tel coup senty de sa cruelle paulme Que mieulx me fust avoir esté penduz.
Les jeux passez me sont bien cher vendus :
J’avoye aprins coucher en lictz tendus,
Jouer aux deix, aux cartes, a la paulme,
Que me vault ce? mes cas bien entendus,
Tout mes esbas sont pieça despendus,
Et me convient reposer sur la chaulme.
Car maintenant Meschinot se disait nu « de sens comme une chievre ». Puisque ses maîtres étaient morts, il ne demandait qu’à les suivre. 11 était las, désemparé. Il se comparait à l’arbre sec qui porte verdure d’ennuis; il souffrait enfin dans sa chair et dans son esprit :
Des biens mondains n’ay vaillant une plaque,
Mais de doleurs plus de plain une cacque