ÉLU DES FINANCES ET POÈTE
Un petit poète, certes, mais dans la meilleure tradition française, et qui, sur la fin de ce quinzième siècle pédant, au milieu du chœur, aussi ennuyeux que magnifique, des orateurs de la maison de Bourgogne, fait entendre une voix simple et âpre où l'on reconnaît, tout de suite, comme un écho de celle de Villon. C’est celle, au demeurant, d'un basochien, d’un petitofficier de finances qui sait les profits et les risques du métier (ces derniers infiniment plus importants que les bénéfices dans les rangs subalternes de la carrière administrative), qui a réfléchi sur les institutions et la valeur des hommes, qui en sait le bien et le mal. Tout lui est familier dans ce domaine. Aussi passionné que clairvoyant, sachant prendre une responsabilité et un parti, de la société qui liante le Palais, des juges et du monde qu’il coudoie, Baude fera, sur le vif, une caricature, nouvelle, sous cette forme, dans la littérature. Et comme il a le don delà vie et du mouvement, le sentiment de la parole et du dialogue, il continue naturellement, au Palais, la tradition de la farce qu’il portera, dans ses moralités, sur la table de marbre. Baude est le poète des mules et des ânes qui piétinent rue de la Barillerie, aux portes du Palais, des sacs à procès suspendus par milliers dans les salles obscures de la j ustice, qu’il nommera « Madame » et qu’il comparera à une vieille femme, dormant trop souvent.
« Mon avocat au bras tendu... », ce simple huitain, c’est
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déjà le trait simplifié et rapide qui évoque, pour nous, le coup de crayon de Daumier.
Avec Baude, il nous faut connaître un monde nouveau, celui des clercs de finances que Villon fréquenta en sa jeunesse. Petit cercle fermé, fier et turbulent, que forment les fils de famille dont les pères ont tant peiné au Trésor, à la Chambre des Comptes, pour rétablir les finances royales, ruinées après la guerre sans fin, et qui ont mis de l’ordre, de l’équité, de l’équilibre dans les recettes et les dépenses du roi. Qui le reconnaîtrait, le roi gueux du temps de Jeanne d’ Arc, l’homme le plus pauvre et le plus timide de son royaume, dans le prince qui a restauré son autorité, conquis son héritage, qui observe un train vraiment royal, se montre réglé, libéral, ponctuel ? Tant il est vrai que le « faultc d’argent » est ce qui change le plus l’allure et la mentalité d'un homme, celle d’un Charles Vil comme celle d’un Villon.
Une miniature, charmante, nous représente des clercs et des officiers de finances au temps de Baude1. On voit dans la salle, tendue d’un tapis fleurdelisé, l’élu, ou le juge des finances, serré dans sa robe longue où pend une bourse; il est assis sur une grande chaire de bois et il tient un rôle. Son visage, enchaperonné, est tourné vers le sergent ou le commis qui lui présente, le bonnet à la main et le genou plié, un sac d’argent, précédant le messager qui porte sur ses épaules la lourde mallette ferrée, pleine d’écus. Le juge est entouré de gracieux jeunes gens, vêtus à la mode nouvelle, avec des plumes légères à leur chapeau. Dans l’encadrement d’une baie cintrée se dresse le comptoir du changeur où deux jeunes fils, à figure de jouvencelle, coiffés d’un bonnet d’où s’échappent les boucles de leurs longs cheveux, comptent sur la table des rouleaux
i. Bibl. Nat., ms. fr. 9608 (Pierre Champion, François Villon, sa vie et son temps. Paris, 1913, t. I, pl . x).
de monnaies et vérifient les inscriptions portées au grand livre. Mais ces beaux enfants semblent mieux faits pour chanter des chansons d'amour, le soir, dans les rues, écrire des vers pour les belles dames que l’on rencontre dans les églises ou que l’on entrevoit dans le cadre boisé des fenêtres de leur demeure. Ce sont les gracieux galants qui se donnent l’apparence et l’attitude de jeunes nobles, leurs pères s'étant enrichis. Dans ce petit monde de la Justice des Aides et du Trésor, comme on imite, dans le costume, l’allure des nobles, on en adopte le ton. Les clercs de finances écrivent des vers amoureux et larmoyants sur les registres des comptes et des actes de la Chancellerie. Ils parodient la forme des actes réels qu'ils transcrivent. Ils font de l'esprit, selon leurs moyens et leurs loisirs.
Un de ces jeunes hommes, tel pouvait être maître Henri Baude lorsqu'il fut nommé par le roi Charles VII élu « ou bas païs du Limosin », le 3i octobre i45SL Comme c’était là une charge assez considérable pour un jeune homme, il y a lieu de croire qu elle lui échut en récompense d'une activité reconnue.
Maître Henri Baude était né à Moulins2, vers i43o à ce que l’on croit. Car il y a lieu de penser qu'il pouvait avoir sensiblement le même âge que Louis XL En effet, il fut de ceux qui suivirent le dauphin quand ce dernier quitta la cour de son père. Cela résulte très clairement de la préface allégorique de l’Éloge de Charles VII3 dans laquelle Baude4, jouant sur son nom donné à la précieuse race des grands chiens courants, se représente suivant d’abord la trace d’un
1. Jules Quicherat, Les Vers de Maître Henri Baude, poète du quinzième siècle, recueillis et publiés avec les actes qui concernent sa vie. Paris, i856, iio-iii. J’ai relu sur les mss. les textes que je cite.
2. Au fia cueur... de tout Bourbonnois (J. Quicherat, Les Vers..., p. 3, 69).
3. Vallet de Viriville, Nouvelles recherches sur Henri Baude, poète et prosateur du quinzième siècle... Paris, i853, p. 4, 5. — 4. Suivant M. Antoine Thomas, ce nom serait la forme féminine du qualificatif bauld.
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grand cerf ailé, signé de quarante cors (entendez le roi Charles VII, né en i4o3, alors âgé de quarante ans, et dont la devise était celle du cerf-volant), puis s’en écartant pour courir derrière un jeune b roquait, signé de vingt cors (et, dans ce jeune cerf, il est facile de reconnaître le dauphin Louis, né en i/i23, âgé de vingt ans). Une belle miniature illustre cette scène de vénerie1; pour lever tous les doutes, elle porte comme légende : Figure cle la Praguerie, nom qui désigna précisément la révolte des princes2.
Longtemps Bande avait suivi le broquart, jusqu’au cœur des « grandes montagnes » et des « pays sauvages » (Dauphiné); et de là, au gré du vent, il avait passé la « forest charbonnière » (c’est-à-dire celle des Ardennes et de Brabant). Circonstances qui ne peuvent s’expliquer que par une familiarité résultant d’une égalité d’âge, d'une familiarité comme domestique avec le dauphin fugitif. Mais le jeune Baude ne tarda pas à réfléchir sur les conséquences de son acte. Il reconnut qu'il s’était trompé, qu’il avait pris le broquart pour le cerf. Baude reprit donc sa première piste, battit divers buissons et bocages, rejoignit le grand cerf dans le beau manoir situé près d’un marais, où il faut peut-être reconnaître Mehun-sur-Yèvre3. Quoi qu il en soit, Baude avait fait retour vers le roi Charles 4 11 en 1 4 o 8 ; et la nomination d élu au bas pays Limousin pouvait bien etre la récompense de la « loyaulté, preudhommie et bonne diligence, et aussi en faveur de plusieurs bons et agréables services qu'il nous a faiz par ci-devant en la compagnie d'aucuns noz officiers estans autour de nous et en nostre service4 ». Ainsi s’exprimait la lettre du roi Charles VII, dans laquelle il est peut-être permis de voir un peu plus que des clauses de style.
Cette charge d'élu ne devait pas être une sinécure pour
i. Bibl. Nat., ms.lat. Caa2c, fol, 36r0.
a. A proprement parler, c’est la prise d’armes de i44o. Mais toute révolte était dite Praguerie.
3. « Buisson et nativité dudit cerf ». L’auteur a oublié que Charles VII était né à Paris à l’iiôtel Saint-Pol. — 4. J- Quicherat, Les Vers..., p. ni.
notre homme, comme on l'a cru1. L’office était nouveau, les élus ayant été créés en 1 4 • » i par le roi pour asseoir l 'assiette et la répartition des impôts de guerre, fixés strictement pour l'entretien des quinze cents lances et des huit mille francsarchers qui formaient toute l'armée régulière2; et ils avaient, en outre, à juger les réclamations des imposés contre le Trésor et celles du Trésor contre les imposés. Ainsi, par la création des élus, la royauté avait porté un coup droit à l'autorité des Etats provinciaux qui ne manquaient pas « de mettre sus plusieurs deniers a leur prouffit et a la charge du peuple Mais les élus, qui n’avaient que des gages fort modérés, avaient à lutter contre les Etats qui les surveillaient de très près et qui les détestaient3. On les trouvait toujours par voies et par chemins, comme les officiers qui lèvent les impôts dans les colonies. Très souvent en tournée, à cheval, ils portaient des bottes sous leurs robes, comme certains maîtres des requêtes de ce temps. Ainsi nous rencontrons Henri Baude à Tulle, où il signait avec son collègue, Jean de Gremont, l'assiette de 6.884 L, en remplacement de la portion d’aide du Bas-Limousin pour l’année 1 408- 1 45g . Et la signature qu'il donna à cette occasion est simple, franche, claire, d’une écriture un peu carrée, à la ressemblance du caractère de l’homme4.
Nous citerons un trait de son énergie, du sentiment qu’il avait de ses responsabilités. Vers i46a, au cours d'une de ses randonnées administratives, maître Henri Baude était de passage à Aix, aujourd’hui commune du canton d’Eygurande, dans la Corrèze. Il apprend qu'un certain Etienne Paston et Pierre de Boffignac sont les auteurs d’exactions commises dans les environs. Notre homme n’hésite pas à