Ms. faucille, serpe et broc. — 3. Ms. sa consolation
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE » 207
Sens en mon cueur : de ce point ne me moque.
Je voys aux champs sur ma petite hacque;
La conviendra qu’a la dague je sacque,
A celle On que ma vie desroque...
Curieuse et romantique ligure que celle de ce désespéré, chevauchant son bidet dans la lande déserte, prêt à se percer la poitrine de sa dague. Mais il avait honte bientôt de son désespoir; il allait demander à Dieu, agenouillé et toque en main, la résignation :
Tu es le maistre et je suys ta povre œuvre.
Et Meschinot priait à genoux, le chef découvert. Alors Dieu lui envoyait Raison pour qu’elle le visitât. Comme il convient, le poète décrivait la noble visiteuse, son riche vêtement, les beaux yeux de son visage, et aussi comment elle descendit de la nue. Le maître d’hôtel, qu’était tout de même Meschinot, se révèle ici. Car la noble dame allait loger dans son entendement qui est représenté comme un gîle vide où il ne reste plus qu'un peu de pain. Son pourvoyeur, Sens, devait donc se préoccuper du ravitaillement en vivres.
Or la dame, usant de son plus beau langage, le sermonnait avec douceur, le nommait tendrement son enfant. Elle lui disait combien la Fortune était variable :
Demain te rend en basse humilité Ou povreté, a quoy jamais ne tens ;
Mais quant el t’a ainsi débilité,
Souviengne toy d’avoir virilité,
Qui trop mieulx vault que mil escuz contens.
Sois courageux ; use de ma raison ; sois patient ; abandonnetoi à Dieu. Car la Fortune peut bien nous reprendre les dons qu elle nous a prêtés; et ceux qui jouissent de la vie
Sont obligez a mort rendre leurs corps.
C’est la loi commune :
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Pour ton plourer ne reviendront les mors,
Et toy mesmes yras en pourreture.
Cette pensée inspirait au loyal serviteur de beaux et désespérés couplets, formant comme une illustration à cette danse macabre quia donné le frisson à tant d’intelligences :
Tu plaings la mort de tes princes passez,
Et que trop tost ont esté trespassez,
Mais que te vault en mener tel effroy ?
Pense en ton cas, tu congnoistras assez Qui demour[r]ont la ou sont enchâssez,
Puis que poyé ont le dolent deffroy.
Les preux sont mors, Hector et Godefroy 0 la grant dent, quelz 1 ne sont rapassez.
Ceulx qui sont vifs, pape, empereur et roy,
Vendront aussi a ce piteux desroy :
Ne pleure plus, tes yeulx en sont lassez !
Quant tu lyras le Romant de la Rose,
Les Faictz romains, Tules, Virgile, Orose,
Et moult d’autres anciennes hystoires,
Tu trouveras que Mort en son enclose A prins les grans et a leur 2 bouche close,
Desquelz encores florissent les mémoires,
Par leurs biensfaictz et œuvres méritoires,
Qui de vertus eurent les inventoires En détestant toute meschante chose :
Peu prisèrent richesses transitoires.
Or ensuy donc des bons les monitoires,
Et de mourir, comme loyal, propose.
Abandonne-toi à Dieu; aime-le; peine pour qui a peiné pour toi; pense à la béatitudedes cieux. Et toujours s’imposait au poète la méditation cruelle de la mort, le souci de sauver son âme au jour du jugement :
Puis que de mort aulcun homme n’eschappe,
Mais tout ravist soubz son mantel et chappe,
Et qu’en ses faictz n’a réparation,
Empereurs, roys, ducs, contes et le pape,