Bibl. nat,, ms. lat
CHARLES D’ORLÉANS
Charles était auprès de sa mère, à Château-Thierry, quand elle apprit que son mari avait été assassiné dans la rue Yieille-du-Temple tandis qu'il sortait de chez la reine, accouchée en sa maison de Barbette, le 23 novembre 1407. Des sicaires, payés par Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, avaient lardé de coups, cruellement, le corps du prince charmant dont la puissance grandissante gênait cet autre ambitieux qui aspirait à gouverner le roi fou. Ainsi dans la forêt de la vie, derrière les arbres aux fruits d'or, surgit la mort brandissant sa flèche. L'Italienne instruit ses enfants de leur malheur par ses cris et ses larmes; elle fait conduire dans la forteresse de Blois ses fils, retenant près d'elle son dernier né et la femme de Charles, madame Isabelle. Elle donne à son aîné pour conseiller et chambellan, messire Sauvage de Yilliers. Charles, qui venait d'avoir treize ans, demeure plus étonné que triste de la mort de son père. Il n'est encore qu'un enfant. Il chevauche, insoucieux, à travers son duché et il fait son entrée à Orléans.
Pendant ce temps, Yalentine accourt à Paris, se jette aux pieds du roi, réclame justice pour la veuve et les orphelins. Elle crie vengeance contre Bourgogne, traître comme Judas et félon aux princes de la fleur de lis. Elle prend en mains l'administration des biens de ses enfants, fait mettre Blois en défense. A Paris, un maître en théologie et Normand expose la justification du duc de Bourgogne qui a fait tuer un tyran; il dénonce le « criminel d'Orléans » qui, au surplus, usait de pratiques nécromanciennes, d'un anneau enchanté pour soumettre à ses caprices toutes les femmes.
A Blois, Charles s’exerce aux armes. Yalentine réunit de l'argent, liquide la succession obérée de son mari, noue une alliance avec le duc de Bretagne; et Charles, de sa main d'écolier, signe la promesse de tenir les engagements de sa « très redoubtee dame et mere ». C’est la première apostille que nous possédions de lui, la première de ces signatures qu'il donnera sur des actes officiels, et qui tant de fois le lassèrent.
IO HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Le 9 septembre i4o8, tout vêtu de noir, Charles va faire sa révérence au roi en l'hôtel Saint-Fol, demander vengeance de la mort de son père, réclamant, non sans éloquence, la justice due à l’homme le plus pauvre du royaume. Mais Jean-sans- Peur est vainqueur des Liégeois. Les Parisiens se montrent inquiets et madame Valentine meurt de courroux et de deuil à Blois, le 6 novembre i4o8,à l’âge de trente-huit ans, adjurant ses enfants de poursuivre sa vengeance, donnant le plus confiant et le plus amoureux des regards au petit bâtard d’Orléans, ce Jean qu'elle disait lui avoir été volé et « qu’il n’v avait à peine des enfants qui fût si bien taillé de venger la mort de son père, qu’il était ». Son instinct de mère n’avait pas trompé Valentine. Et c’est vrai qu'entre tous, ce bâtard était l’homme d’action et l’espoir de la maisonnée. Valentine avait jeté à pleines mains l’argent pour trouver des vengeurs, porté dramatiquement le deuil de son époux, en clairs symboles sur ses devises et ses bijoux, la chantepleure ou arrosoir distillant des larmes; et elle allait répétant que « rien ne lui estoit plus, et plus ne lui estoit rien ».
Le jeune Charles fut émancipé par lettre du roi, le 10 décembre i4o8, à l'âge de quatorze ans, et reconnu propre à gouverner ses terres et seigneuries. C'était un bien jeune homme, et fort peu préparé à soutenir la lourde querelle de sa famille. Il lit toutefois défendre Blois, inventorier la vaisselle d’or et d’argent, les livres de sa mère ; et il épousa effectivement sa jeune épouse, un peu plus âgée que lui tout de même. Le roi le réconcilie à Chartres avec monseigneur de Bourgogne : « Que chacun de vous pardonne, comme moimême je pardonne à tous » ; l’enfant et le meurtrier échangent le baiser de paix. C'était la « paix fourrée » de trahison. Puis madame Isabelle devint grosse et elle devait mourir à Blois au temps de sa purification. Et Charles envoyait chercher une nourrice pour sa petite fille.
Ce que le jeune prince n’eût pas su faire, un homme terrible et batailleur le fit à sa place : Bernard, comte d'Ar-
CHARLES D ORLÉANS
magnac, le rude connétable. Une alliance est signée entre les maisons d’Armagnac et d'Orléans ; et Charles réunit troupes et partisans. Comme il n'est pas de bonne alliance sans traité de mariage, Charles épousera la hile du connétable, mademoiselle Bonne d’Armagnac. A Riom, dans le beau château du vieux duc de Berry, Charles, qui a seize ans» rencontre sa fiancée de onze ans ; il lui offre un tableau d’or représentant Notre-Dame (1410).
Les bandes méridionales se rassemblent, et Charles va se mettre à leur tête, avec son harnois neuf. Des manifestes sont adressés aux bonnes villes : on y dénonce l’indigne état du roi; on y affirme la justice de la cause d’Orléans. Des compagnies de gens d’armes qui portent sur l'épaule un signe de ralliement, des bandes de toile blanche, montent vers Paris, où bientôt le nom d Armagnac, synonyme de tyran, fut hué par le populaire. Charles engage joyaux et pierreries pour soutenir l’entretien des compagnies ; il se livre aux prêteurs, aux usuriers lombards. Il poursuit, en même temps qu’une cause très juste, plus juste encore au sens féodal, la vengeance du crime qui l’a fait orphelin. Jean-sans-Peur reçoit avec mépris les cartels injurieux du duc d’Orléans ; il soulève en sa faveur les bouchers de Paris, enrôle les Anglais d’Arundel qui porteront l’enseigne de Bourgogne, la croix de saint André avec la fleur de lis. On les nommera les « écorcheurs » et ils sauront mériter leur sobriquet sanglant.
Et pendant dix années, ce ne seront que marches et contremarches vers Orléans, dans le Valois, vers Paris que Jeansans-Peur occupera, tout cela au grand dam des religieux et des pauvres campagnards. Les princes d’Orléans seront déclarés ennemis publics. Le duc de Bourgogne saura rallier à sa cause le roi de France. Comme l’avait fait le duc de Bourgogne, Charles d’Orléans demandera des secours aux Anglais. Une paix, de quelques mois, interrompt ce pillage général. Un mouvement révolutionnaire soulève Paris, se déchaîne
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
contre le roi lui-même, met la ville à feu et à sang. Un mouvement de réaction y ramène le roi et les princes. Charles d’Orléans fait son entrée dans la capitale, quitte sa robe noire pour celle des bandés, se montre aux côtés du dauphin, vêtu de de soie, obtient la condamnation des propositions par lesquelles maître Jean Petit, ce théologien colérique, avait tenté de justifier, six ans auparavant, l’assassinat de son père ( 1 4 1 4) . Et Jean-sans-Peur voit Compiègne, puis Soissons assiégés ; et Charles le poursuit jusque près d'Arras. Battu et humilié, Jean-sans-Peur doit à son tour jurer d’observer la paix. Charles fait célébrer à Notre-Dame de Paris le service solennel pour le repos de l’âme de son père. Cette année là, il porte de somptueuses robes brodées d argent sur lesquelles le dit d’une chanson était brodé de perles : Madame, je suis plus joyeulx.
Depuis si longtemps vêtu de noir, Charles d’Orléans prenait plaisir à se montrer dans cette parure étrange, amoureuse et puérile. De musique et de poésie il se vêtait, précieusement, sur ses vingt ans.
Ce n’est jamais sans danger qu’on appelle l’étranger chez soi pour soutenir une querelle, si juste soit-elle. Les bandes anglaises avaient appris le chemin de notre pays. Divisée par les factions, la France était une proie trop facile et trop belle pour ne pas tenter un souverain qui, à défaut d’arguments certains sur la légitimité de ses prétentions, trouva des arguments nouveaux dans notre propre faiblesse et surtout dans la forte organisation militaire qu’il venait d'imposer à son pays.
Ce fut au demeurant un bon Anglais que le roi Henry V, un homme résolu, dur, implacable, dévot, dissimulé certes, mais qui exerça son office de roi, gravement, comme le prêtre son sacerdoce. Il avait observé les révolutions de France. Il gagne du temps, se prépare, fait alliance secrète avec le duc
CHARLES D’ORLÉANS
de Bourgogne, se démasque tout à coup, réclamant pour lui une partie de la couronne de France, l’exécution des clauses du traité de Brétigny, et d’autres choses encore.
Charles d’Orléans passe l’hiver de l’année t 4 1 5 à Paris, insoucieux; il fait des cadeaux, achète des hijoux, héberge des Anglais, prend part à des joutes. Le roi anglais, lui, rassemble ses forces, rend le Tout-Puissant témoin de ses intentions pacifiques. Le n août, sur son grand vaisseau, la Trinité Royale, il prend la mer et débarque à l’embouchure de la Seine avec une forte troupe de gens d’armes, mineurs et canonniers, parfaitement en main et équipés.
Certes, Charles d’Orléans, qui venait de recevoir le dauphin, brûle d’aller le rejoindre en Normandie, aux premières escarmouches. Il achète une belle armure milanaise d’acier, un cheval de bataille. Il n’est pas autorisé à rejoindre, tout d’abord, les troupes royales. En octobre, il retrouve la grosse armée de France où l’on était trop nombreux, et qui aurait suffi, disait-on, pour anéantir plusieurs nations barbares ; on y voyait tout ce que la chevalerie comptait d’illustre.
L’affaire débute mal pour les Anglais. Les colonnes ennemies cherchent à gagner Calais en longeant les côtes du pays de Caux. Les ponts sont coupés partout. Les fantassins anglais portent tous un gros bâton, campent dans les champs, assez désemparés, à ce qu’il semble, et usés par la route. Les Français les suivent sur leurs flancs ; et parmi eux se trouve le jeune Charles qui, avec son cousin de Bourbon et le connétable, adresse au roi anglais un cartel chevaleresque : qu’il dise la place où l’on pourra se rencontrer et l’heure. Henry V, très froid, déclare qu’il marche vers son royaume d’Angleterre à travers les champs. Il fait revêtir la cotte d’armes à ses gens et prendre aux archers leur bâton aiguisé aux deux bouts. Le a5 octobre, l’armée anglaise campait dans le voisinage d’Azincourt, parmi les jardins et les vergers coupés de haies. L’immense ost des Français leur barrait la route dans une sorte de jachère où l’on enfonçait jusqu’aux
l4 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
chevilles. Charles d’Orléans est fait chevalier; il se tient dans la première bataille, celle-là que chaque chef revendique de conduire. La pluie tombait; les Anglais, couverts par les archers, sont déployés. Il faut Vaincre ou mourir. Les Anglais attaquent en poussant de grands cris et font voler d’innombrables flèches sur la cavalerie française enlisée. La première bataille charge en colonne, s’écrase, se fait démonter par les fantassins anglais qui frappent les chevaliers bardés de fer comme le forgeron sur l’enclume. Et quand les archers déchaussèrent les morts qu’ils dépouillaient, ils trouvèrent à coté d’eux un chevalier de vingt ans et un poète, Charles d’Orléans.
C’était là une bonne prise. Charles d’Orléans suivit les vainqueurs. A une halte, sur le chemin de Calais, comme il ne voulait ni boire ni manger pour la grande tristesse qu’il avait au cœur, le roi Henry lui dit : « Beau cousin, comment vous va P » Et le duc d’Orléans lui répondit, comme celui qui pense à autre chose: « Bien, monseigneur. » Le roi Henry insista : « D’où vient que vous ne voulez ni boire ni manger P » Et Charles de répondre qu’à la vérité il jeûnait. Sur quoi le roi d’Angleterre lui dit gravement: « Beau cousin, faites bonne chère. Je reconnais que Dieu m’a donné la grâce d’avoir eu la victoire sur les Français, non pas que je la vaille ; mais je crois certainement que Dieu a voulu les punir. Et s’il est vrai ce que j’en ai ouï dire, ce n’est merveille. Car on dit que onques plus grand désordre de voluptés, de péchés et de mauvais vices ne fut vu, comme ceux qui régnent en France aujourd’hui. C’esl pitié de l’ouïr recorder et horreur aux écoutants. Et si Dieu en est courroucé, ce n’est pas merveille, et nul ne s’en doit ébahir. »
Le 9 novembre, à Calais, Charles d’Orléans lit distribuer à ses pages quelque argent pour rentrer chez eux. A la minovembre, il partait avec les princes captifs sur la nef royale et passait le détroit par une mer démontée. Il débarqua à Douvres, le 1 5 , et suivit à Londres le roi dans son triomphe,
CHARLES D’ORLÉANS
qui fut une magnifique procession à travers la ville, au milieu des chants du clergé, des représentations de mystères et d’allégories, parmi les vivats de tout un peuple.
Charles d’Orléans séjourna d’abord à Londres, puis à Windsor. Il allait et venait, surveillé toutefois, fréquentant les chevaliers captifs et son frère, Jean d’Angoulême, piège d’une dette envers le duc de Clarence depuis l’année i4i7- Charles recevait de ses lé ta ts des secours en nature et en argent, quelques robes, des chaperons, des vêtements, des garnitures de lit, du linge et des objets de toilette, un miroir, des petites douceurs, des gâteaux et des confitures. Il voyait venir, de temps à autre, des secrétaires, des conseillers, des religieux de passage ; et il lia amitié avec un lombard, Jean Vittori, qui lui faisait des avances d’argent. Mais le roi Henry entendait se servir des princes prisonniers pour faire reconnaître son droit, « clair et indubitable », à la couronne de France. Ces négociations ne donnant pas de résultat, en 1 4 1 7 , le roi Henry donnait l'ordre de transporter Charles au château de Pontefract, au nord du comté d’York, la forteresse où Richard II était mort mystérieusement. Charles vivait avec un seul serviteur, sous la garde de Robert Waterton ; il demandait de faire vendre une partie de ses biens comme hypothèque de la rançon de son frère. Le meurtre du duc de Bourgogne à Montereau qui jetait d’une façon plus étroite les Bourguignons dans l’alliance anglaise, l’occupation de France qui retenait le roi Henry loin de son pays et lui faisait craindre un soulèvement de l’Ecosse, devaient amener, pour Charles, une surveillance plus rigoureuse encore. Le duc d’Orléans était beau parleur. Il fallait craindre qu’il n’intriguât; et le roi Henry, qui le tenait pour un homme dangereux, défendait qu’il allât dans la maison de Waterton, ordonnait qu’il fût gardé rigoureusement au château. « H
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
vaut mieux, disait-il, qu'il manque son plaisir. » Charles réclamait aux siens, à ses bonnes villes, de l'argent, toujours de l’argent, qu'il assurait n’être pas dépensé en folies. A la femme de Robert, toutefois, il faisait cadeau d’un beau gobelet d’or; et il offrait deux colliers d’argent aux enfants de cette dame. En i4ao, la situation du duc d’Orléans était comme désespérée. Le roi Henry devait poursuivre Charles au delà de sa mort (1422), puisqu'il recommandait dans son testament qu’on ne le délivrât pas avantque son fils eût l’âge de la majorité : le jeune Henry VI n’avait pas un an ! En ce temps-là les Anglais occupaient une grande partie du domaine de Charles d’Orléans en France; et Charles demeurait au secret, très rigoureusement, se cachant pour écrire quelques lettres politiques dont la divulgation aurait pu entraîner sa mort1.
On le retrouve au château de Eotheringay en Northampton (1422), à Bolingbroke où il séjourna en 1 4s3 , parfois à Londres où Thomas Combworth, chevalier, assurait sa garde. A partir de 1 4 2 4 , le conseil anglais décida que le duc d’Orléans vivrait à ses frais, et non plus à ceux du roi : Charles fut l'hôte de ceux qui sollicitèrent sa garde, mesure qui dut amener un adoucissement pour lui.
Ses domaines étaient ruinés ; Charles songeaità les engager.
1 1 empruntait à tout le monde, et jusqu'à un Anglais, Herlph. Il donnait l’ordre de vendre ses collections, ses tapisseries, ses livres. Et cet ensemble précieux ne fut sauvé que parce que les Anglais marchaient sur Orléans et qu'un dévoué serviteur abrita le tout à La Rochelle. Malheurs que connaissait bien le bon peuple de France dont la piété a été exprimée, de façon si touchante, par Jeanne d’Arc qui, volontiers, serait morte pour aller quérir le duc d’Orléans en Angleterre: car elle l’aimait mieux qu'elle-même ! Mais Charles n’attendait sa délivrance que de négociations pacifiques.
x. J’ai publié en fac-similé un de ces rouleaux (La Librairie de Charles d'Orléans, album, pl. III.)
CHARLES D’ORLÉANS
Les personnes qui assurèrent en ce temps-là sa garde furent John Cornwall, chevalier, seigneur de Banhope, capitaine anglais qui avait lait la guerre en France où il avait perdu son lils unique. Charles demeura dans sa maison de Londres et dans son château d Ampthill en Bedford. En 1 43 r> , le comte Suffolk sollicita et obtint du conseil sa garde.
William Pôle, comte Suffolk, était un capitaine renommé, descendant de marchands ; lui-même avait été fait prisonnier à Jargeau, en 1429, avec son frère, et il y avait eu un autre frère tué. John Pôle avait été renvoyé sur parole par le bâtard d’Orléans, ce que William n’oublia jamais. Ce guerrier, devenu un homme pacifique, était cultivé et bon ; il avait épousé la petite-fille du grand poète Chaucer. Il vivait largement sur ses domaines. On aimait les livres et la poésie dans sa maison. William savait très bien le français et il avait écrit des vers dans cette langue durant sa captivité en France ; comme tout seigneur poète il se lamentait des maux que fait souffrir Amour. William Suffolk était un homme tout à fait capable de comprendre Charles d’Orléans, qui vécut surtout à Wingfield, ces années-là. La situation politique et militaire avait d’ailleurs changé. Les Anglais subissaient des revers en France. Un tout jeune enfant était sur le trône d’Angleterre. On songeait bien plus à négocier qu’à combattre. On aspirait surtout à la paix. On pensait utiliser les princes de France pour la faire naître. C’est ainsi qu’en 1 433 , le duc d’Orléans fut mené à Douvres, prêt à passer en France, à Calais, où se tenaient le régent Bedford et les membres du conseil anglais. Charles ne fit qu’entrevoir les dunes basses de France. Mais l’introuvable paix, recherchée aussi par le duc de Bourgogne, on ne sut la rencontrer. Le dauphin de France était entre les mains des gens de guerre, d’enfants perdus, d’étrangers qui vivaient du produit des opérations; ils s’étaient, pris de la folie de lui rendre son royaume tout entier, et son honneur. Aussi Charles d’Orléans se montra fort désappointé quand vinrent le trouver
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
secrètement, à Londres, en l’hôtel de Suffolk, les ambassadeurs de bourgogne. Malgré un appréciable changement dans sa situation, le prisonnier demeurait un pion que l’on poussait. Il ignorait presque tout ce qui se passait en France. Nous conservons le dialogue qui s’échangea ce soir-là. Charles s’inquiétait de la santé du duc de Bourgogne, son seul espoir (il s’agissait du fils de l’homme qui avait assassiné son père !).
— Le corps est en bon point : mais quelle déplaisance d’user le meilleur de mon âge prisonnier!
Il attestait, en présence de Suffolk, le grand désir qu'il avait de voir arriver la paix entre les deux royaumes; il affirmait, la volonté qu’il avait de s'y employer. « Je suis comme une épée dans une huche : on ne peut s’en aider à moins de la sortir. » Il n'était pas cause des malheurs du pauvre peuple de France.
Les Anglais présents ne comprenaient pas. Mais Charles n’osait pas dire toute sa pensée devant eux. C’est pourquoi il envoya en secret son gardien, Jennin Cauvel, barbier de Suffolk, aux ambassadeurs bourguignons. Et il leur déclara tout le bien que monseigneur d’Orléans disait de son cousin de Bourgogne. Son imagination travaillait. Déjà Charles se voyait l’arbitre de la paix, l’imposant même à celui qu’il appelait, comme un bon Anglais, « le dauphin ». Aux Anglais, Charles aurait même au besoin livré son apanage, et aussi de bonnes villes qui n'en faisaient pas partie. Il promettait au roi Henry de tenir des terres en Angleterre, de le servir à main armée contre le dauphin si ce dernier n’acceptait pas les conditions de paix. Il consentait à tout si on voulait bien le conduire à Calais.
Était-il sincère? c'est peu croyable. Mais Charles haïssait la victoire française. Et de cela on ne saurait douter. Toute paix lui semblait bonne, même celle qui eut assuré le trône de France au roi d’Angleterre (i/Co) :
CHARLES D ORLEANS
Car quant a moy, sachiez que sans mentir,
Je sens mon cueur renouveller de joye,
En espérant le bon temps a venir,
Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé!
En i433, de Douvres, Charles contemplait la terre de France et il maudissait la guerre, une fois de plus :
Paix est trésor quTon ne peut trop loer.
Je hé guerre, point ne la doy prisier;
Destourbé m’a long temps, soit tort ou droit,
De vuoir France que mon cueur amer doit.
C’est vrai qu’il se sentait vieux, alourdi, accablé par un insupportable spleen. Ennui, tristesse étaient les mots qui revenaient le plus souvent dans sa bouche. Sous le climat assez déprimant de l’Angleterre, Charles songeait à la douce France du blé, du vin, des fruits savoureux, des forêts, des claires rivières, des grosses villes bien peuplées et closes de murailles, enrichies de reliques des saints du paradis. Les seigneurs de France prisonniers languissaient communément en Angleterre et tous aspiraient à respirer l’air de leur nation. Charles se sentail « moisi »; il se donnait comme un fruit d'hiver, sans tendresse; il se représentait tout « enroillié de nonchaloir ».
Bien plus tard, lors du jugement de son gendre d'Alençon, en 1 4 D 8 , il le dira: « Car j’ay congnoissance par moi mesme que en ma prison en Angleterre, pour les ennuis, desplaisances et dangiers en quoi je me trouvoye, j’ai maintes fois souhaidié que j’eusse esté mort a la bataille ou je fuz pris pour estre hors des pairies ou j’estoye ».
Ce n’est pas la première fois que l’on note chez un prisonnier la dépression morale qui le porte à adopter les pensées du vainqueur. Charles reprenait pour son compte les causes que Henry V lui avait données de la défaite de son pays sur la route de Calais. 11 évoquait la France de jadis, très chrétienne et libre, les preux, saint Louis, les fleurs de lis et
l'oriflamme, Reims et Saint-Denis. La défaite de la France avait été causée par son orgueil, par sa gloutonnerie, par paresse, convoitise et luxure : il lui conseillait donc de s'amender :
Dieu a les braz ouvers pour t’acoler,
Prest d'oublier ta vie pecheresse...
Chai les s était anglicisé. Il savait, d’ailleurs, assez bien 1 anglais, comme son frère Jean d Angoulême; et il s’intéressait aux poésies écrites dans cette langue. Il était parfaitement au courant de la loi et de la coutume de cette nation, au dire de Gloucester. Comment en serait-il autrement, comblé qu il était des dons d'une oreille très juste, lui qui était si rapide à comprendre foutes choses? Et Charles vivait toujours en la compagnie de petites gens d’Angleterre, de son barbier, de religieux confesseurs.
Chai les d Orléans trouva sa consolation dans la lecture de 1 i x les que ses serviteurs lui apportaient : des Heures, un Boccace, la Politique d’Aristote, la Conquête de Jérusalem, une Physique, un livre de Méditations. Il acheta en Angleterre les Éthiques de Nicole Oresme, des Vies de saints. F ai mi les livies qu il rapporta de son exil, on remarque des bibles, des psautiers, des missels, des bréviaires, des légendes de saints, des Sommes, un Saint Augustin. <( Livres précieux et dévots », au dire d’un contemporain. Un dominicain de Blois, Nicolas Bochier, son confesseur, lui adressa même un Manuel de confession. Charles priait volontiers; et, pour passeï le temps, comme c était la coutume des prisonniers, il transcrivit des cantiques et des oraisons. De telles lectures, si gra\ es, semblent plutôt celles d un chanoine que celles d’un prince français sur la trentaine.
Mais, sui tout, comme elle le fut pour de nombreux prison-
CHARLES D'ORLEANS 2 1
niers en ce temps-là, la poésie devint son habituel passetemps :
De balader j’ai beau loisir,
Autres deduiz me sont cassez...
Charles s’amusa, comme un enfant, au jeu de ses pensées, qui étaient subtiles et jolies. Il leur donnait corps et figure, plus encore que la mode de son temps l’exigeait. Ainsi, dans sa solitude, il vécut en compagnie de Deuil, de Tristesse, d’Espérance, de Liesse, d’Ennui, de Désir, de Mélancolie et d’Amour. Sans qu’il s’en doutât, de sa douleur il avait fait ce livre qu’il nous dit enluminé de ses propres larmes. De fraîches ballades, de douces chansons, de touchantes complaintes, il avait orné sa vie monotone.
Ce n’était pas la première fois, certes, que Charles s’exerçait à la poésie. Il avait toujours été plein de faconde, d’invention, de doux langage; il avait grandi au milieu des poètes et des gentilshommes lettrés et amateurs. Dans la maison de son père, il avait pu rencontrer Froissart, Christine de Pisan, Boucicaut, Eustache Deschamps.
L’année qui précéda sa captivité, dans un des rares moments de bonheur que lui laissa la guerre, Charles rimait pour sa dame, sans doute madame Bonne d’ Armagnac, sa seconde femme. Car il fallait, en ce temps-là, être amoureux pour ressembler aux preux : et il n’est de parfait amoureux qu’un poète... Les gentilshommes récitaient volontiers, dans les cercles où l'on s’amusait, où l’on dansait, les chansons et les rondeaux qu’ils avaient composés pour la dame dont ils portaient la devise jusque sur leur vêtement. C’était l’amour à la mode ; et la poésie n’était rien de plus que ce passe-temps mondain.
Comme beaucoup d’autres, avec un sentiment plus vif, des dons plus éclatants, Charles d’Orléans écrivait de fraîches ballades, des chansons juvéniles en l’honneur d’une dame qu’il nomma « Beauté ».
C'était une jeune femme, avec de beaux yeux, au parler
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
doux et gracieux, bonne, qui chantait et dansait admirablement. Qu'il faisait bon la regarder :
C’est paradis que de sa compagnie !
Charles sait que cette dame doit passer la mer; il reçoit d’elle des présents, échange avec elle des poésies, l’attend fidèlement. Un jour, Charles apprend qu'elle est malade et, peu après, qu’elle est morte. 11 célèbre, magnifiquement, ses obsèques dans ce « moustier amoureux » qui était son cœur, évoquant, à son propos, les dames du temps jadis, Criséis, Yseult, Hélène. 11 éprouvait que toute une partie de sa vie avait fini avec cette dame. Age, un homme sentencieux, lui apparaissait et lui conseillait de renoncer aux amours : et Charles se dirigeait vers le « manoir de Nonchaloir » (novembre 1437).
Quelle était cette femme tant aimée? Etait-ce son épouse, madame Bonne d’Armagnac, ou bien une maîtresse qu’il aurait eue en France ou en Angleterre? Charles, suivant en cela la coutume des troubadours, ne voulut la nommer à personne, pas même au duc de Bourbon quand il passa en France. 11 n’est donc pas facile de le dire : car, dans sa prison, Charles semble autant le prisonnier d’ Amour que celui des Anglais. A coup sûr, il ne s'agit pas d’un symbole, d'une créature idéale, ni surtout de la France personnifiée, comme on a osé l’écrire. La suite des ballades semble même indiquer qu’il s’agit tout simplement de sa jeune épouse, madame Bonne, née en 1 399 , pour laquelle Charles avait rimé en 1 4 1 4, et qui, après 1 4 1 5 , s’était retirée près de sa sainte mère, à Castelnau-de-Montmirail, non loin de Bodez. Nous savons que Bonne mourut entre i43o et 1 435 . C’est d'ailleurs ce que semblent indiquer une foi jurée pour la vie, ces mains assemblées, une correspondance échangée, l'annonce de sa venue dont les résultats devaient être importants pour lui, le titre de princesse que Charles lui donne, et peut-être aussi la qualification de <( bonne » qui n’est pas sans doute multipliée sans dessein.
CHARLES D ORLÉANS
Bonne d’Armagnac aimait les livres. Sa mère lui laissa par testament son Roman clu Pelerin; et elle tenait particulière- . ment à un exemplaire de Pétrarque.
Ainsi nous apparaît cette jeune dame, pieuse et lettrée, ligure de princesse lointaine sur le fond d'or de son couvent méridional. La maison d' Armagnac envoyait d’ailleurs, de temps à autre, au prisonnier des sommes qui lui revenaient sur la dot de sa femme (1426); et il fut même question dans les États tenus à Rodez de contribuer à la rançon du duc d'Orléans. En i43o, il est encore parlé du paiement de la dot de la duchesse. Voilà, sans doute,
la vraye histoire de douleur de larmes toute enluminée.
Mais ce n’est pas la seule dame (la suite de certaines chansons le donne à penser) que Charles ait célébrée en Angleterre. Car il est question de certains baisers donnés « priveement », dérobés malgré « Danger », d’un compte de baisers donnés et dus :
Vostre bouche dit baisiez moi,
Se m’est avis, quant la regarde...
Ce Danger qui fait l’espion, le souhait d’être logé entre les bras de son amie, tout cela ne saurait convenir à madame Bonne, la princesse lointaine du poète. Il doit s'agir d’une Anglaise, peut-être de la femme de Waterton à qui Charles faisait des présents, peut-être aussi d'une dame d'un rang plus élevé de l’entourage de Suffolk, peut-être même de sa propre femme, Alice, la petite-fille du poète Chaucer. Des chansons en anglais, insérées dans la suite de ses compositions, et qui peuvent être de notre poète, donnent lieu de le croire; et surtout deux chansons en français, que nous ne retrouvons dans aucun autre manuscrit de Charles d’Orléans, et qui sont conservées dans un manuscrit de Londres, parmi des pièces de Chaucer et de Lydgate1.
x. British Muséum, ms. Harley, 7333. fol. 36.
IIISTOIHE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Mais pourquoi vouloir absolument préciser ce que le duc d'Orléans n’a pas voulu nous dire, suivant la théorie des Lois d'amour? En l’absence d'un témoignage précis, qui manquera sans doute toujours, craignons de calomnier une dame de la ((joyeuse Angleterre ».
Entre 1 435 et 1 44 1 , les négociations laborieuses des Pères du Concile se poursuivaient en vue d’établir la paix tant désirée entre les deux royaumes. Parmi les apôtres les plus zélés de cette bienfaisante paix se distinguait un saint homme, Amédée,duc de Savoie. On songeait à une alliance entre Jean d’Angoulême et la fille d’Amédée, Marguerite, vers 1 4 3 5 . Mais Charles entendait, avec la paix, épouser également la fille du duc pacifique. Suffolk, comme un second roi, menait à deux mains Français et Anglais « en couple ». Charles d'Orléans suivit les plénipotentiaires anglais à Calais. La paix générale échoue; mais une paix particulière se fit entre Charles VII et Philippe le Bon. Elle eut le don d’exaspérer les Anglais, et surtout Gloucester qui, délivré de la tutelle de Bedford, soulevait à ce propos une agitation nationale.
Les Anglais ne connaissaient plus que des échecs; ils étaient absolument ruinés par la guerre. Bon gré, mal gré, ils devaient donc être amenés à traiter. Il s’agissait, une fois de plus pour eux, de se servir du duc d’Orléans comme d'un gage. Charles se montra sage et prudent cette fois. Il comprit que sa délivrance ne pouvait plus venir que de l'amitié de Philippe de Bourgogne. De cela il avait une telle certitude qu’en 1 437 , Charles annonçait déjà en France son retour. La duchesse de Bourgogne, Isabelle de Portugal, de la maison de Lancastre, s’intéressait au duc. En 1 43g , Charles d'Orléans débarquait à Calais et retrouvait son cher frère, le Bâtard. Il priait pour la paix, distribuait des cadeaux et son ordre du CamaiL Une conférence diplomatique se tint à
CHARLES DORLÉANS
Gravelines. On processionnait dans les bonnes villes du duc. 11 était impatienté de n'avoir aucun rôle dans la conférence et il disait : « Si je n’y viens pas, on ne fera rien d’autre que de donner des coups d’épée dans l’eau. » Isabelle de Bourgogne allait le voir à Melgate. Ils s’embrassèrent. « Seigneur, voulez-vous avoir la paix P — Certes, et si je devais mourir pour elle. » Maison n’arrivait toujours pas à se mettre d’accord, et les conditions de la paix paraissaient inacceptables aux délégués des deux nations. Isabelle pleurait de rage ou de douleur, courait d’un camp à l’autre. Le roi Charles n’était pas aussi pressé de traiter et le duc d’Orléans dut repasser la mer.
11 échangea force compliments avec Philippe de Bourgogne, des poésies dans lesquelles il se disait tout bourguignon. II avait toutefois en son cœur bon espoir. Car Isabelle avait médité un mariage entre Charles d’Orléans et sa nièce, la fille du duc de Clèves. Ainsi Charles entrerait dans la famille de Bourgogne. De retour en Angleterre, Charles d’Orléans faisait arrêter le prix de sa mise en liberté provisoire; il demandait de l’argent à ses amis et à ses bonnes villes, à la duchesse Isabelle aussi. Il se sentait tout rajeuni malgré ses quarante-cinq ans. Il plaisantait, riait, comme un cynique, de l'amour.
En mai i44o, au conseil privé anglais, on discutait la question de sa délivrance, de la « goode paix » qui devait en résulter entre les deux royaumes. Une campagne ardente fut menée par Gloucester contre la délivrance du duc et contre le cardinal Beaufort. Gloucester vantait les connaissances profondes que Charles d’Orléans avait des choses d’Angleterre, son jugement éclairé, dénonçant « sa nature extrêmement subtile et cauteleuse que les membres du conseil connaissaient bien ». Il le désignait comme le futur régent de France.
Il est toujours facile de persuader à une nation malheureuse qu’elle est trahie. Mais le 2 juillet, la convention qui accordait à Charles la liberté était signée. Charles payait de
HISTOIRE POETIQUE DU XVe SIECLE
suite 4o.ooo nobles ; il s’engageait à en payer 80.000 dans les six mois à venir. A Westminster, dans la cathédrale, Charles jurait, sur les saints évangiles, le pacte; il leva la main pour prêter serment, non loin des tombes des rois conquérants anglais, non loin des trophées d’Azincourt. Charles d'Orléans prit la mer, le 5 novembre i44o, et il débarqua à Calais avec les ambassadeurs anglais.
11 était resté vingt-cinq ans captif, éloigné de ses amis et parents, exilé du sol natal, « stérilement et sans fruit, de façon à être utile ni à lui-même ni aux autres..., se trouvant appauvri à l’extrême », comme il l’avait écrit au conseil anglais.
Le premier mot que le duc d’Orléans adressa à la duchesse Isabelle en débarquant en France fut précieux et galant; il le dépeint au vif : <c Madame, vu ce que vous avez fait pour ma délivrance, je me rends votre prisonnier. » Et c’est vrai que Charles demeura le prisonnier de la maison de Bourgogne, ce qui était incroyable après la lutte atroce dont il ne devait pas avoir perdu la mémoire. Il embrassa Philippe de Bourgogne en silence, longuement, gagna Saint-Omer où il jura, dans l’église Saint-Bertin, d’observer les clauses du traité d’Arras; et il prit pour femme Marie de Clèves, fille d’Adolf, de la famille du Chevalier au cygne, au demeurant une très jeune personne de quatorze ans, et pauvre. Lui était « tout gris vieillard » ; mais il ne désirait que ce que voulait la bonne duchesse qui établissait tour à tour les nombreux enfants de Clèves.
Puis Charles reçoit solennellement la Toison d’or et il baille son ordre du Camail à son cousin Philippe. On festoye à Bruges, à Tournai. Les réceptions succèdent aux réceptions, à Cambrai, à Amiens, à Noyon, à Compiègne, à Senlis, à Paris où Charles descend en son hôtel des Tournelles; et il fait ses dévotions à Notre-Dame. Or les bonnes gens de France,
CHARLES D’ORLÉANS
semblaient tout consolés de la délivrance du duc; partout on lui rendait des honneurs extraordinaires, tout comme au roi lui-même et au dauphin.
Mais il est un personnage que Charles d’Orléans ne vit pas; c’est le roi de France, ombrageux de nature, qui ne goûtait guère les façons du duc depuis qu'il était en France, et qui avait à se plaindre du nombre des Bourguignons qui l’accompagnaient, de cette Toison d’or que Charles venait de recevoir; et le roi se montrait inquiet aussi des bruits qui couraient alors et le représentaient comme le chef d'une ligue des princes de France et de Bourgogne. Charles d'Orléans quitta donc Paris en suspect. Il gagna ses États où il lit une magnifique entrée à Orléans, sur un chariot, au milieu des réjouissances publiques accoutumées : fontaines, estrades, représentations de moralités, processions d’enfants. On lui adressa de belles harangues; on lui présenta de l'argent et des tapisseries. Puis Charles gagna Blois, la petite ville qui demeura son séjour de prédilection.
Ce fut pour lui un autre exil que de charmants fantômes devaient peupler, succédant aux tristes allégories d'Angleterre. Charles y retrouvait ses livres, ses tapis, ses souvenirs de famille, et son vieux psaltérion dans un étui de bois peint. Il avait près de lui les gens de sa Chambre des comptes, le centre de l’administration de ses domaines. Mais Charles d'Orléans n'y sut pas d’abord goûter le repos, le nonchaloir qui l’enchantera plus tard. II prenait fort à cœur son rôle d’allié du duc de Bourgogne, la promesse qu’il avait faite aux Anglais d’amener la paix entre les deux royaumes. Il se rendait en Bretagne, fut l’hôte d'Alençon qui, dès ce temps-là, ne craignait pas de renseigner les ennemis, les Anglais, et, il faut dire le mot, qui trahissait son pays. Charles chevauchait à la tète d’une compagnie de cent vingt chevaux, gagnait la Flandre; on le retrouvait à Nevers, où, sur ses instances, s’ouvrait un congrès pacifique des princes, en 1/O2.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Le roi Charles VII se gardait : il était très irrité d’entendre répéter que les seigneurs de France cherchaient à convoquer les États. Tout de go, il déclara qu'il marcherait sur eux comme sur ses antiques ennemis, les Anglais. En ce qui concernait le duc d’Orléans, le roi, qui aimait infiniment le Bâtard, ne le prenait pas trop au sérieux. Il préféra l’acheter et il autorisa dans le royaume la levée d’une aide de 168.900 écus d’or en sa faveur. Charles d’Orléans rentra à Blois, renonçant à toute action publique, sauf en ce qui touchait la paix anglaise qui devait amener la délivrance de son frère, Jean d’Angoulême. C'est ainsi qu’en 1 44 4 Charles reçut l’ambassade anglaise que conduisait Suffolk et il rencontra le roi Bené, fort déçu lui aussi par la vie, au demeurant un bon vivant, qui aimait passionnément les travaux d’art et savait peindre de petits tableaux à la manière des Flamands. Ces « deux bons » échangèrent des poésies et leurs préciosités.
Charles arrivait à la cinquantaine. Aussi, au jour de la Saint-Valentin, où la tradition voulait que Fou choisît une dame de ses pensées pour l’année, il se déclarait trop las pour suivre la coutume :
Nonchaloir, mon medicin,
M’est venu le pousse taster,
Qui m’a conseillié reposer,
Et rendormir sur mon coussin.
Mais en fait c’est Charles d’Orléans qui, au milieu des fêtes les plus brillantes, introduisit à Tours l’ambassade anglaise auprès du roi de France. Elle aboutit à la conclusion d’une trêve; et Suffolk épousa par procuration, au nom de son seigneur et maître, la jeune Marguerite d’Anjou dont le destin devait être si tragique.
Le spectacle des fêtes avait excité la verve de Charles d’Orléans. Il se moquait des modes nouvelles que suivaient alors les jeunes gens, les « gorgias » qui portaient manches déchiquetées et petits souliers à la poulaine. Il se plaignait d’avoir mal été récompensé par Amour. Comme il venait de
CHARLES D’ORLÉANS
faire la trêve avec T Angleterre jusqu’à Pâques, il déclara prendre abstinence de guerre avec Amour pendant le même temps. A Tours, Charles rencontra Fradet, un bazochien de Bourges, qui se déclara de son sentiment. Et de ce jour ils furent amis.
Charles d’Orléans fait ensuite un tour en Valois, rejoint la cour à Nancy, à Châlons, où madame d’Orléans fut courtisée par Jaquet de Lalaing, un jeune écuyer. Durant ces fêtes, Jean d'Angoulème survint : captif depuis i4i2, ce saint homme se produisit pendant un bal au cours d'une basse danse de Bourgogne (i445). Puis Charles d'Orléans rejoint Philippe de Bourgogne à Gand, assiste à l'assemblée solennelle de la Toison d'or; et il put voir l'huissier du Parlement de Paris, de pauvre mine, qui vint lire dans la glorieuse assemblée l’exploit dressé par ordre du roi Charles VII.
En mai 1 447 , Charles d’Orléans descendit en Italie, à la tète d'une petite troupe bourguignonne, pour conquérir l’héritage maternel, la ville d'Asti en Piémont. Il s’arrêta en Bourgogne, où il rencontra un jeune écuyer, l’annaliste Olivier de la Marche, qui témoigne que le duc était alors « moult bon rhétoricien et se délectait tant en ses faits comme en faits d'autrui ». Il séjourna aussi chez le roi René, à Avignon, passa le Mont-Cenis ; et il fit son entrée à Asti, sous le dais que portaient des légistes.
Mais Francesco Sforza trouva dans ses talents militaires, et son audace, d’autres droits à faire valoir que ceux de Charles d'Orléans. Ce dernier fit faire par un de ses secrétaires d’Asti, Antonio, un beau livre établissant de façon péremptoire ses droits sur le Milanais. Puis il rentra en France avec les deux frères, Antonio et Nicolo d’Asti, dont l'éloquence et la calligraphie l’avaient charmé. Charles d’Orléans se contenta d'adresser à ses partisans de belles missives en latin cicéronien. Mais il ne sut jamais intéresser le roi de France à sa cause. Entouré d’Italiens et de Provençaux, c'est encore après son ami le duc de Bourgogne que court Charles
HISTOIRE POÉTIQUE DE XVe SIECLE
d’Orléans, à Chalon où il assiste au pas de la Fontaine des Pleurs (un spectacle qui dut bien le charmer et dont Cervantès se fût fort diverti), enfin à Chaunv.
Ce fut son dernier grand voyage. Trahi dans ses espérances, Charles d’Orléans n’aspira plus qu’à goûter le « repos de ses pays » ( 1 4 0 1 ) •
C’était là, d’ailleurs, le sentiment général des Français. La paix avec l’Angleterre avait été accueillie avec allégresse. Le citadin pouvait enfin sortir de l’enceinte des murailles de sa ville; le laboureur, tailler sa vigne et recueillir son blé sans craindre les pilleries des bandes armées. Le pays se relevait rapidement de ses ruines, comme il Fa toujours fait, puisque sa fortune véritable demeure dans la richesse de sa terre. Dans les champs, villageois et villageoises se réjouissaient; ils dansaient, comme des inspirés, des rondes rustiques. Et les bourgeois nouvellement enrichis, tels à leur comptoir de petits rois, faisaient édifier de délicates demeures.
Cela est tout à fait admirable. Mais c’est non loin de la soixantaine que Charles d’Orléans commença de vivre vraiment, pour son plaisir et pour le nôtre, d une mystérieuse vie intérieure.
Las des voyages, déçu dans ses entreprises, de petite autorité dans les affaires du royaume, il n’aspire plus qu’au repos dans sa bonne ville de Blois. Charles sourit de ses propres aventures, de tant de travaux demeurés sans profit pour lui; s’il chevauche maintenant, ce sera surtout dans des contrées imaginaires, en conversant avec son cœur, dans la forêt de « Longue attente ».
Pour les hommes de cette époque, en général immobiles comme les plantes, liés à leur métier, à leurs offices, attachés à leur cité, à leur province, la grande aventure c’est le voyage, le pèlerinage. Tous pèlerinent d’ailleurs vers la
CHARLES D’ORLÉANS
Jérusalem céleste. Louis d’Orléans s’était représenté jadis dans la « forêt de la vie », au milieu des arbres chargés de fruits d’or qu’il portait à ses lèvres d'un mouvement si vif. Mais Charles errait lentement dans les sentiers d’une monotone forêt, cherchant à atteindre la cité de Désir, avec ses chevaux et la suite de ses gens ; immense forêt touffue, moins sinistre que la forêt obscure et sauvage de Dante, mais dont il n’arrivait jamais à gagner l’orée, dans l’attente de Joie et de Bonheur.
En ce temps-là Charles dira qu’il a mis en oubli ballades et chansons. Il écrira surtout de charmants rondeaux, d’une forme parfaite, si simples et remplis de sentiment, d’une tendre ironie, petites pièces où nul poète ne le surpassa en son temps. La poésie, comme elle l’avait été parfois durant les années de la prison, fut sa consolation. Blois devint le « séjour d’honneur », la maison accueillante à tous les rimeurs, et, l’on serait tenté de l’écrire, la cage dorée de tous les oiseaux chanteurs de France.
Quel charmant spectacle offre la petite ville, pleine du bruit des métiers et d’échos, de sons de cloches et de cris, qui dévale jusqu’à la Loire, avec ses moulins et ses pêcheries, et dont la forêt, proche et giboyeuse, forme l’horizon! Quel souverain régna plus doucement sur une maison ordonnée que le bon duc, qui compte autant d’amis que de serviteurs, Bourguignons, Picards, Italiens? Ainsi Charles vit au milieu des bourgeois qui administrent ses finances. Il distribue d’ailleurs son ordre du Camail et la noblesse à tous ceux qui les reçoivent avec plaisir et payent ce qui convient. Lui-même vit tout ensemble noblement et modestement, se moquant des modes nouvelles, des jeunes gens qui portent des manches à crevés et des petits souliers étroits à la poulaine. Il demeurera fidèle au noir, aux longues robes fourrées et doublées de velours dont il relâchait la ceinture, car l’embonpoint lui venait. 11 portait bonnet violet sous son chaperon. Il se montrait à la fois libéral pour autrui et par-
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
cimonieux pour lui-même, ses liiiauces et celles île la noblesse en général étant obérées; mais il faisait volontiers l’aumône, attentif aux misères qui l’entouraient. François Villon le nommera le « doux seigneur » et un lettré d’Asli s’écriera : « C’est le meilleur prince qui fut jamais au monde! » Charles était pieux enfin, aimant les belles prières et les chants de sa chapelle, bien qu’il n’eût rien d’un petit saint et qu’il détestât l’hypocrisie. Sa morale était très simple : « Vivre bien et bonne fin quérir », ce qui n’est pas déjà si facile. Jeux, bonne chère, plaisanteries parfois salées, discours sur des points de casuistique amoureuse, moqueries envers les hypocrites, ceux de l’Amour comme ceux de la Religion, voilà le grand sujet de ses propos. Une divine Nonchalance le conduit.
Il semble, à lire les pièces uniques qu’il composa en ce temps, que nous tournions les pages d’un calendrier précieux, d’un livre d’Heures où l’enlumineur aurait peint, de franches et douces couleurs, les occupations de ses jours, le tableau des âges de la vie. Changement dans l’ordre des saisons, jeux du soleil et de la pluie, les Heurs, le printemps, les plaisirs de l’hiver, tels sont les thèmes habituels de ses compositions. Charles allait s’amuser avec Jean de Saveuses, gouverneur de Blois, dans sa maison de Savonnières; il chassait pour se désennuyer. Mais il faisait aussi « voler son coeur après maintes pensées »; et il lâchait surtout les lévriers qui étaient « ses désirs ». Là il philosophait sur la fin de toutes choses avec Briquet, son vieux chien; et, contemplant le jeune Baude, un autre de ses chiens, il soupirait :
Ung vieillart peut pou de choses.
11 composait pour des dames des bouquets galants « de fieurs de m’oubliez mie », qui sont des myosotis, dont le souvenir se retrouve dans les ballades allemandes qui célèbrent le vergiss mein nicht. A la Saint-Valentin, c’est la coutume de se lever à l’aurore, de se répandre dans la campagne, de danser, de composer des poésies en l’honneur de « sa valen-
CHARLES D’ORLÉANS
line », c’est-à-dire de la dame de ses pensées que l’on choisissait ce jour-là pour toute l’année. Mais Charles estimait alors qu’il valait mieux dormir en chambre bien nattée. La tête posée sur son coussin, il excitait, tout au plus, le zèle des jeunes compagnons rimeurs.
Au premier jour de mai, quand Charles entendait les tambourins appeler à la fête, il se réveillait bien : mais c’était pour se rendormir aussitôt. Son plaisir était de faire retour sur lui-même, de construire des châteaux en Espagne, de « manger sa salade ». Au demeurant, Charles était alors frileux; il redoutait maintenant les chevauchées et il craignait de sortir par le froid. Parfois, il cinglait en bateau, sur la Loire, remontant jusqu’à Orléans. Mais Charles aimait, pardessus tout, à demeurer chez lui, dans sa douce maison pleine de gens, au milieu des siens, à fureter parmi ses collections, ses bijoux, à toucher ses chapelets étranges, ses instruments de musique, ses jacquets, ses échecs, jeux pour lesquels il avait une véritable passion. Charles jouait aux « tables »avec Gilles des Ormes, qui rimait comme lui. Et surtout il feuilletait ses livres, très nombreux, qu’il aimait à annoter, et que nous possédons encore pour la plupart. D’une main lente, d’une écriture très belle, Charles y écrivait son nom, sa devise, les particularités de leur histoire, en latin ou en français. Ecrits des Pères, ouvrages de droit, livres de médecine, rhéteurs ou poètes de l’Antiquité, Virgile, Horace, Juvénal, chroniques, Romans de la Rose, œuvres de Christine, de Froissart, d’Eustache Deschamps, d’Alain Chartier, Charles lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Et les écrits des Pères aussi demeuraient fidèlement dans sa mémoire.
Les poésies qu’il inventait chaque jour, ses scribes les transcrivaient dans !e petit volume que nous avons décrit : mais Charles ne dédaignait pas de les relire, de les corriger, de transcrire aussi de sa main ses propres compositions, d’une écriture lente, harmonieuse, très nette, aux capitales élégantes et fleuries, celle d’un humaniste déjà. Charles d’Orléans
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
était en effet soigneux de sa main, aimait ses écritoires armoriées. Il écrivit ainsi jusqu’en 1 4 63 , époque où il fut accablé par la goutte, où il ne voyait plus très clair. Et Charles lisait la nuit, les lunettes sur son nez, à la lueur de la chandelle piquée sur le chandelier doré qui pouvait se fixer sur un livre, ustensile assez singulier pour être de son invention. Dans son haut retrait, la « chambre de sa pensée », c’est là qu’il nous faut surprendre le bonhomme. L’été on en ferme soigneusement les fenêtres pour la tenir au frais; et quand vient l’hiver pluvieux, où se lèvent vents et brouillards, les pertuis en sont soigneusement étoupés. Ah! l’Amour peut bien venir frapper à son huis : le bon duc ne lui ouvrira plus sa porte. D’aspect lourd, mais de physionomie fine, Charles s’est assis devant son comptoir. 11 a ouvert devant lui le petit cahier de ses poésies et ajusté ses bésicles :
Or maintenant que deviens vieulx,
Quant je lis ou livre de jove,
Des lunectes prens pour le mieulx,
Parquoy la lecture me grossoye...
Il feuillette ses chers petits cahiers, corrige, gratte leur parchemin. Charles pense et rêve. Il sourit:
Dedens mon livre de pensée J’ay trouvé escripvant mon cueur La vraye histoire de douleur De larmes toute enluminée.
Ainsi le poète avait jadis surpris son cœur et noté son attitude :
Apres entrer je le veoye En un comptouer qu’il avoit;
La deçà et delà queroit En cherchant plusieurs vieux cayers.
Vieux cahiers de vélin, grosses sommes de théologie, livres vêtus de velours noir, livrets de toutes sortes remplissaient les rayons de l’armoire dans sa librairie. C’est là que, vieil enfant,
CHARLES üORLÉAN S
Charles composait ses rondeaux nonchalants et qu’il s’amusait de ses jeunes pensées:
S’ainsi m’esbas ou penser mien Et mainte chose faiz escrire En mon cueur, pour le faire rire,
Tout ung est mon fait et le sien.
Oh! Charles peut bien nous parler de sa « vieille peau », nous dire qu’il n’est plus qu’un vieillard, « sourd et lourd », jamais il n’a tant retenu notre sympathie. Pour ce momentlà, unique de charmante sincérité, il lui est pardonné tant de choses, et les vers un peu trop faciles de sa jeunesse, et le peu de caractère qu’il montra toujours, sa versatilité, son ingratitude pour Jeanne, et aussi son esprit d’intrigue.
Ce que nous savons du reste de sa vie a bien peu de prix, pour nous, auprès de ce moment-là. Nous n’en retiendrons que quelques traits.
C’est ainsi que nous voyons Charles d’Orléans sortir de sa retraite, au mois d’octobre 1 458, pour plaider devant la Chambre des pairs, en présence du roi de France, la cause de son gendre, Jean duc d’Alençon, un héros en i43o, compagnon favori de la Pucelle, mais dont l’esprit avait sombré dans l’aigreur, dans les tourments d'un éternel besoin d’argent, dans l’occultisme et le plaisir, et qui était devenu un traître. Charles d’Orléans trouva dans un souvenir de lecture pieuse l’exorde de son allocution qu’il emprunta à saint Bernard : « Multi multa sciant et se ipsos nesciunt, c’est a dire plusieurs congnoissent plusieurs choses et ne se congnoissent pas eulx mesmes ». Parole admirable, que n’aurait pas renié Montaigne; on est ravi de la trouver dans la bouche de celui qui se connaissait si bien. Elle frappa notre bon duc: « Voilà une petite chandelle », comme il dit, « entre tant de grandes lumières de sens et clergie ». 11 parla, avec beaucoup de
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
cœur et d’éloquence, sur le grand sujet de la pitié, rappelant ses propres malheurs, sa jeunesse misérable dont le souvenir était toujours présent à sa conscience. Et, se tournant vers le roi Charles, il lui dit : « Vous n’estes que ung homme comme moy, de char et d’os, subgiet aux dangiers, perilz, adversitez, maladies et tribulacions de ce monde. » Cette parole chrétienne est bien belle dans cette noble assemblée où un prince est jugé par ses pairs, dans le grand décor de la justice royale. C’est cela que reconnaissait avoir été le duc d’Orléans, comme il le découvrait dans chacun de nous, dans son roi : un pauvre homme.
Un autre événement, qui est de grande conséquence pour notre histoire littéraire, mérite encore d’être rapporté. Après seize ans d’un mariage stérile, le 19 décembre 1467, Marie de Clèves, qui avait trente-deux ans de moins que son époux, une jeune femme amie du plaisir et des let tres, lui donnait une fille : Marie. Cette jeune personne entra, le 17 juillet i46o, à Orléans et François Villon fut tiré de sa prison et échappa à la mort à l’occasion de la fête.
La rencontre de Charles d'Orléans et de François Villon a été l’objet de beaucoup de compositions littéraires, d'un tour bien convenu ; mais nous ne savons rien de cette entrevue. Tout au plus dirons-nous que ce n’était pas la première fois que maître François séjournait à Blois. En dépit de sa vie mauvaise et secrète, ce jeune homme, habile à mentir et plein de génie, qui était tout à fait à l’aise dans les milieux les plus différents où il passait, avait bien de quoi plaire au « prince clément ». Nous avons tout lieu de croire qu’il eut en communication les cahiers poétiques du prince, qu’il était au courant des plaisanteries de son cercle d’amis, puisqu’une pièce, que nous pouvons restituer à François Villon avec une quasi certitude, nomme le recueil des poésies du duc un « saint livre ». François haussa le ton de sa verve, lit étalage de sa science, de son latin, de toutes ses connaissances mythologiques. 11 écrivit, sur le thème de «la fontaine»,
CHARLES D'ORLEANS
une ballade magnifique dans laquelle il traduisit toutes les contradictions de sa vie et où il se peignit au vif dans ce beau mot : «je riz en pleurs ». Est-ce à lui, ou à. quelque autre dévoyé, que pensait le duc d’Orléans quand il écrivit le sentencieux rondeau :
Qui a toutes ses hontes beues,
Il ne lui chault que l’en lui die...
Au mois de juillet i46i, Charles d’Orléans conduisait, noblement et pieusement, à Paris le corps du roi Charles \ II. Puis il rentrait dans ses États, en compagnie du roi Louis XI qui regagnait sa chère Touraine.
Malgré la naissance de deux autres enfants (Louis, né au mois de juin i46a ; Anne, née en r 4 6 4 ) qui anima son vieux foyer, Charles d’Orléans ne devait plus connaître que des déboires sans nom. Louis XI, qui l'avait tant flatté autrefois, allaitêtre pour lui un ennemi implacable et poursuivre en Italie les projets les plus contraires aux intérêts du duc. Louis se moquait de lui : « Si mon oncle d'Orléans était la moitié aussi sage qu'il s’estime, il serait le plus sage homme de France. » Le pauvre Charles se voyait déjà empoisonné par Francesco Sforza. Alors, contemplant son foyer accru, le roi Louis riait d’un mauvais rire: ((Pour empoisonné et vieux qu’il est, il a toujours engrossé sa femme ! » C’est peutêtre de ce temps que datent les bruits malveillants qui coururent sur la galanterie de Marie de Clèves, et dont un Italien, Pontanus, put recueillir les échos, avant Brantôme.
Ce qui est assuré, c’est que le roi Louis se réjouissait cyniquement de le voir malade : « Je tiens pour certain que, lui mort, nous aurons Asti, et son fils nous demeurera. »
Comme il rentrait d’une assemblée d’Etats, tenue à Tours, où les vieilles querelles des princes devaient une fois de plus se faire jour, où ils protestaient au nom de leurs intérêts et des libertés provinciales contre l’absolutisme du monarque, Charles d’Orléans mourut, ou plutôt s’endormit doucement,
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
à Amboise, sur le chemin de Blois, dans la nuit du 4 au 5 janvier i465, âgé de soixante-neuf ans. C'est son fils Louis XII, qui devait mériter le plus beau titre que roi ait jamais mérité, celui de Père du Peuple, et réaliser, avant Henri IV, l’union des Français. C’est François Ier, son petitneveu, le Père des Lettres et des Arts, qui fit éditer les œuvres de François Villon par Clément Marot. Mais comme dans un héritage on ne se soucie guère des souvenirs de famille, les vers de Charles d’Orléans furent oubliés par ses descendants.
Les vers de Charles d’Orléans sont extrêmement faciles à entendre. Ils sont les fils de ce charmant « Nonchaloir » qui gouvernait sa vie. Les sujets que traite le poète sont toujours très simples ; ce sont, la plupart du temps, des sujets de <c pure galanterie », pour employer le langage du x\ iiic siècle. Ce que nous confie Charles a plus de valeur par la façon enjouée dont il nous parle que par la profondeur, bien que la matière de ses compositions soit toujours tirée de la réalité ou de l’expérience d’une vie pleine de contrastes. Le poète excellera surtout dans ces petites pièces aux formes musicales, chansons et rondeaux, dans ces « petits huitains » où, pour son plaisir et le nôtre, il a serti tant de bijoux et peint de si frais médaillons. OEuvre fardée, artificielle, qui fut extrêmement goûtée de son temps, où elle eut de nombreux imitateurs, et dont le succès se prolongea jusqu’à l’avènement de la Pléiade qui ressuscita chez nous l’art antique et mit la veine italienne à la mode. Elle traduit un sentiment très français, l’ancien esprit courtois, amenuisé suivant la mode nouvelle et gracile de cet âge, qui revivra encore une fois avec les Précieuses du temps de Louis XIII, dans les cercles provinciaux de l’époque de Louis XV, et dont la cour du roi Stanislas, à Nancy, nous offre un exemple typique. Tous les
CHARLES U ORLÉANS
faiseurs de bouquets à Chloris et à Glycère, les poètes d’almanach, voix musicales et grêles, dont l'écho se reconnaît encore dans les Fêtes galantes de Verlaine, peuvent se réclamer de notre poète. Et les fantaisies du Gautier d 'Emaux et Camées ont leur équivalent dans certaines des pièces de Charles d'Orléans. Charmantes arabesques qui rappellent encore l’art précieux des Orientaux, des poètes persans, Omar ou Firdousi,sur des thèmes de la vie intérieure, enlaçant des motifs empruntés aux scènes de la vie de chaque jour. Dans cette œuvre, si facile en apparence, il y a donc quantité de petits problèmes à élucider, si nous voulons vraiment la pénétrer et la comprendre entièrement.
Il faut d'abord n’être pas trop pressé, admettre avec complaisance l’allure lente et l'extravagant raffinement de son auteur.
Cette œuvre a été l’amusement de ses jours ; ce sont ses jours qu'il nous faut faire renaître. Produite avec une facilité extrême, nous avons toutefois la preuve que cette œuvre a été travaillée. C’est là une chose plaisante et assez naturelle en soi, mais qui surprend chez un prince très « embesongné », très pris parles affaires de son temps: Charles d'Orléans se montra soigneux de ses compositions poétiques, autant que sa nature nonchalante le lui permettait. Ce prince était d’ailleurs tenu par tous pour un parfait « rhétoriqueur » en son temps, ce que nous devons traduire un excellent écrivain. Il accordait ses faveurs à qui lui récitait de bons morceaux ; il estimait tout autant l'œuvre d'autrui que la sienne propre. Hélas ! la plupart de ceux qui sacrifient à la manie du maître tournent un rondeau comme ils font sa partie de jacquet. Ils ouvrent leur dictionnaire de rimes, qu’en ce temps-là on nommait Art de seconde rhétorique. Un Gilles des Ormes a toutefois du talent, et Vaillant est un homme d'esprit. Nommer les lettrés passés à Blois, ce serait faire toute l'histoire poétique du quinzième siècle : Fradet, Clermont, Robertet, Vaillant, Blosseville, Olivier de la Marche, Meschinot, François Villon
4 O HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIÈCLE
y brillèrent tour à tour. Mais ce n'est que chez ce dernier que Charles d’Orléans trouva son maître.
C’est là une des difficultés que nous éprouvons à lire le recueil des poésies de Charles d’Orléans. Il se présente comme une œuvre collective, un livre d’amis, un recueil de pièces de concours et de tournois poétiques. Il faut un véritable effort pour nous retrouver au milieu de ce fatras; il faut quelque bonne volonté pour lire tant de pièces qui ne sont que des signatures d’album, fleurs séchées dans l’herbier du souvenir. Enfin, nous ne possédons encore aucune édition correcte du poète. Charles écrivait lui-même ou faisait écrire sur le manuscrit qui a servi de type à tous les autres. Mais nombre de compositions, dans les dernières années de sa vie qui furent, comme on l’a dit, plus remplies de recueillement, des jeux divers de ses pensées, furent inscrites dans le haut des pages de son livret, sur des parties de feuillets réservées pour la musique, les siennes comme celles de ses amis. Et Charles les transcrivait parfois de sa main, les corrigeait. Tout cela n’a pas été compris par la suite. Tes scribes qui copièrent son propre manuscrit transcrivirent pêle-mêle, dès l’origine, tous ces morceaux ; les éditeurs, qui vinrent après eux, agirent de même. En sorte que les compositions du duc d’Orléans nous apparaissent dans un désordre incroyable. Aujourd’hui, quand je feuillette le manuscrit français 25 458 de la Bibliothèque Nationale, il me semble ouvrir, comme après un décès, un tiroir plein de confidences et de vieux papiers.
Ce qui nous frappe tout d’abord chez Charles d’Orléans, c’est le don d’une oreille juste, un sens musical qui ravit, le son d’une langue dont on perçoit jusqu’à l'accent, un peu traînard et paysan, le doux parler du centre de la Francs qu’un sensible comme Michelet a reconnu de suite1.
i. « Mais les Anglais eurent beau faire, il y eut toujours un rayon du soleil de
CHARLES ü’ORLÉANS
Or nous savons que Charles d'Orléans fut, dès sa jeunesse, un beau parleur et un bon musicien. Comme sa mère, il jouait de la harpe et il rapporta de l’exil d'Angleterre un livre de chansons notées. C'est un fait que bien des pièces de Charles d'Orléans sont, pour l'harmonie, supérieures à tout ce qui a été écrit dans son temps, qu’elles sont rythmées comme le mouvement égal d'un cœur, mesurées comme une respiration :
J’ay fait l’obseque de ma Dame Dedens le moustier amoureux,
Et le service pour son ame A chanté Penser Doloreux;
Mains sierges de Soupirs Piteux Ont esté en son luminaire;
Aussy j’ay fait la tombe faire De Regrez,tous de lermes pains;
Et tout entour, moult richement,
Est escript : Cy gist vrayement Le trésor de tous biens mondains
Dessus elle gist une lame Faicte d’or et de saffirs bleux,
Car safflr est nommé la jame De Loyauté, et l’or eureux;
Bien lui appartiennent ces deux :
Car Eur et Loyauté pourtraire Voulu, en la très débonnaire,
Dieu, qui la list de ses deux mains Et fourma merveilleusement;
C’estoit, a parler plainement,
Le trésor de tous biens mondains !...
Ou vieil temps grant renom couroit De Criseïde, Yseud, Elaine,
Et maintes autres qu’on nommoit Parfaictes en beaulté haultaine...
Harmonie, sentiment musical, charmante facilité, voilà ce qui distingue tout de suite les compositions de Charles d’Or-
France dans cette tour de Pomfret. Les chansons les plus françaises que nous ayons y furent écrites par Charles d’Orléans. Notre Béranger du quinzième siècle, tenu si longtemps en cage, n’en chanta que mieux. »
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
léans. Un ton, comme inimitable, de conversation, de politesse charmante, et quelque chose d’ailé aussi qui ne se retrouve guère que dans le vers libre de La Fontaine.
Ce qui les caractérise ensuite, c’est un sentiment très spécial de préciosité qui était la forme même de l’esprit du duc, plus que la mode de son temps, le goût des allégories et des symboles l’exigeaient. Tous les mots que nous avons retenus de sa conversation nous prouvent que, dans sa vie de chaque jour, le duc Charles se montrait aussi raffiné. Là son originalité est grande, plus qu’on ne le soupçonne tout d’abord. Cette manière d’être était vraiment la sienne. Certes, dans ses premières compositions, le poète se montre rempli du souvenir de Machault et de Christine; et il ne craint pas d'emprunter des vers entiers au chevalier savoyard, Olte de Granson, que Chaucer a nommé « la fleur de ceux qui font des vers en France ». 11 a pris au Roman de la Rose un certain nombre d’allégories. Mais surtout Charles matérialisera les états de son âme, de son esprit. Ces petites entités évolueront dans le monde réel qu'il traverse lui-même. Ainsi, à sa façon, le poète fera œuvre de réaliste.
Charles parlera d’ « Espoir » comme d'un charlatan qu’il a pu rencontrer sur sa route, « beau bailleur de paroles ». I n regard allant çà et là lui semble un enfant qui joue aux barres. « Soupir » est l'un de ces mendiants contrefaits, qui sont la plaie de ce temps et qui vagabondent sur les routes en <c coquinant »; mais il ne demande que l’aumône de Regard et de Douceur. « Nonchaloir » lui semble ce bon médecin qui guérit les lièvres d’amour, vous tâte le pouls, ordonne emplâtres et tisanes de Heurs. « Mélancolie » est la vieille nourrice qui poursuit les enfants et les hommes avec un bâton ou qui les fouette, verges en main. «Souci» est l’habile crocheteur qui épouvante en ces jours les villes et qu’il faut faire bannir et fustiger. La nature elle-même est amenuisée suivant cette convention. Le soleil devient un porteur de chandelles. Les arbres, les fleurs, les oiseaux reçoivent
CHARLES D’ORLÉANS
comme des domestiques leur livrée du seigneur Printemps. Et Charles lui-même vit dans la chambre et couche sur le lit de Pensée. Naturellement, si l'on n’admet pas cette convention, tout ce bel esprit, il n’y a plus qu’à se mettre en fureur, comme Alceste.
De tous ces personnages, le plus complet, celui qui ressemble au poète comme un frère, est « Cueur ».
Mon cueur, Penser et moy, nous trois,
dira-t-il, tandis qu'ils contemplaient ces vaisseaux qui cinglaient sur la Loire. Charles lui parlera comme on fait à un confident; il le surprendra furetant parmi ses livres, à son propre comptoir. Comme lui, « Cueur » préside le conseil dans la « Chambre de sa pensée », parcourt les inventaires de ses meubles, ceux-là mêmes que nous possédons encore et que nous pouvons lire aux Archives Nationales. Comme lui, <( Cueur » n’a guère été payé de tant de travaux. Avec ce triste et noble compagnon, Charles traversait, désolé, le jardin de sa pensée, un matin de mai où la gelée avait détruit tant de fleurs!
Scènes puériles, mais gracieuses et vivantes, qui animent son livre, semblables à ces fantaisies minuscules qui encadrent les manuscrits contemporains. Elles nous font penser à ces peintures à fresque décorant les maisons de Pompéï où les amours sont de réels forgerons et de véridiques marchands. Elles ressemblent, si l'on veut, à ces minuscules figurines de pâte de Saxe où des enfants joufllus, qui sont des amours, se montrent coiffés du tricorne et portent la moustache des gardes françaises.
LTn jour on s’aperçut à Blois que l’eau ne montait plus au puits du château. Charles pense alors à l’installation d une poulie qui ferait monter plus commodément l’eau. Son imagination travaille à ce propos : cette eau qui se dérobe devient l’image de sa vie (1457). Il écrit le premier vers du débat :
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE Je meurs de soif auprès de la fontaine...
qui fut suivi de tant d’autres vers...
La vérité, c’est que toute sa vie, de son printemps à son hiver, fut la matière de ses poésies. C’est là une des principales difficultés que nous rencontrons pour entendre une œuvre aussi sincère qu’artificielle, aussi artificielle que sincère. Il faut quelque attention pour retrouver la trame de la vérité sous des arabesques si fleuries. Et quand on voit le tragique shakespearien de la première partie de la vie de Charles d’Orléans, la dureté générale de son temps, tout d'abord ce point de vue nous déconcerte.
Charles est-il le prisonnier des Anglais ou celui d’ Amour? A-t-il même souffert des malheurs de sa maison et de son pays? Fut-il le martyr ensanglanté de Vénus, comme le montre Martin le Franc? Tout cela est plus indiqué que précisé. On voit surtout sa propre nature, qui le mène : celte nonchalance, le goût de la quiétude, l'absence d’effort et de raidissement qui caractérisent Charles d’Orléans. Une connaissance plus approfondie de la vie et des sentiments de Charles nous permet cependant de le dire : sous cette allégorie se cache une réalité; sous cette absence de passion il y a une vraie souffrance; sous ce fard est un vrai visage d’homme, et sincère.
Cette sincérité, nous la remarquerons davantage encore dans son âge mûr et surtout dans sa vieillesse :
Une povre ame tourmentée Ou Purgatoire de Soussy Est en mon corps...
En somme, une connaissance sérieuse de la vie du poète est nécessaire pour préciser ce qu'il n'a fait qu'indiquer. Ainsi nous verrons, dans Charles d'Orléans, un homme à la fois très loin et très proche de nous. Dans cet âge de fer, il a chanté quelques très douces modulations. Il a usé de mots
CHARLES DORLÉAXS
simples, comme polis par l'usage; de rythmes souples, comme dansants. Mais il a traduit aussi, à sa manière, l'inquiétude humaine, dit la vanité de l'action, de l’activité, le charme d'une vie secrète et intérieure. 11 a aimé la paix et détesté la guerre. Par là, Charles d’Orléans parcourt les chemins éternels de l’âme. Et c’est pourquoi il retient l’attention de qui cherche à le pénétrer, en dépit de ses puérilités, et parfois de son jeune et frais bavardage :
Amoureux ont parolles paintes
Et langage frais et joly...
Par là il mérite cette sympathie que lui accordait si justement R. L. Stevenson et que ne connaîtront pas toujours certains héros. Un contemporain a même pu dire de ses poésies qu'elles étaient morales : moralia vitœl Oui, puisqu’elles furent les filles de ses petites joies, de sa mélancolie, de son ennui, de son expérience, de ses douleurs.
Charles d’Orléans a su enfin, d une manière très artistique si elle est artificielle, dans de petits médaillons, faire tenir sa propre vie et peindre à nu son cœur. Quand nous lisons ses poésies, il semble que nous tournions les pages enluminées du calendrier d’un livre d’Heures de ce temps, où la vie et les âges sont représentés dans de petites images. Son recueil de poésies, c’est le livre des heures de Charles d’Orléans. Un charmant poète, un être délicat, qui sentait si bien les choses de France, Jean-Marc Bernard, a pu le dire : « Le moindre de ses rondeaux nous donne l’impression d'un petit animal vivant : cela est souple et musclé comme certains corps féminins, « poly, souef, si précieux ».
Il reste à indiquer comment l’œuvre de Charles d’Orléans, qui avait été assez goûtée pour être imitée jusqu’au début du seizième siècle, et plusieurs fois absolument démarquée,
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
tomba dans le plus profond oubli'. C’est qu’elle coïncida, d’une part, avec la période d’engouement pour l’antiquité et pour les modes italiennes de la pré-renaissance, et de l’autre avec un retour offensif de la littérature bourguignonne des rhétoriqueurs qui fut si fatal à l’esprit de chez nous.
Un exemple bien caractéristique de [cette conception des humanistes se rencontre dans la maison même de Charles d’Orléans et mérite à ce titre d’être retenu.
Entre i45o et i453, les poésies de Charles d’Orléans vinrent à tomber entre les mains d’un Italien lettré, dévoué à sa cause, Antonio Astesano, plus connu sous le nom de l’Astesan. Ce jeune homme, que le duc venait de ramener d’Italie, dévorait, en ce temps-là, les livres français qu’il rencontrait pour se perfectionner dans la connaissance de notre langue ; il s’enthousiasma pour l’œuvre de son maître. Il admirait l’œuvre juvénile de Charles, la force dame qu’il avait montrée en composant dans sa prison d’Angleterre ses charmantes poésies pleines d’esprit et aussi d’expérience de la vie :
In quo sunt multi carmina plena joci,
In quo præterea moralia plurima vitae.
L’Astesan dira : « Les vers qu’écrivit Ovide dans la région Pontique m’ont souvent rempli d'élonnement; maintenant ma surprise tombe en face d’un tel poète, quand je lis les compositions du prince captif. » Nous ne partagerons pas l’ébahissement du Lombard. C’est non seulement parce qu’il savait parfaitement son métier de poète que Charles a droit à notre admiration; mais c’est aussi parce qu’il a eu une vie pleine d’amertume, de désillusions, qu’il a subi les loisirs cruels de la prison (la liste des poètes prisonniers du quinzième siècle est fort longue) que Charles d’Orléans devint précisément un poète.
Mais le rhétoricien, nourri de Virgile, d’Ovide, de Catulle
i. P. Champion, Du succès de Væuvre de Charles d'Orléans, dans les Mélanges Picot, x g 1 3 ; Remarques sur un recueil de poésies, dans la Romania, 192a.
CHARLES I)’ ORLÉANS
et d’Horace, a reconnu chez Charles d'Orléans la tradition des élégiaques et des lyriques. D'instinct, l’Italien a senti la beauté, la fleur délicate de l’esprit de France. Seulement il regrettait que le bon Charles d’Orléans n’ait pas connu les règles de l'éloquence classique, tandis que nous nous en félicitons peut-être. « Si, par l’art de rhétorique, il avait appris l’éloquence et entendu, dans son enfance, les nobles chants des poètes, je pense qu’il aurait égalé par la science les poètes et les orateurs de l’antiquité, qu'il les aurait surpassés peutêtre, puisque n’ayant lu, dans sa jeunesse, ni un orateur, ni un poète, il composa de telles pièces. » Ici l'Astesan, qui n’était pas renseigné sur les études assez sérieuses de son maître, est gagné par la sympathie qu'il donne à son œuvre. « Je considère pour moi comme un grand honneur de traduire en latin les poésies françaises du duc, un honneur égal à celui acquis par ceux qui tirent latins les livres qu'Aristote écrivit en grec, les vers qu’Homère, le prince des poètes, a chantés, et la masse des ouvrages grecs qui furent autrefois traduits par d’autres en latin. »
C’était là une entreprise bien déraisonnable. Messire Antonio s'attaquait à l’inimitable. Tout chez le prince nonchalant résidait dans un mouvement heureux, un esprit facile, une forme parfaite et comme naturelle. Si la traduction de l’Astesan n’est jamais très inexacte, elle n'est jamais plaisante non plus. L’œuvre d’un Charles d’Orléans ne vaut que par les mots, des façons de dire de chez nous. L’Astesan la trahit en voulant l'anoblir et la rendre de portée générale. Son erreur est celle de l’humanisme. Jamais entreprise 11e fut plus pédante. Mais elle nous montre que c'était déjà une nécessité de traduire en latin les œuvres composées en langue vulgaire pour les accréditer auprès des lettrés. Il y a quelque chose de puéril et de touchant dans l’effort que fit l'Astesan pour faire passer dans un latin emprunté à Virgile et à Horace la grâce et l’esprit de son maître. 11 a eu l'ambition de le révéler au monde entier, supportant malaisément
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
que la France connût seule le gentil esprit du prince; et l'Astesan ambitionne de lui donner pour auditoire le cercle du genre humain !
Namque ut se totus terrarum noverit orbis Exigit hoc mirum principis ingenium.
Aujourd'hui une telle entreprise fait sourire. Elle n'est plus qu'une calomnie. Charles avait dit gentiment :
Levez ces cuevrechiefs plus hault Qui trop cuevrent ces beaulx visages :
De riens ne servent telz umbrages Quant il ne fait haie ne chault...
Entendons le secrétaire italien :
Erigite, o nymphe, magis hec velamina queso Qui pulchros vultus occuluisse soient :
Nil taies prosunt umbre : exallatio quando Nulla nec immensus régnât in ora calor!
Charles avait dit encore :
En regardant vers le pais de France,
Un jour m’avint, a Dovre sur la mer,
Qu’il me souvint de la doulce plaisance Que souloye audit pais trouver...
Ce que messire Antonio traduira :
Littore dum pelagi terris captivus in Anglis Essem et Francorum perspicerem patriam,
Luce voluptatum memorhacsum factusearum Quas michi jam pridem patria dicta dabat...
Ces grands mots vagues, qui visent à l’expression du sentiment universel, ces nymphes, ces muses, vont faire fureur parmi la génération suivante, après les guerres d'Italie surtout, quand notre pays sera définitivement conquis par les modes nouvelles, en proie à la plus sombre fureur mythologique. Une fois encore, Melin de Saint-Gelais essayera de rallier les auteurs de petits dizains. « Gentille créature », avait dit
CHARLES D’ORLÉANS
Marot de l’aumônier du roi Henri II ; galant poète qui faisait, « au beau premier jour de mai », présent de cerises aux jeunes filles :
Ne sçay quand l’un a l’autre touche,
Quelle est la cerise ou la bouche,
Tant sont egalement vermeilles...
Il n’aimait pas le grand Ronsard, le nouvel Apollon qui commençait de régner au Louvre païen; il riait, dans sa barbe.de l’éloquence de son confrère. Car Melin commandait l’escadron des petits l imeurs, ceux qui savaient d'un mot pour rire couronner un dizain. Ils vont être emportés dans la victoire hautaine, à certain point regrettable, des italianisants.
Ce même temps connut une autre plaie : l'éloquence, le culte de la phrase pour la phrase (hélas! nous n’en sommes pas encore délivrés !), des mots qui ne signifient que des mots, la rime rare pour la rime. C’est dans le milieu fastueux des ducs de Bourgogne, dans la plantureuse Flandre, que ce mal prit naissance, à peu près à l’époque de Chastellain qui demeure le meilleur des représentants de la théorie nouvelle. 11 contamine Meschinot, Olivier de la Marche, Molinet, Baude, Jean Marot, Lemaire de Belges, Crétin, l’absurde André de La Vigne, s'infiltre de la maison de Bourgogne à la cour des ducs de Bourbon avec les Robertet. Pendant des années la vogue s’attachera à ces déclamateurs, à leurs grosses machines, à leurs ligures mythologiques et allégoriques qui amusent un moment, comme on regarde les grandes tapisseries et les meubles bizarres de ce temps. Mais ces rhétoriqueurs ne nous intéressent plus que par leur verve réaliste, parfois assez bouffonne, qui nous retient un moment; ils nous arrêtent un instant, comme nous contemplons avec surprise, et parfois avec plaisir, les monuments de cet âge où la fusion de l'art gothique et de l'art romain est heureusement réalisée. Mais, dans l'ensemble, il est difficile de trouver quelque chose de plus odieux que les discours que dame Rhétorique, la nouvelle déesse, inspire à ses disciples.
il - i
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Il appartenait au dix-huitième siècle français, sinon de remettre en honneur les vers de Charles d’Orléans, du moins de les tirer de l'ouhli. On le doit à un homme de goût, l’abbé Sallier, qui les fit connaître par extraits à ses confrères de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, en i-4o, avec une appréciation que l’on retrouve chez l'abbé Goujet (174.Ô) et Imbert (1778G. Il ne semble pas d’ailleurs que la chose ait fait grand bruit. La Curne de Sainte-Palaye forma le dessein de donner une édition du poète, que la Monnoye avait également fréquenté. C’est un religieux de Grenoble, del’ordre de Saint-François, le « bon père Morlon», esprit doux et poli, qui eut une grande influence sur Stendhal en lui révélant Shakespeare, qui découvrit en quelque sorte notre poète ; il lit une copie du manuscrit de Grenoble, la passa à Vincent Chalvet, ce jeune pauvre libertin, le professeur d’histoire de Henry Beyle à l’École centrale de Grenoble, qui donna la première édition des poésies de Charles d’Orléans, en i8o3.
Ce n’était pas cette époque de poncifs qui était préparée à entendre les vers de notre poète. Il est tout de même décevant de penser que son œuvre a été ignorée du seul temps qui en fit revivre l’esprit et la grâce, cette gracieuse et désinvolte Régence, avec ses pèlerins d’amour, ses fêtes galantes, ses religieux travestis, sa perpétuelle transposition des gestes de la vie réelle dans des régions imaginaires. Au fond, c’est un enfant du peuple, Watteau, qui illustra le fantasque rêve du prince-poète Charles d’Orléans. Faut-il dire qu’il ne s’en douta jamais ?
Et ce n’est, pas notre temps qui paraît bien préparé à le comprendre, en dépit de I intelligent essai d’un Robert-Louis Stevenson. Notre romantisme nous en éloigne. Et le pathétique cri d’un Villon est autrement accordé à nos tourments.
1. Annales poétiques, dont un tirage à part a été signalé par M. A. Perreau.
CHARLES D ORLEANS
Mélancolie, « douloureuse Merencolie » du doux prince, vous n'avez rien à voir avec nous, ni avec la désespérance romantique :
Sang de moy, quelle bourgoise!
jurera le duc dont vous aviez gouverné la vie. Vous lui apparaissiez comme la rude gouvernante qui fait fouetter les enfants; vous étiez l’insupportable compagne dont on endure la présence, l’irritante visiteuse à qui il convient de fermer la porte au nez. Dans les derniers jours de sa vie, quand Charles se dira une fois de plus votre écolier, ce sera surtout pour nous conlier qu'il n’a pas été, au demeurant, fort sage :
Se .j’ai mon temps mal despendu,
Fay l’ay par conseil de folie,
Je m’en sens et m’en suis sentu Es derreniers jours de ma vie.
Un regret, une indication rapide sur la fuite du temps, suffisent à Charles d'Orléans et les développements de la tristesse d'Olympio l'excéderaient :
Le temps passe comme le vent,
Il n’est si beau jeu qui ne cesse...
La sagesse, ce mot que Charles avait souvent eu à la bouche, mais qu'il avait su si mal mettre en pratique, consiste en dernière analyse à se taire. C’est là toute sa philosophie :
Devenons saiges désormais
Mon cueur, vous et moy, pour le mieulx...
Il est enfin une autre forme de cette sagesse : elle consiste à se soumettre simplement aux événements :
Les en voulez vous garder Ces rivières de courir,
Et grues prendre et tenir Quant hault les veez voler?..
Laissez le temps tel passer Que Fortune veult souffrir,
Et les choses avenir
Que l’en ne scet destourber...
52 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
On le voit, cette « ennuyeuse » mélancolie ne va pas trop loin pour lui :
C’est grand paine que de vivre en ce monde,
Encores est ce plus paine de mourir...
Elle s’accommode de la bonne chère, d’une vie plantureuse et douce; elle se dissipe dès que le poète a retrouvé ses bons compagnons. Au surplus, Charles ne sait-il pas rire de ses propres sentiments affectés en amour?
Sans ce, le demourant n’est rien.
— Qu’esse? — Je le vous ay a dire?
Je ne vous le dirai pas non plus, puisque vous l’avez compris.
Ce signe d'intelligence et d’amitié que les artistes adressent aux autres hommes, à ceux qui vivent avec eux et à ceux qui vivront après nous, Charles d’Orléans l'a inscrit dans le secret du livre de ses poésies. 11 y a traduit sa nature molle et inconsistante, la lamentable bonté qui est celle des égoïstes. Il nous a dit aussi que rien n'avait beaucoup d’importance, que rien ne comptait vraiment, ni le raidissement, ni l’effort, ni la patrie des hommes, ni les larmes, ni la douleur, ni lad ion, et que la vie est sur le plan du songe. Si quelque chose existe pour lui, c’est un jeu de la pensée, un déguisement, un monde imaginaire, le vieux rêve des troubadours que l'on est tout surpris de voir revivre, on ne sait à la suite de quels avatars, dans cet homme vieux et lourd, suranné et précieux, cet éternel enfant, le fils d'un grand homme d’action et d’une mère passionnée. Chez lui du moins aucun effort. Il ne chante même pas, il chantonne :
Puis ça, puis la,
Et sus, et jus,
De plus en plus.
Tout vient et va...
Et tout ce qui n'est pas son rêve, tout ce qui est en désaccord
CHARLES D’ORLÉANS
avec sa mollesse, ne compte pas pour lui, ou l'excède à ce point :
Le monde est ennuyé de moy,
Et moy pareillement de lui...
Naturellement, les choses ne sont jamais aussi nettement marquées que je l’indique dans une œuvre ou dans une vie. Charles d’Orléans était, certes, un homme de chair et d'os, un homme du quinzième siècle très embesogné, un prince français et un chrétien. Tout cela, nous l’avons montré.
Mais que l'on veuille bien aller au fond des choses, rien n’a beaucoup compté à ses yeux, ni la France, ni les femmes dont il chanta les amours et la mort d’une manière comme impénétrable. Ce prince du sang était en somme méprisé de son roi; et il avait horreur de tous les ennuis qui lui arrivaient de a Bourges ». Il a vu la plus grande merveille de son temps et il ne l’a pas reconnue, cette Jeanne qui vint en France pour lui. Sa bonté, si humaine et charmante cependant, il semble qu'il Fait surtout réservée à ses frères humains qui abondaient dans sa folie, qui était de bien dire, d’exprimer les choses avec délicatesse et raffinement. Le jeu de la pensée est son jeu à lui, son cher passe-temps, sa consolation dans le malheur ou dans la déception. Mais ce n’est qu’un jeu, et il le sait bien, comme le jeu de tables ou de billard, un jeu qui réclame même des partenaires. Et Charles d’Orléans est cependant aussi loin des autres hommes que peut l'être un musicien dans l’expression de son art.
C’est bien de la musique qu’exprime en effet sa nature calme et voluptueuse, musique qu'il est si décevant de ne pas rencontrer sur les réserves de son manuscrit, là où elle devrait être. Ce qu'il nomme sagesse est cette absence d'agitation, ce repos harmonieux de l’âme, ce silence orné de mots. Car Charles d’Orléans déteste l’agitation; la guerre, et toute guerre. Il n’aime que la paix, et n'importe quelle paix.
Tel est le sens du message qu’il me semble adresser aux
54 HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
autres hommes, à ceux qui n’ont pas fait partie de son petit cercle, sur les blancs et fins feuillets de parchemin que j'ai tournés tant de fois. Je sais bien que les choses que j’exprime pourront paraître assez surprenantes de la part d'un vieil homme du quinzième siècle, et à coup sûr peu morales, encore qu’elles soient le résultat de l’expérience de sa propre vie. Mais il faut se réjouir lout de même de les voir fixées sur cette fragile et éternelle matière, les blancs feuillets de fin vélin. Bien des monuments, comme impérissables, ont disparu depuis cinq siècles. Eux demeurent pour nous faire participer au plus extravagant des rêves. Ils nous font revivre la tragique histoire de Charles d'Orléans, l’indifférent du quinzième siècle.
Toutefois, Charles d’Orléans sourit encore au plaisir, à tant de frais visages et de jeunes corps dont il conserve le souvenir. Bien que, parmi les amoureux, il se tienne maintenant entre ceux qui portent de la fourrure, il ne craint pas de le demander encore aux dames :
Levez ces cuevrechiefz plushault,
Qui trop cuevrent ces beaux visaiges...
Mais son heure est passée. Le bon Charles d’Orléans n’est jamais de son temps, ni même dans l’action qu’il doit faire. Il est né trop tôt, comme il l'a dit à une dame née trop tard. Il a le menton blanc quand il le proclame :
Devenons saiges désormais.
Mais cette parole, il semble qu'il l'ait dite trop tard aussi. La sagesse arrivait pour lui en même temps que la mort. La terre gelée allait faire mourir le vieil arbre dans sa Heur.
Au début de cette étude, comme je le lis au temps de ma jeunesse, j’ai ouvert avec allégresse sous les yeux du lecteur
CHARLES D’ORLÉANS
HO
le gros recueil des poésies du duc d'Orléans. Fermerons-nous maintenant ce « saint livre » avec quelque appréhension? Peut-être. Décidément, il est trop secret, d’un plaisir trop personnel et mince. Autant que le poète, c’est l’homme d’autrefois qui nous retient encore. Mais l’enseignement que nous pourrons en tirer n’en sera pas moins fécond.
De l’esprit d’un Charles d’Orléans, nous retiendrons aussi quelques traits essentiels qui marquent ceux de notre art et de notre caractère national. Nous nous attarderons avec lui devant les paysages modérés et les douces choses de France. Horizons tendres et bleutés, courbe étincelante des rivières, ombre des forêts giboyeuses, lumière blonde du ciel que les miniaturistes d’autrefois traduisaient par des points d’or, grèves de la Loire, feuillage argenté des saules, prairies mouillées, jardinets de simples fleurs, champs de blé et d’avoine que dessinent des haies vivaces, douce vie de nos campagnes, civilité de ses bonnes gens, alacrité des vignerons, humanité chrétienne et indulgence des mœurs, c’est vous, vraiment, qui avez enfanté les vers du poète. Son art n’a jamais connu ni l’effort, ni la rhétorique : une indication rapide et plaisante lui suffit. Et son œuvre traduit encore les aspects éternels du tempérament français : le sentiment d'un idéalisme courtois et la douce moquerie de cette courtoisie, une vision au fond réaliste et juste des choses, un grand besoin de se connaître soi-même, une extrême modération, enfin ce goût de la société, où brille un bel esprit, qui est celui d'un cercle, et qui deviendra celui du salon.
Tel nous apparaît, bourgeoisement, ce prince des lis et de la poésie, l’Horace du moyen âge.
pi. il
f&pitapÇt Suôit %iî(ot) ftctts fyumaiM qui ap iee no* fituee fitaycj fee cueuce contre no* enôurcie Car fe pttie 5e no* ponure^ ctue^:
„ Cneu et) aura pfuftoft 5e Soue mercte î>oue noueSotce cpatadjcecmq ftp £luât Ôefa cf)ar^ ttopauôertounie 0(efi niera Ôcuouree et pourrie et no* ree oe 5cuen5e céôice a poufSze iDenofîeemafperfonnenefeqrie ’ 20a te pnee^ieu que toue noueSucif feaüfoufôze giit.
Les Pendus
Édition de Villon ; Paris chez Pierre Levet, 1489 <Bibl. Nat.. Réserve Y" 245)
LE PAUVRE VILLON
C'esl ainsi qu’il s’est nommé clans l’épître à ses amis, alors qu'il gisait dans la basse fosse de la geôle de Meung-sur- Loire, « non pas soubz houx ne may », attendant la mort; c’est ainsi qu’il a parlé de lui dans l’invitation à son enterrement qui termine le Testament :
Icy se clost le testament Et finist du povre Villon.
Certes, ce n’est pas le seul nom qu’il se soit donné. Car dans l’œuvre si courte qu’il nous a laissée (les Lais ont 3ao vers, le Testament 2023, et les autres pièces authentiques de François Villon ne comprennent guère que seize petites pièces, des ballades surtout), nous relevons son nom à dixhuit places1.
C’est là un fait assez extraordinaire, digne d'être mis immédiatement en lumière. Villon n'a parlé que de lui. 11 a été un farouche individualiste et son œuvre nous présente un singulier cas d'égotisme. Il y a eu lui et quelques autres. Les autres, c’est-à-dire le petit monde, où il a passé sa jeunesse,
i. Lais, 3 1 4 : * le bien renommé Villon»; en acrostiche comme signature de la ballade pour prier Notre Dame; en acrostiche dans la ballade pour la Grosse Margot ; Testament, 1811; legs aux amants infirmes pourvu qu’ils disent un psaume pour « l’ame du povre Villon »; T., 1997, fin du testament du « povre Villon »
signature acrostiche de la ballade de bon conseil; de la ballade des contre-vérités i dans le refrain de l’épîlre à ses amis : « Le lesserez la le povre Villon » ; signature acrostiche du Débat du Cuer et du Corps de Villon; dans la ballade au nom de Fortune. 11 se nomme : Françoys Villon, dans les Lais, a; dans l’épitaphe; T., 1887; dans la Requeste a Mons. de Bourbon; Françoys, dans l’acrostiche de la « ballade a s’amye » ; deux fois dans lu ballade au nom de Fortune; dans le quatrain.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
des gens de Paris, comme d’un quartier, des richards qui ne l’ont pas obligé, lui le « povre Villon », le petit écolier qui n’a rien, dont la vie dépend de beaucoup d’autres vies, qui est soumis à tous les hasards, tire sa subsistance du savoir-faire et plaire, du charme de son esprit qui était grand en vérité. Et c’est là sans doute l’origine du malentendu de François Villon avec la société de son temps, la source des invectives, des haines, des ironies qui distinguent si particulièrement sa nature ardente et impressionnable. Villon est un homme qui sent, malheureusement pour lui, avec une vivacité douloureuse. Il voit, il juge, frappe directement au but, griffe, bafoue. Son art n’est que l’expression d’une sensibilité aussi vive qu’exquise. II est la vérité, la sincérité même. Et les mots dont use Villon ont comme le goût de la volupté; ils traduisent le mouvement et la vie en traits forts et simples, dans la lumière. Si Villon sait arranger parfois les choses, il ne sait pas se contenir. Il parlera sans prudence comme sans retenue. La haine le rend fou ; et la joie l’étouffe, l’éteint même. S’exprimer a été comme la défense de sa personnalité de pauvre qu'il nous faut connaître, comme nous devons connaître l’esprit d’un temps où elle put se manifester.