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HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Qui peut avoir telz joyaulx en son estre Que je promect te donner de bon vueil !
Sur quoi Raison lui conseillait de se reposer, de dormir. Et elle lui disait qu à son réveil il verrait les lunettes parfaites et de quoi elles étaient faites.
Alors « l'acteur » prenait la parole, disait la joie que ces « beaulx motz » lui donnaient, faisant un éloge enthousiaste de dame Raison.
L'ouvrage est ainsi daté, de pittoresque façon :
Cecy m’avint entre esté et auptonne,
Ung peu avant que les vins on entonne,
Lors que tout fruict maturation prent.
L’un jour fait cbault, l'autre pleut, vente et tonne ;
L’air fait tel bruyt que la teste en estonne.
A nous meurir celluy temps nous aprent :
Car qui des biens lors n’asserre, il mesprent,
Pource qu’aprés l’yver froit nous sourprent.
Qui n'a du blé ou du vin en sa tonne Au long aller son deffault le reprent:
Aussi en fin, qui bien cecy comprent,
Cil jeusnera qui n’a faict chose bonne.
Car c'est cela la mélancolie romantique dans la pauvre gentilhommière de l'écuyer breton du quinzième siècle. Les orages qui se levaient alors pour lui ne lui enseignaient que la prévoyance.
Sur quoi Meschinot se préparait à dormir sur sa petite couche. Mais Raison lui conseillait de faire auparavant une prière.
Elle est en prose, 1' « oraison de l'acteur ». Que d'invocations s'y précipitent, à la glorieuse puissante Trinité, au doux Seigneur, vrai rédempteur conçu au ventre virginal, à la souveraine bonté, à l'inextinguible lumière, à l'essentielle richesse! Elles bruissent, comme bruissent les prières qui roulent en écho dans les églises bretonnes. Et Meschinot se frappait la poitrine, réclamant la lettre de rémission de ses fautes « scellée du sceau des armes de vostre très precieuse
JEAN MESCHINOT « LE BANNI DE LIESSE
louable et glorieuse passion. Amen ». Ainsi finit la première partie du poème1.
C'est Jean Bouchet qui a écrit dans son Temple de Bonne Renommée-:
Si vous lisez des Princes les Lunetes,
Vous n’y verrez que matières très nectes Pour acquérir les vertuz cardinalles,
Semblablement les trois theologalles...
On a remarqué déjà la tristesse sentencieuse de notre Breton. Il peut être lassant ou bien monotone. Mais encore faut-il rendre hommage à sa droite nature, à la bonhomie et à la piété d'un temps où les écuyers de corps avaient licence de sermonner de la sorte leurs seigneurs. Ces préceptes de morale, ces traités des devoirs, sociaux ou autres, étaient alors parfaitement accueillis. Car on y trouvait les beaux émois de la conscience, desnotions dejustice, leslinéamentsde l’analyse intérieure, tout ce qui fait enfin la morale chrétienne si riche d’enseignements pour l’âme, tout ce qui a, en définitive, enrichi et épuré la brute guerrière ou laborieuse que fut l’homme primitif3. C’est cela qui aassuréle succèsdes Lunettes. Ceci dit, nous sommes moins gênés pour dénoncer le goût bizarre de l'auteur, et l’ennui aussi qui se dégage de la seconde partie des Lunettes, c’est-à-dire des discours que les vertus cardinales vont tenir à Meschinot4.
1. M. de La Borderie n’a pas reconnu l’unité de cette partie du poème qu’il divisait en deux époques; et il a proposé de déplacer la strophe faisant date ( op . cit., p. 57). C’est que M. de La Borderie avait une idée préconçue au sujet des Lunettes et qu’il y voyait, un peu partout, des allusions historiques tardives. C’est là, à mon sentiment, une interprétation défectueuse. Ce que dit Meschinot est le plus souvent tout à fait général. Meschinot est un moraliste sermonneur. M. de La Borderie, comme il l’a été pour les Princes, e«t ici victime d’une idée a priori.