‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 47 sur 183 · Paris, Galiot du Pré, i5i6, fol. ça · texte numérisé non relu

Paris, Galiot du Pré, i5i6, fol. ça

3. M. Giraud-Mangin, bibliothécaire de Nantes, m’a signalé de nombreux passages delà Très ancienne coutume de Bretagne (éd. Marcel Planiol, 1896), où le coutumier prend l’aspect d’un livre de morale, d’un catéchisme, ainsi que l’a appelé son dernier éditeur.

4. Le couplet sur les Innocents semble bien montrer que cette partie est postérieure

212 HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE

Hélas ! ces figures n’ont ni la grâce ni la robustesse des allégories merveilleuses qui accompagnent dans leur sommeil, à Nantes, le duc François II et Marguerite de Foix1.

Comme aurait pu le faire Michault Taillevent dans une de ses lourdes machines, une fois de plus, Mcschinot décrivait la très noble dame raison qui lui était apparue « entre les courtines environnée de tout resplendissant clarté »;les merveilleuses lunettes, qui étaient entre ses mains, dont les verres étaient prudence et justice, dont la monture d’ivoire était FORCEetleclou tempérance. Et Meschinot prenait connaissance du livret Raison, où la destinée de l’homme était décrite en de sentencieux et désolés huitains.

Comme si les écrivains d’alors n’avaient rien d’autre dans la tête, nous retrouvons encore un développement sur la mort inévitable :

Quant en ce monde tu nasquis,

Chose tout certaine n’as quis Que la mort qui a coup vendra,

Et l’endurer te convendra.

Quant morte sera ta charongne Puante, quier qui ta chair ongne D’aulcune odorante liqueur?

Homme ne vouldra, car ly cueur Ne pourroit durer a sentir Tel odeur ne si assentir :

Après au jugement yras...

Toutes les leçons de morale qui vont suivre (et Dieu saits’il y en aura !) seront vues sous cette incidence : l’âme abandonnée au vice, c’est-à-dire au diable. Car Meschinot va nous tracer un tableau des gens vicieux de son temps : blasphéma-

au Grant Testament de Villon, c’est-à-dire à l’année i46i. A moins que l’allusion soit comme proverbiale.

i. Je sais bien que cette représentation se rencontre ailleurs, encore qu’elle ne soit pas habituelle. Mais quand on voit la duchesse Anne faire élever dans la cathédrale de Nantes ce magnifique mausolée, affrontée des quatre figures force, justice, prudence, sagesse, on se demande, tout de même, si le poème de Meschinot, publié précisément à Nantes, à l’imprimerie de la duchesse, en 1 4 9 3 , n’a pas inspiré, en quelque sorte, la décoration de ce monument?

JEAN MESCHINOT <( LE BANNI DE LIESSE

teurs, envieux, avares (à ce propos il glisse un éloge des princes généreux), pillards et buveurs.

Toutefois, il serait tout à fait injuste de ne pas rappeler, dans le discours de justice, les fortes choses que Jean Mescliinotditaux princesetaux juges en leur traçantleurs devoirs. Il y a là un morceau capital sur l’égalité des hommes, d’un grand intérêt vraiment. Au surplus, n’est-il pas intéressant de constater l’importance du développement de l’idée de justice, « verrine très clere », ici donnée comme une des vertus cardinales de France?

Seigneur, qui as souverain régné,

Gouverne tes subgetz en paix...

Car Dieu n’a pas créé le prince pour qu’il fasse son plaisir; il est devant lui responsable du troupeau, comme le berger des champs doit répondre des brebis :

O prince, je te supply, traicte Tes subgetz en grant amytié...

Le seigneur n’est que le berger de Dieu :

Ce peuple donc qu’en main tenez,

Ne le mettez a povreté,

Mais en grant paix le maintenez.

Car il a souvent povre esté,

Pillé est yver et esté,

Et en nul temps ne se repose :

Trop est bastu qui pleurer n’ose.

Croyez que Dieu vous pugnira Quant voz subgetz oppresserez;

L’amour de leurs cueurs plus n’yra Vers vous, mais hayne amasserez :

S’ilz sont povres, vous le serez,

Car vous vivez de leurs pourchaz...

Par desplaisir, fain et froidure,

Les povres gens meurent souvent,

Et sont, tant que chault et froit dure,

Aux champs nudz, soubz pluye et soubz vent.

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECUE

Puis ont en leur povre convent Nécessité qui les bat tant,

Quant seigneurs se vont esbatant!...

Du propre labeur de leurs mains,

Qui deust tourner a leur usage,

Hz en ont petit, voyre mains

Qu’il n’est mestier pour leur mesnage ..

Combien que vous nommez villains Ceulx qui vostre vie soustiennent,

Le bonhomme n’est pas vil, ains Ses faictz en vertu se maintiennent...

Je vous nomme loups ravisseurs Ou lyons, se tous devorez...

Comme Villon, qu'il a sans doute lu, Meschinot fait aussi son tour aux Innocents : et il en tire la meme consolation :

Si tu vas a Sainct Innocent,

Ou y a d’ossemens grans tas,

Ja ne congnoistras, entre cent,

Les os des gens de grans estas D’avec ceulx qu’au monde notas,

En leur vivant, povres et nus :

Les corps vont dont ilz sont venus...

Or visons l’entree et la fin De l’empereur et d’un porchier;

L’un n’est pas composé d’or fin,

L’autre de ce que le porc chier.

Tous deux sont, pour au vray toucher,

D’une mesme matière faicts :

On congnoist les bons es biens faiclz.

Si j’ay maison pour ma demeure,

Bon lict, cheval, vivres, vesture,

Le roy n’a vaillant une meure En plus que moy, selon nature.

On luy fait honneur, c’est droicture :

Mais il meurt sans emporter rien.

Peu vault le trésor terrien.

Ung cheval suffist a la fois Au roy, une robe, unghostel;

S’il mengue et boyt, je le foys,

JEAN MESCHINOT <( LE BANNI DE LIESSE

Aussi bien que luy : j’ay los tel.

La mort me prent, il est mortel.

Je voys devant, il vient après :

Nous suymes egaulx a peu prés...

A cent ans d’icy je m’attens Estre aussi riche que le roy...

Et, comme Alain Chartier l’avait déjà fait, Meschinot gourmandera les gentilshommes oublieux de leurs devoirs. Il ason idée sur le corps politique, le dévouement dù au bien public :

On doit aymer sa nacion.

Mais la Bretagne surtout, Meschinot l’aima, comme un Breton aime sa Bretagne :

Riche pays1, contrée treseureuse,

Amez de Dieu, ce voit on clerement;

Duché sans pair, Bretaigne plantureuse,

De noblesse trésor et parement...

Aux seigneurs il dira encore :

Seigneurs, pas n’estes d’autre aloy Que le povre peuple commun :

Faictes vous subgetz a la loy,

Car certes vous mourrez comme ung Des plus petits...

Le prince est créé pour « labourer », non pas comme un ouvrier mécanique, mais dans le gouvernement. Et Meschinot faisait encore une âpre satire des gens de lois, des présidents établis pour respecter la coutume et qui n’aiment que l’argent, des juges prévaricateurs ou haineux. Aux juges, il osait dire qu’à chaque jugement, ils engageaient leur âme; aux avocats, qu’ils dormaient quand les pauvres venaient les solliciter et qu’ils étaient surtout à la disposition des riches. Et ceux-là qui donnaient leur langue au plus offrant, Meschinot les comparait aux femmes folles de leur corps.

i. Éd. Larcher, 1 4 9 4 et Ph. Pigouchet : Paix.

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

Ce sujet de la justice a d’ailleurs le don d’exciter Meschinot (il avait eu affaire à la justice); il apostrophait le greffier et le clerc :

Toy clerc, qui les procès escrips,

Ne ranczonne trop povres gens;

Pren pitié de leurs pleurs et cris,

Car les plusieurs sont indigens,

Et mesme, entre vous, sergens,

N’oppressez le peuple de Dieu :

A mal faire n’a point de jeu.

Comme Alain Chartier encore, Jean Meschinot a fait un tableau plein d’intérêt des misères de la guerre qui s’abattent sur le paysan. Comme lui, il montrait les mauvais seigneurs qui rossent les paysans :

Ja ne verres villainnatre Ne folastre

Avoir vertu pour combatre Ou debatre

Aulcune querelle honneste.

Trop mieulx se sçauroit embatre Et esbatre

A quelque povre homme bastre Comme piastre

En luy rompant braz ou teste !

Meschinot esquissait cette scène de pillage :

Dieu tout puissant,

Forragiers viennent, quatre vingz et puis cent,

Et le povre homme, despourveu d’apuy, sent Grande angoesse, cil qui est nourrissant De tous estas.

Quant fain ou paille ou villaige a grant tas,

Petis seront a la fin les restas.

S’il plainct et dict : tout mon bien emportas,

C’est temps gasté.

Car onc sangler ne fut de prés hasté De chiens mordens ne de luy faict pasté Tant com sera de reproches tasté.

Chascun dira

ï. OU.

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